Le Dit de l’impensable (2)

Tous les textes que j’ai choisis, de brefs extraits empruntés à presque chacune des traditions, vont connoter les mêmes thèmes gnoséologiques. On s’étonnera que je n’ai rien emprunté à la gnose judaïque : c’est parce qu’elle me semble à la fois trop assujettie au monothéisme étroitement doctrinal qui la nourrit culturellement et, par ailleurs, trop tirée désormais, en direction de ce non-dualisme qui corrompt toute forme de recherche et d’expression gnoséologique. Il y a aussi, je l’avoue au moins cette fois, cette terrible tragédie du procès de Jésus, je veux dire surtout qu’il n’y a jamais eu de repentance prononcée à ce sujet et que cette tragédie reste une blessure ouverte pour tous les spirituels, les ‘vivants’ inspirés par les paroles du rabbi. C’est ainsi que l’appelle Carlo Suarès dans un livre qui avait attiré mon attention il y a fort longtemps : Mémoire sur le Retour du rabbi qu’on appelle Jésus, un livre couplé à cet autre : La Bible restituée, tous deux offrant des perspectives très neuves, absolument remarquables et passionnantes, qui bouleversaient en tout cas l’histoire officielle et toute orthodoxie. Il n’en reste plus rien : l’indifférence habituelle a tout noyé dans l’oubli. Plus tard, en lisant Emile Gillabert, j‘ai pu prendre une nouvelle mesure de ces évangiles dits ‘apocryphes’ (quand ils le sont tous en réalité !) et découvert cette perspective métaphysique que j’éclaire ici, et qui n’est pas celle du non-dualisme ‘oriental’. Mais dans cette ‘orientation’ précisément, on pourra lire avec profit le livre de Léo Schaya : L’Homme et l’Absolu selon la Kabbale. De même, sur un plan plus purement mystique et de philosophie comparée, on pourra lire de Carl-A. Keller : Approche de la Mystique dans les religions occidentales et orientales – livres anciens certes mais indépassés sur les sujets abordés qui restent largement ouverts et toujours insuffisamment explorés hors des sentiers battus. 

Je sais que ce choix de textes pourra laisser croire qu’il existe une gnose ‘chrétienne’, puis demain quand j’en parlerai à son tour, une gnose ‘musulmane’, etc… Il n’en est rien à mes yeux : la gnose est l’arbre dont chacune de ces religions est un surgeon plus ou moins éloigné, un développement secondaire, rapidement perverti par des croyances plus spécifiques attachées à des points de vue historicistes et physicalistes. L’épreuve de la Deité oriente vers une expérience transpersonnelle beaucoup plus centrale et radicale, en-deçà des mots, en-deçà des conditionnements et de leurs figements. Mais je garde cette dénomination comme un repère autant géographique qu’historique, quoique bien déterminé par son style philosophique ou théologique. Chacune de ces organisations détient un fragment de vérité essentielle autour duquel elle a enrobé ses propres croyances en fonction de ses propres visées ‘politiques’. C’est ici que Michel Henry a puisé l’inspiration de sa phénoménologie, chez Eckhart d’abord, chez Jean ensuite, sans se douter qu’il passait à côté du filon tellement plus riche de Thomas. Mais peut-être avait-il le souci de ne pas paraître trop hérétique, le souci de ne pas s’éloigner trop des convenances de l’institution ; peut-être a-t-il été trompé, induit en erreur, par les analyses mêmes des spécialistes (universitaires) qu’il cite, dont Puech qui s’était soigneusement abstenu lui-même de conclusions trop radicales concernant l’enseignement originel et fondateur, littéralement initiateur de l’Evangile de Thomas.

Nous célébrons ici dans cette vie temporelle, la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette même naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non. Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre.

Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne… un avec Lui et non semblable à Lui… C’est maintenant qu’il l’engendre, aujourd’hui…

Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même oeuvre… Ici l’âme et la Déité sont un, ici l’âme a découvert que c’est elle le royaume de Dieu…

Ce qui existe de perfection en toutes choses, nous le trouvons dans le premier royaume… là toutes les oeuvres sont égales… toutes sont faites comme si elles n’étaient qu’une… là où l’homme est Dieu…

La connaissance est pour l’âme comme la lumière… il n’y a absolument rien de meilleur… (mais) quand on connaît les créatures en elles-mêmes, cela s’appelle une ‘connaissance du soir’ : on les voit en toutes sortes d’images séparées… quand on connaît les créatures en Dieu, cela s’appelle une ‘connaissance du matin’ et ici on contemple sans aucune espèce de distinction dans l’Un que Dieu est lui-même…

Si l’image, qui est faite à l’image de Dieu, disparaissait, l’Image de Dieu disparaîtrait aussi…

Celui qui connaît cela… il est lui-même le même qui jouit de lui-même.

