Le Manifeste, compléments et répétitions (3)

Identité, conjonction, gémellité ou lieutenance chez certains Maîtres du soufisme sont des thèmes constants de cette révélation dont l’archétype conceptuel se trouve exposé dans l’Évangile selon Thomas, et même certains Évangiles canoniques : « Moi et le Père sommes Un… » Ce qui ne veut pas dire que l’Un et l’autre sont con-fondus : mais le Fils, en subordonnant l’exister à l’être, parachève l’œuvre de création où le Père se donne à co(n)-naître. De toute façon, c’est un rapport interne, sinon un processus, d’identité qu’il faut préciser. Il faut préciser par conséquent, puisqu’elle est ici évoquée, la nature de la création lorsqu’il ne demeure qu’Un seul capable de s’éprouver, de s’évoquer lui-même au travers de l’apparence d’un autre. Projeté par devers soi, égal et différent, différent quoique non séparé… Parler d’une création, évoquer seulement le commencement d’un cycle des temps, que ce soit avec l’intention de l’explication scientifique, ou pour déployer l’essor d’une création mythique, c’est de toutes façons se rendre à la définition objective, tels que nos sens nous la dictent, et donc à l’expérience commune d’un monde réel soumis à l’écoulement d’une durée mesurable. Ce qui signifie surtout qu’il me précède, qu’il me survit, et que sa réalité en quelque sorte engendre la mienne, quand bien même je dispose exclusivement, moi, du pouvoir de mesurer ce monde, et peut-être de le dominer entièrement pour ma satisfaction. La vérité cachée ici est plus surprenante encore. Elle s’exprime par les mêmes notions déjà rencontrées d’unité et de différence, sans une rupture, sans une frontière insécable tendue depuis toujours entre moi et (le) non-moi. De plus, la création comme évènement de et dans l’espace-temps se trouve purement niée. Cet événement antérieur à la désignation que j’en fais, affectant des réalités élémentaires existant par elles-mêmes et indépendantes de ma prise intellectuelle, est pur néant.

La création est un acte de la conscience, ma conscience, à travers un jugement, qui m’engage, qui détermine ma perception, et non l’inverse. C’est parce que je suis que le monde est. Mais il ne faut surtout pas tricher au commencement, en tant que moment inaugurant, ou dans la compréhension même de cette notion de commencement. Ce commencement est un instant fugace, littéralement imperceptible, ceci dit pour préciser qu’il engendre le temps, ou qu’il se trouve à la charnière de l’être et de l’exister. Curieusement on trouve à la fois chez Maître Eckhart et Ibn’Arabi cet avertissement que c’est maintenant que cela arrive, et que c’est ici que se tient le premier Royaume, celui du fidèle qui s’est purifié de toute conception capable de pervertir dans son esprit la saisie imaginative du monde. « L’existence tout entière est une imagination dans une imagination  » dit Ibn’Arabi. C’est un instant colossal, comme ce moi appelé à se décliner aux périls de lui-même dans la saisie intuitive de soi, et dans ses représentations, pour obéir enfin à une éthique digne de lui. Se tenir au commencement, se tenir fidèle à la vérité du commencement, garder cette intégrité : il y faut de la délicatesse, de la force, une intelligence dédiée à une pure conception ; le courage, l’audace, dont peut disposer un homme spirituellement vivant, intensément. Dire non à ce qui est faux, dût-on aussi peut-être (s)’en jouer, dire oui, dût-on peut-être se garder de le confesser ostensiblement, à la vérité si proche, si lointaine… C’est une responsabilité du jugement mais qui se situe au présent le plus absolument antérieur, quand sourd le premier geste, la première parole de ma conscience intentionnelle. C’est une responsabilité métaphysique qui précède, je le souligne encore, l’éventualité de toute praxis désireuse de changer ce monde pour un autre. L’impuissance des mots à le dire a été magnifiquement exposée, en une seule phrase, par le Maître indien qui introduisit le Bouddhisme en Chine, Bodhidharma : « L’homme du commun tient pour ultime la vérité conventionnelle, tandis que le sage tient pour conventionnelle la vérité ultime. » La dictature du discours s’abolit lorsque l’autorité de la proposition perd à son tour l’irrécusable objectivité d’un monde totalement situé hors de moi, et reconnu seul réel, ou plus réel que moi. L’interprétation du monde est convenue, toujours. L’effort de rigueur philosophique est d’autant plus méritoire si celui qui s’y attache sait combien les concepts ont été gâtés par l’ivresse objectiviste, d’autant plus redoutable pour la compréhension de ce que je suis : absolument non-réductible et non- objectivable.

J’y reviens : la perplexité découle par là-même de cette certitude. Elle désigne à la fois la certitude ferme et profonde d’une conscience éprouvée en sa réalité première de source, et en deçà encore comme lumière pure, matrice de tout ‘je’ et du monde ; et une impossibilité à se rendre à toute définition rigide, forcément, qui serait prison pour celui-là même qui lui confère l’autorité ultime, geôle bientôt pour celui qui n’aurait pas voulu s’incliner devant cette idole dogmatique. Identité, création : nous voyons à quel point les ambivalences qui ont été présentées contredisent, non seulement le sens commun, mais ce que nous estimons habituellement le plus sûrement établi, scientifiquement. L’Un en deux, c’est l’identité ; la création sourd dans l’instant et semble, soleil invisible, fécondée d’une éternité inassignable. L’image de l’éclair « qui me dure » se prolonge d’une oeuvre accomplie au premier Royaume, « qui ne se répète pas… » (René Char) Enfin, c’est la logique elle-même, pourtant sollicitée (et pourrais-je m’exprimer sans une grammaire, une logique ?) qui est soudain subvertie, sommée de supporter une contradiction équivalant à la pure négation d’elle-même, et nous irons jusqu’à la négation de la négation etc… C’est peu dire que les principes fondateurs de toute pensée, qui semblent façonnés de l’expérience des choses, ont été ruinés dans l’opération… Dans les Poèmes Métaphysiques d’Abd el Kader je trouve ceci : « L’Aimé m’est apparu où Il ne se peut voir. Merveille! Par Lui je Le contemple là où je ne puis voir… ». Ainsi peut-être évoquée la relation du Seigneur et du serviteur pour garder sa terminologie. L’Un n’a pas aboli l’autre, ils semblent liés en un rapport de réciproque co(n)-naissance où se réalisent la réflexion et la célébration de l’un par l’autre. L’impossible, l’impensable dans le procès éternel d’un sur-être !

