Le Dit de l’impensable (5)

La gnose contemporaine, je reprends ici des citations de Stephen Jourdain et de mon ouvrage La création (publié en 2003), peut être philosophiquement définie comme un existentialisme essentialiste. Cela veut dire qu’elle va s’efforcer de mettre l’accent, paradoxalement, à la fois sur la valeur d’existence, et donc immédiatement la personne en situation, et sur la valeur essentielle des ‘modèles qui ne meurent ni ne se manifestent’, qui pourtant soutiennent toute existence. Ce qu’Ibn’Arabi et son ‘disciple’ Abd’el Kader ont déjà dit mieux que personne, je le rappelle.  Je rappellerai également les logia de la lumière, très explicites dans l’Evangile de Thomas, texte de référence de ce que je me permets d’appeler ‘gnose’, mais dont on se garde le plus souvent de donner la seule interprépation qui s’autorise et s’impose par le sens précis de tous les mots qui servent à l’énoncer. « Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même ». (log. 50) et « Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière ». (log. 83) Dualité pour création ; création pour réflection et exhaussement. « Quel est le signe de votre Père qui est en vous ? C’est un mouvement et un repos… » (log. 50, fin) L’éveil, si l’on veut retenir ce concept pour désigner ce simple dessillement qui rend la réalité tout entière à elle-même, n’est ni dissipation ni anéantissement du moi ; une simple ‘correction’ ! Les citations qui suivent, de Stephen Jourdain, ont déjà été reproduites plusieurs fois : elles sont extraites d’entretiens avec Roger Quesnoy.

L’esprit est connaissance pure ; l’objet connu est l’Idée, qui est de même nature que lui. C’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci… et il n’est rien, dans la soi-disant extériorité relative du plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenu dans ce plan.

… dans sa vérité, en tant qu’impression de l’âme, une pomme est plus que ce qu’elle est … Je suis irréductible à toute mienne identité, et c’est pourquoi je suis.

… tout est impression : ce qu’on appelle le monde, ce qu’on appelle la vie, est un tissu d’impressions… l’impression est qualité pure : qualitatif pur… la très sainte impression de matérialité ; la très sainte impression de réalité… l’Idée n’est plus pensée, elle est perçue : elle est là. Engendrement de l’intelligence pure, elle a rejoint le monde, participant désormais de la concrétude de l’objet terrestre, en lequel elle flambe délicatement… En fait l’Idée, alors est le monde, est la concrétude sacrée du monde, est l’objet terrestre. … la matière prétendant exister en soi par dessous l’impression de matérialité… est une hallucination … tout intervalle spatial vécu comme séparant est de nature strictement mentale…

… la matière prétendant exister en soi par dessous l’impression de matérialité… est une hallucination … tout intervalle spatial vécu comme séparant est de nature strictement mentale…

… se rencontrer, c’est rencontrer une Idée : l’Idée se… je me demande s’il ne serait pas juste d’évoquer la rencontre d’une Idée avec elle-même : à perte de vue, la substance spirituelle face à elle-même.

Notre âme… que j’appellerai notre essence spirituelle est l’unique source de tout. C’est notre propre essence qui est à l’origine de ce que nous nommons le monde – et par monde j’entends non seulement la réalité dite extérieure mais aussi mon esprit, mon esprit dans mon corps, mon corps dans le monde… tout jaillit du tréfonds de nous-mêmes. Notre essence est créatrice… originellement, je parle d’une origine instantanée… Tant que nous en restons là, nous sommes au stade de la création du monde, c’est-à-dire dans la phase édénique des choses. Puis instantanément, et c’est là que tout se gâte, une deuxième création se met en place… Dans cette deuxième création, c’est moi, personnellement, qui suis le père du monde… Dans la première, tout jaillit du tréfonds de moi-même mais comme impersonnellement… C’est bien là le paradoxe puisque nous sommes au centre de la personne ; une source non-personnelle au sens où il n’y a pas appropriation de quoi que ce soit…

Les paragraphes suivants sont extraits pour les uns de La création, pour les autres du Secret publié dans 3ème Millénaire en 2001. On notera que j’ai préféré le mot ‘surrection de la vie éternelle’ pour qualifier l’art, quand Michel Henry avait préféré ‘résurrection…’ Pourquoi ?

