Le Dit de l’impensable (4)

La gnose ‘orientale’, comme chacun le sait aujourd’hui, est celle qui tend le plus directement à une vision non-duelle et une forme d’expression catégoriquement non-dualiste. Elle se distingue en deux pôles également bien connus : hindouisme et bouddhisme qui sont pourtant bien éloignés l’un de l’autre sur bien des points, disons, de théologie naturelle ; mais c’est bien le coeur gnostique de la vérité pure qui les réunit. D’une part, ce ‘principe’ ou ‘absolu’ qui porte des noms divers suivant les écoles et d’autre part, le témoin, ‘sage’ ou ‘éveillé’ dont l’existence est le plus souvent radicalement contestée, pur fantasme ou épiphénomène. Les deux traditions butent sur le concept d’identité ; plus précisément elles rivalisent de précisions sur la notion d’identification (ou de désir) qui semblent sujettes ou directement responsables d’une aliénation et d’une déréliction malheureuse. Mais qui souffre ? Tandis qu’il n’en reste pas pas moins évident « qu’il y a de la souffrance… » ? Je reviendrai bientôt sur cette rivalité théologique grâce aux éclairages de spécialistes contemporains de la question : l’indianiste Michel Hulin et le philosophe Roger-Pol Droit qui s’intéresse de très près depuis quelques années à la philosophie orientale. Toutefois j’ai réuni ici les deux traditions en quelques attestations qui portent principalement l’accent sur un égarement mental et non sur le statut ou la ‘nature’ propre du sujet de l’expérience comme tel. Surtout, ce qui m’a paru essentiel, contre bien des divagations de certains gurus professionnels, la confirmation de l’existence d’un monde, d’une histoire, d’un ‘existential’ de nos conditions, horizon bien réel de tout égarement ou de toute félicité.

Mes emprunts ‘bouddhiques’ proviennent d’un livre d’autant plus précieux il y a quelques années que la publication de ces enseignements restait encore rare, voire exceptionnelle : Tch’anZen , de la collection Hermès. 

Le principe absolu est indéfinissable… Et là devant vos yeux se trouve constamment. Dans un silence paisible libre de toute errance, rayonnent la lumière et cet immense silence où tous les phénomènes sont constamment réels…

Le principe est sans hâte ni retard ; un instant est semblable à des milliers d’années : ni présent, ni absent, et cependant partout devant vos yeux …

Chez les gens du commun, il arrive fréquemment que les objets bloquent l’esprit, que le phénoménal entrave l’Absolu… Ils ne savent pas que c’est leur esprit qui bloque les objets, leur idée d’absolu qui rend opaque le phénoménal… Les imbéciles chassent les situations et non leurs états d’esprit, tandis que les sages chassent leur esprit sans chasser les situations.

L’homme du commun tient pour ultime la vérité conventionnelle, tandis que le sage tient pour conventionnelle la vérité ultime…

Je me suis aperçu de nombreuses fois qu’ils étaient bien peu nombreux ceux qui comprenaient exactement ce que ces mots veulent dire. Qu’on m’excuse cette fois de recourir à une paraphrase.  » L’ignorant considère sa propre croyance et sa mise en pli logique comme une traduction de la plus pure vérité tandis que le sage, le ‘gnostique’, tient cette expression de pure vérité qu’il est parvenu à cerner comme un assemblage de mots toujours contestable(s). La vérité pure est au-delà (ou en-deçà) de tout discours. Elle est ‘épreuve’ du secret, de sa réalisation intérieure. » Je rappelle, en insistant une nouvelle fois, qu’il y a aporie, infracassable, sur le plan de la logique pure, notamment binaire, et que le seul ‘passage en force’ autorisé est la proclamation de cette conjonction : « un mouvement et un repos… »

Dans les années 80, la publication du Je suis de Nisargadatta – que je cite ici – fut un formidable succés de librairie, mais je ne suis pas sûr qu’on en ait retenu toutes les leçons. Ces attestations sont si intenses qu’elles  n’autorisent non plus ni ajouts ni commentaires superflus. Pesez, surtout pesez ces mots : En mouvement c’est saguna ; immobile, c’est nirguna.

Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existenciel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de le voir ne l’est pas…

L’Absolu ? Ce n’est pas un objet… Il est plutôt dans le présent et la sensation… Il donne naissance à la conscience ; tout le reste est dans la conscience… En réalité, tout est réel et identique… En mouvement c’est saguna ; immobile, c’est nirguna. Mais ce n’est que le mental qui bouge ou ne bouge pas.

Votre nature est lumière qui se produit d’elle-même… De par sa nature même, le mental divise et oppose… (Néanmoins) ce que le mental a créé, il doit le détruire… C’est le mental qui crée l’illusion, c’est le mental qui s’en libère… Les mots d’abord, ensuite le silence…

La diversité sans séparation est tout ce à quoi peut atteindre le mental… Quand le mental est dans son état naturel, il revient spontanément au silence après chaque expérience…

Vous ne pouvez qu’être réel – ce que de toutes façons vous êtes – Le problème n’est que mental. Abandonnez toutes les idées fausses, c’est tout. Vous n’avez pas besoin d’idées justes, il n’y en a pas.

La non-identification naturelle et spontanée est la libération.

Là, au dernier moment, je souligne encore cet avertissement : Les mots d’abord, ensuite le silence… Ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain ; n’allez pas tirer un trait sur tout effort de la pensée pour libérer on ne sait quel impersonnel omniscient !!!

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