Le Dit de l’impensable (3)

La ‘gnose’ musulmane illustre avec un génie inégalé le thème de la création perpétuelle, de l’identité et de la différence – notamment par la métaphore tellement poétique du ‘miroir’ – et de la gémellité.  Ce n’est ni littéralement une réciprocité ni même une réciprocité inversée, c’est plutôt un effet de ‘mirorisation’ du Créateur et de la créature parvenue au degré de l’Homme Parfait (que j’écrirai aujourd’hui ‘par-fait’). Je rappelle que le thème de la gémellité est central dans l’Evangile de Thomas : on n’a jamais pu dire mieux ce qui est à la fois Un et Deux – en (procès de) Vie. Je cite ici Ibn’Arabi (la traduction de la Sagesse des Prophètes par Titus Burckhardt publiée en ‘poche’ chez Laffont se trouve maintenant partout) et son ‘disciple’ Abd’el Kader, éblouissant de vérité et de sainteté, l’auteur d’une langue qui ajoutera une éloquence qu’on peut qualifier de ‘moderne’ à ces vérités éternelles. Tous deux sont exceptionnellement clairs. D’abord Ibn’Arabi :

Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué de l’existence, résume tout l’ordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même… Dieu a d’abord créé le monde entier… semblable à un miroir qui n’a pas été poli… Il n’y a donc hors de la Réalité divine qu’un pur réceptacle, mais ce réceptacle lui-même provient de la Réalité divine… car la réalité toute entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul, et c’est vers Lui qu’elle retourne. Ainsi donc l’Ordre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme.

Etant donné que l’être éphémère manifeste la ‘forme’ de l’éternel, c’est par la contemplation de l’éphémère que Dieu nous communique la connaissance de Lui-même… Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il Se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle.

Reconnais donc ta propre essence, qui tu es, ce qu’est ton ipséité, quelle est ta relation avec Dieu, par quoi tu es Dieu, par quoi tu es  » monde  » ou  » l’autre « , car telle est ta nature…

Certains, observant la loi des formes réfléchies dans des miroirs, ont prétendu que la forme réfléchie s’interpose entre la vue du contemplant et le miroir même… En réalité la forme réfléchie ne cache pas essentiellement le miroir, mais celui-ci la manifeste : Dieu est le Miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel Il contemple ses Noms (les modèles).

Si tu savoures cela, tu savoures l’extrême limite que la créature comme telle puisse atteindre par la connaissance intellective…

Et Abd’el Kader (l’Algérien) qui a mieux que personne évoqué cette ‘gémellité’ exempte de réciprocité et de rejet comme le sens commun les conçoit : 

L’Aimé m’est apparu où Il ne Se peut voir. Merveille ! Par Lui je Le contemple là où je ne puis voir.

Je suis l’être de toute chose… Rien n’est Mon Etre : Prends garde au lien réciproque et au rejet !

Après Henry Corbin à qui l’on doit ce livre indispensable : L’imagination créatrice dans le Soufisme d’Ibn’Arabi, Christian Jambet a clarifié toutes les notions-clefs de ce soufisme solaire dans deux livres difficiles mais des plus recommandables pour pénétrer en profondeur cette science spirituelle : L’acte d’être (chez Fayard) et Le caché et l’apparent (édition de l’Herne). A ce point de clarté, tout commentaire ajouté me paraît inutile : nous sommes au coeur nucléaire de la plus authentique révélation gnostique.

L’essence divine est le réel absolu. La révélation commence par son effusion sur et dans ses propres noms … comme autant de désignations des propriétés actives de Dieu, en tant qu’il entre en relation avec sa création, c’est-à-dire en tant qu’il s’épiphanise, se révèle soi-même dans la multiplicité des règnes de l’univers…. Le nœud de l’identité de l’identique et du créé est la forme de l’identique dans le créé, par quoi le créé se révèle épiphanie de l’identique… L’identité est coïncidence ontologique de l’apparition et du voilement au sein de l’unité épiphanique, où se déploie sous un mode l’unité du réel…

C’est pourquoi la définition du réel est impossible. Il y faudrait la connaissance de l’infinité des formes de manifestation qui peuplent l’univers. Seule l’assomption en un savoir absolu de l’ensemble du Dieu révélé offrirait une représentation du réel caché, or un tel savoir n’appartient qu’à la science divine… L’Essence s’épiphanise en une forme qui la révèle d’autant mieux qu’elle occupe tout le champ du regard qui contemple cette forme, et plus cette contemplation est intense, plus le miroir est éloigné. La forme intense que le regard de l’âme crée par son imagination, étant d’abord effet de l’imagination même de Dieu, est bien une épiphanie du divin. C’est Dieu qui s’imagine lui-même dans le miroir. Mais il ne s’imagine que sous le mode du sujet percevant, du point de vue singulier de celui-ci, et se dérobe à la saisie qui l’objectiverait… L’en-soi est identique à ce en quoi il se voile, le seigneur personnel dévolu au sujet de la vision. Dans la simultanéité de la vision et du voilement, l’identité fait l’épreuve, sans passion, de son propre soi. Il n’est rien d’autre que le soi, dans la multiplicité des sujets qui perçoivent la théophanie, et celle-ci est ipso facto son propre sujet, le soi se manifestant comme seigneur dans l’unité du regard.

… la différence est l’instrument de l’identité. Il reste que, de notre point de vue, du point de la singularité expressive, cette différence … se traduit par la perplexité,l’égarement.