Cette dernière formule est sans doute la plus belle qu’on puisse trouver dans les sermons ou traités de Maître Eckhart : elle corrobore toutes les précédentes et signifient : identité et différence, je devrais écrire di(f)férence pour traduire ce déport ontologique de la créature vis à vis du créateur. Dans l’ordre de l’être pur : identiques ; dans l’ordre de l’existence : infiniment éloignés mais rendus complémentaires par la conjonction qui unit un monde à sa cause première, une manifestation qui magnifie son origine, ce Fils même qui exhausse le Père. Le Fils, moi, « autrement, que m’importe ? » et unité essentielle, non causale, et une dualité qui ne divise pas l’Un, qui l’enrichit et l’exalte ! Toutefois, notons au passage qu’Eckhart avait introduit dans son son discours une notion de ‘néant’ (de la créature) qui prend soin de l’écarter, on va dire ontologiquement, du créateur. Silesius, lui, va faire un commentaire indirect d’Eckhart. Je veux dire par là qu’il l’explicite et le radicalise tout en l’enveloppant d’attestations plus orthodoxes : prudence oblige. Mais il est des formules d’autant plus fortes, extraites d’un contexte lénifiant, qui sont électrifiantes, comme la torpille socratique qui était ‘chargée’ de nous réveiller. Et chez Silesius, pour la première fois, avant Jourdain, cette notion d’exhaussement de la création par le Fils (moi) !

Je suis de Dieu l’image…

Dieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi comme moi-même en lui…

Tout est un jeu que la Déité se donne…

Je dois être soleil : peindre de mes rayons la pâle mer de la totale Déité…

Dieu vraiment n’est rien, et s’Il est quelque chose, Il ne l’est bien qu’en moi, alors qu’Il me fait sien.

Rien n’est que moi et Toi ; et s’il n’y a pas deux, alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le ciel…

Je ne suis moi ni Toi ; Tu es moi-même en moi.

Ami, où que tu sois, ne t’arrête pas là ; il faut sans cesse aller de lumière en lumière.

L’Ecriture est l’Ecriture et rien de plus. Mon réconfort est l’essence…

Il faut le faire ici ; je n’imagine pas quiconque est sans royaume, au ciel devenir roi.

L’explicitation henryenne, dans la langue contemporaine de la phénoménologie, vient préciser de façon plus éclatante encore ce rapport d’un Absolu qui m’affecte à cet ego que je suis, autonome, libre, doué de ‘chair’ propre et engagé dans une histoire – sans éloignement ontologique. La différence décrite ici n’est pas une coupure (comme chez Heidegger) et il est noté pour la première fois – évènement contemporain particulièrement caractéristique – comme l’art peut être révélateur de cette essentielle vie cachée.

L’illusion en laquelle, exerçant son pouvoir et se prenant pour la source de celui-ci, pour le fondement de son être, l’ego croit apercevoir sa condition véritable, consiste justement dans l’oubli de celle-ci et dans sa falsification. L’oubli : celui de la Vie qui en son ipséïté le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – l’oubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de l’ego et tous ses pouvoirs l’oeuvre de l’ego lui-même. Dans l’illusion transcendantale, l’ego vit l’hyper-pouvoir de la Vie – l’auto-génération en tant que l’auto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier.

Cette illusion n’est pas totalement illusoire… Le don par lequel la Vie se donnant à soi donne l’ego à lui-même, ce don en est un. Donné à soi, l’ego est réellement en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, en mesure de les exercer : il est réellement libre. En faisant de lui un vivant, la Vie n’en a pas fait un pseudo-vivant.

Le corps est l’illustration saisissante … de ce que j’appelle la  » duplicité de l’apparaître  » : visible et invisible. Le corps se présente d’abord à nous dans le monde et il est interprété immédiatement comme un objet dans le monde… Mais ce n’est que le corps apparent. Le corps réel, c’est le corps vivant… que je ne vois jamais et qui est un faisceau de pouvoirs…

… si la Vie est auto-révélation, si elle est là… toujours là, comment peut-elle être cachée, occultée, pour ainsi dire constamment ? La cause en est que là où la Vie se révèle il n’y a d’écart pour aucun regard, c’est à dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer et que là où regarde la pensée, la Vie n’est jamais… Le fait que la Vie est oubliée tient au fait… qu’elle est invisible… perpétuellement en deçà du spectacle (du couple moi/monde)…

… l’art nous renvoie à un apparaître originel… il veut nous faire voir, au-delà de la chose, l’apparaître qui se cache et dans lequel la chose se dévoile, mais qu’elle cache en même temps…

C’est parce que la vie n’est jamais pour elle-même un objet qu’elle peut et doit former l’unique contenu de l’art et de la peinture – pour autant que ce contenu est abstrait, est invisible… L’abstraction ne s’oppose pas à la nature, elle en découvre l’essence véritable… L’art est la résurrection de la vie éternelle.

Demain j’ajouterai l’exemple des illuminations du soufisme musulman.