L’identité ne se lie(lit) pas dans l’arithmétique de tous ses moments éparpillés. La constante évidence du moi à la traversée des évènements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance… Au réceptacle multiforme des conditions, il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement… Au souvenir rassemblé des expériences, Dieu accorde l’identité et c’est ainsi que  » je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne « .

Le mystère que je reste en moi-même pour moi-même, c’est le Secret d’un Absolu infigurable, qui se donne à co-naître grâce à la vitalité de tous les possibles qu’il actualise à la traversée de ma seule expérience. La conjonction  » et  » à l’intérieur du binôme un mouvement et un repos, désigne une seule identité et une seule réalité. Néanmoins chacun des deux termes n’est pas l’autre et n’est pas réductible à l’autre. Ni logique ‘physicaliste’, ni explication possible : la preuve s’éprouve à l’épreuve de son irrémédiable négation, toute mesure s’appliquant toujours là et non ici, à la source de pure lumière…

Il aura fallu, étrange et rare alchimie, que les concepts et l’intuition s’enrichissent jusqu’à l’extrême perfection d’eux-mêmes et que s’établisse une sorte de silence logique, l’écho de l’âme qui s’aime d’un amour infini, la Vie comme une réitération de l’Esprit pur, le dialogue d’un nominatif absolu rêvant éternellement sa propre duplication, imaginant les scénarios de l’existence multipliée par le miroir des images. Mais qui a jamais témoigné de ce halo silencieux de pure lumière, nimbant le chant et les couleurs de la vie ? La méditation de la vie sera donc l’élucidation perpétuelle de l’intimité jumelle de moi … et moi, repos et mouvement à la croisée de l’existant et du non-existant. Consonance ou résonance du Seul multiplié des échos innombrables de son chant. Et puisqu’il y a autant de chants que d’instruments, il ne peut y avoir ni programme ni obligation ; il revient à chacun, quand il le peut, d’accorder son instrument à cette musique sans notes… Lorsque la connaissance extrême délivre l’amour, l’amour délivre la liberté. Ainsi naît la vie poétique…

Je devrais dire : le poète, dire : ‘je’… Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est à dire responsable de moi-même oeuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais… L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique, et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation… En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de moi-même… Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne de la Vie… Parachever la création, sans distorsion ; expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art, surrection de la vie éternelle.

… il nous faut admettre ce mystère que je demeure pour moi-même. Bien qu’existant je ne suis pas objet ; existant, multipliant les caractères d’une seule personne ou me dispersant en une foule de personnes toutes pareilles à moi, je ‘mouvemente’ la création grâce aux innombrables modalités de ma conscience… Je ‘mouvemente’ ou si l’on préfère, je donne sens à ce qui serait chaos indifférencié sans le sujet, moi-même, témoin dans l’économie du Seul… ‘Voir’, s’apercevoir que l’Esprit pur est Vie, et qu’il y a création (cette dualité qui s’appelle je-u) et que je suis l’agent de cette création, ‘créateur-créé’ : telle, la splendeur de ma condition…

Il y a une stase ultime de la création qui appelle une dernière mise au point. J’y reviendrai tout spécialement : c’est la réitération. Stephen Jourdain avait voulu en parler et m’avait confié un inédit auquel il n’a pas donné suite : plus traditionnellement, c’est ‘la prière de Dieu en Dieu’, qui vient de Dieu et qui va à Dieu, une ‘demeure’ bien connue du soufisme. Mais je le dirai autrement pour signifier que c’est un acte de vie, le geste quotidien de la réalisation par-faite.