Le Manifeste, compléments et répétitions (2)

Quelle perversion, ou distorsion d’expérience m’aliène à moi-même, quelle déviance intellectuelle, morale ? Voilà question plus vaste que le monde mais qui doit me reconduire à moi, exclusivement. Je suis moi-même au prix d’un courage, d’une lucidité, d’une générosité inégalés. Nous ne sommes pas loin de Descartes, pour la découverte de la valeur ‘je’ ; nous ne sommes pas loin de Shankara ou des présocratiques pour la valeur d’être. Mais, je me tiens au plus près de moi-même, c’est un pléonasme, quand je me tiens au plus loin d’une conception abstraite ou impersonnelle de l’être. La procession pour reprendre un terme du platonisme tardif, s’effectue maintenant. Elle n’explique pas l’Un : rien non plus ne procède hors de lui. Cette tentation de décrire, d’énumérer, aura pourtant un avenir fécond dans la théologie chrétienne à partir de Boèce. C’est, plus tard, la mystique rhénane, avec Thierry de Freiberg et Maître Eckhart, qui apprendra à discerner le bouillonnement de l’intellect, propre à la Vie issue de l’Un, et ma vie propre saisie comme un transcendantal, l’immédiat, et non un phénoménal de nature… C’est ainsi que se trouve illustrée une des plus énigmatiques propositions du Livre des XXIV Philosophes : « Dieu est unique, faisant jaillir l’unité de Lui-même, renvoyant sur Lui-même une seule réalité flamboyante. » L’être se traduit en conscience, qui s’effectue en intellect : mais c’est la première personne du singulier, voyante-éblouie, qui accomplit le geste sacré. On doit comprendre aussi le sacré comme quotidien, l’infini au prix de la finitude déchiffrée, à la main et aux yeux d’un vivant.

L’identité, et faut-il rappeler aussi l’étymologie de ce mot qui désigne ce qui est égal et permanent, l’identité n’est ni la somme ni la résultante des souvenirs, le produit final quoique inachevé d’une histoire à mille déterminismes. Il semble aller contre tout bon sens, aujourd’hui, d’affirmer que l’identité, la permanence même, n’ont absolument rien à voir avec le sentiment de continuité que tresse la collection des mémoires. C’est pourtant une de ces vérités cachées, impensable et incompréhensible en Occident moderne, mais affirmée de manière courante par les maîtres de l’Advaîta Védanta. La thèse en est brillamment illustrée par un de nos contemporains indiens, Shri Nisargadatta Maharaj, « Que vous soyez une personne est dû à l’illusion du temps et de l’espace… et vous vous imaginez être un point donné, occuper un volume donné ; votre personnalité est due à votre auto-identification au corps. Vos pensées et vos sentiments existent dans la succession… Ils sont ce qui fait que, à cause de la mémoire, vous vous imaginez avoir une durée… » Au terme d’une longue purification, « vous devez arriver à la conclusion que vous êtes le Non-Né… Le monde et ses représentations – toutes choses – sont sans réalité… » Cette dernière phrase illustre de manière abrupte le caractère indicible et incommunicable de l’expérience libératrice telle qu’elle se proclame dans la tradition védantique. C’est ainsi que Moi-le-Réel je serais impliqué dans un scénario complètement irréel, et en l’ignorant… Comment une telle obnubilation, la croyance en la réalité objective et séparée du monde, s’est-elle produite ? La conscience, le sujet, ne sont-ils que perversion? Ou s’agit-il d’une aliénation mentale secondaire dans l’exercice même du pouvoir de la conscience par le sujet qui se figure ? Chez Nisargadatta, on trouve l’expression d’une générosité débordante du Soi qui prête sa réalité à l’usurpateur incompréhensiblement surgi : moi, le monde…

Malgré des obstacles de toute nature, notamment l’empêchement incompréhensible que j’évoquais tout au début de ce propos, il peut être dessiné aujourd’hui une figure, peut-être une définition de ce retour opéré par certains êtres à leur condition naturelle, et qui s’appelle dans la culture orientale principalement : réalisation ou éveil. Il s’agit de la sortie soudaine et définitive du concept de soi-même, sorte d’aliénation mentale où nous nous représentons tous, non point en une seule identité réelle, un absolu de vie s’éprouvant à la mesure d’une personne et à son dépassement, mais comme la résultante des déterminismes qui façonnent le personnage que je crois être, exclusivement. Un examen approfondi, qu’on pourrait dire de philosophie comparée, de cette délivrance, découvre une intuition d’éveil qui peut se dire occidental(e) et une autre, oriental(e). L’éveil oriental, curieusement mieux connu en Occident, est une rupture totale et définitive de la vieille aliénation, un effacement et un anéantissement même de cette personne à laquelle je m’identifiais auparavant, et l’émergence inexprimable d’un impersonnel cosmique capable, certes, de régenter ce moi psychosomatique, mais dont l’identité n’est plus du tout distinguée de celle de l’être unique et absolu englobant l’univers entier et tous les univers possibles. Finalement le monde n’a de réalité que celle de l’être pur lui-même. Mais l’appréhension de toute réalité comme telle doit s’opérer en deçà du pôle de la conscience déformante, et de la distorsion qu’elle entraîne de Moi à moi. Dans l’éveil oriental, moi se résout en témoin-conscient des mécanismes du Grand-Jeu ; Moi, l’Absolu, suis hors-je(u). L’éveil occidental, qui manifeste autant la libération de toute condition, s’accommode de la permanence de l’assujettissement de ce je-témoin à sa condition psychosomatique. Il n’efface pas cette personne qui demeure le négatif et la preuve tangible de cette expérience de libération. Cependant le centre du monde a changé, la réalité s‘est métamorphosée.

L’exemple de Maître Eckhart, bien connu depuis quelques années, illustre parfaitement cette situation. Le maître rhénan profère ouvertement la distance qu’il a pu prendre à l’égard du Dieu-Créateur dont il espère être délivré pour être enfin lui-même, libre de toute définition. Il accède ainsi à l’identité (non à l’égalité) de la Déité que nous pouvons supposer correspondre au Soi impersonnel des Orientaux. Et.. (en soulignant l’importance et la singularité de ce ‘et’ … ) il avoue demeurer cette créature même, quoique dépouillée de tout concept séparatif d’elle-même, en parfaite conjonction – beïwort signifiant à la fois conjonction et attribut – précisément, avec le Père, source de tout ce qui est. « Dans le premier Royaume » précise-t-il, « où l’homme est Dieu… nos oeuvres sont toutes parfaites… et (nous) répondent divinement ». En effet ces oeuvres ne sont plus les conséquences d’une ivresse générée par la peur ou l’avidité, elles réalisent cet amour vivifié par l’intellect capable de reconnaître la conjonction des Personnes, le Père, le Fils – c’est à dire moi selon Maître Eckhart. La personne ne disparaît pas, ne s’anéantit pas comme on pourrait le croire ; plutôt, elle change de point de vue et ordonne ses représentations dans le Royaume de Dieu. Elle s’ordonne au Royaume de l’Un.

Cette distinction entre deux types d’éveil, qui n’est pas métaphorique, n’est pas non plus à proprement parler géographique. Elle n’est pas même la caractéristique reconnue d’une culture ; on la trouve rarement exposée. Cependant c’est une question qui a été aussi vivement débattue, par exemple dans les écoles soufies. On a reproché à Ibn’Arabi son monisme. Or une telle attestation se trouve plutôt chez Ibn’Sabin et ses disciples. Ces derniers affirment qu’ « Autre que Lui (le Créateur) n’est pas ». A tel point que la simple affirmation d’un autre est dénoncée comme un sacrilège. Ibn’Arabi expose de manière toute différente que Dieu n’est pas tout ce qui est ; Dieu est l’être de tout ce qui est, notable précision ! Il n’y a donc pas d’assimilation pure et simple du Seigneur et du serviteur. Pas d’adéquation catégoriquement explicitable non plus. « L’homme possède deux aspects de perfection. Par le premier, il accède au degré de la présence divine et par l’autre, au degré de la présence du monde… Il est aussi le Passage (ou Isthme)… Il synthétise la créature et Dieu… Il possède la perfection totale dans l’adventice et dans l’éternel alors que Dieu possède la Perfection absolue dans l’éternité et ne participe pas de l’adventicité étant trop sublime pour cela… » Cette vérité, aujourd’hui, contre les affirmations intempestives d’une non-dualité nuageuse, me paraît le plus sûr étendard de notre salut par la connaissance. Elle s’illustre autant par l’énoncé clarifié de ces deux floraisons de l’expérience ultime, l’une anéantissant le monde dans la réalité unique du Seigneur, l’autre restituant au monde son authenticité essentielle et non pas objective au sens moderne du terme, même si une lecture physico-mathématique du monde reste également possible, notamment à des fins techniciennes de domination.

Un commentaire sur “Le Manifeste, compléments et répétitions (2)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s