À l’aube de la modernité, en Europe même, Angélus Silésius précisait : « Dieu ne peut rien désirer dans l’éternité qu’Il ne le contemple en moi comme en son image… » et « Dieu est mon sauveur et je le suis , moi, des choses qui s’érigent en moi, comme moi-même en Lui. » Inexplicables coïncidences ? Quelle éthique oriente la vie de l’homme libéré ? Les contradictions encore une fois vont s’accumuler : la leçon du courage sera contrebalancée par celle du scrupule et l’on verra que l’énergie infinie libérée, et donc toute liberté, se contient par la prudence tempérée, adoucie par une sorte de vulnérabilité. Je dirai ‘oui’ et je dirai ‘non’ et mon choix, jamais, ne me liera sans retour. Ceci, parce que tel choix ne se sera pas rendu dépendant d’une conception fixiste de la réalité. Au fond, l’expérience de chacun lui a appris que l’existence volontaire d’un homme ordinaire, aliéné par cette conception tellement fausse de lui-même, qu’il l’ait apprise, ou cru se la créer de lui-même pour lui-même, est incohérente. Dans l’Histoire, les gens du blâme ont choisi la voie du scandale, offense préméditée de la morale sociale, pour mieux signifier le refus de tout conformisme et de toute compromission. Dans les écoles bouddhistes les plus radicales, on a parfois prôné l’abstention, et même l’abstention de l’abstention : agir-non-agir. Mais a-t-on le droit ainsi de refuser les contradictions de la vie ? Se laisser couler avec la vie est encore une autre réponse bouddhique qui nous rappelle que l’équanimité aussi peut (se) jouer de toute contradiction. Simplement un rêve de puissance, de domination du monde, ou de soi-même, personnellement, s’est éteint. La vérité est le geste, la danse de vie, qui me rend conforme à moi-même, cette personne que plus aucun espace physique ou mental ne sépare de son Seigneur.

La méditation de la vie, qui n’est pas, dans ces conditions, une fixation mentale ou un ressassement, est un état de conscience qui s’éprouve en soi – être vivant, conscient, pleinement – et qui éprouve son sens, quelle que soit la nature de l’épreuve. Cela peut être bonheur, ou souffrance, et dépendre beaucoup des idiosyncrasies ou de l’éducation, mais cela se sent riche de sens, universel, total, débordant infiniment les limites de la condition mondaine où cela se ressent. Ce n’est pas une croyance, une idéologie, avec les conséquences connues : scepticisme ou au contraire fanatisme. Cette richesse, comme une chaleur intérieure, inexplicable, n’est pas soumise aux aléas d’une croyance qui est, toujours, forcément écartelée. Ici, les propositions ‘je sais’ égalant ‘je ne sais pas’ ; ‘ceci est’ égalant ‘ceci n’est pas’ – contradictions normalement mortelles – consacrent l’initiation perpétuelle à un flux de métamorphoses incessantes, n’épuisant pas l’être immense et calme, le repos qui est le fond de tout. Si le centre est bien ici, la circonférence est devenue un infini inconnaissable, oui, mais qui justifie ce centre, moi, non séparé. La méditation que j’évoque ici est un sentiment nouveau de la grande dramaturgie de l’être-au-monde déployé à la première personne de ma conscience. La poésie dont je tenterai de proposer une définition inédite, correspond à l’intention de création infinie que chacun de nos actes, particulièrement les plus modestes, pourrait illustrer. Souverain d’un Royaume exempt d’assujettissements, où tout me rappelle que je suis – l’oublier consisterait à répandre sempiternellement les cendres du mensonge qui m’aveugle – je me dois d’exalter une vie libre, conduite par moi-même tel qu’en mes conditions, aussi, je suis, et une vie libre de moi-même, qui ne laisse pas de traces. Est ‘poétique’ l’action de l’homme libre qui n’est pas commandée par une intention égoïste, un calcul provenant de représentations erronées. Parce qu’elle prolonge la Création, et que ce nœud ici -moi – n’est ni déformation, ni distorsion, ni simple relais non plus. La liberté infinie qui s’exprime dans ces conditions opère directement comme le sculpteur sur le marbre. L’intention de la main obéit au marbre dur et résistant, qui va néanmoins favoriser cette création, la tra-duire et lui donner son aspect limité d’œuvre. Le geste, l’élan n’ont pas été entravés, ils ont épousé une autre densité capable de s’opposer à leur désir et néanmoins désireuse à son tour d’épanouir l’impression qui la trans-forme. Ce n’est pas une dualité d’objets qui est en jeu mais un jeu de différences désireux d’illustrer le même, vivant. Cette poésie qui s’exprime comme le verbe multiple et imprévisible de la liberté n’est pas soumise à une logique compartimentée. Ni conformiste, ni anti-conformiste, elle traduit la veille alerte d’un esprit respectueux du rythme de la vie. Le premier Royaume s’étend ici et là, à l’intérieur et à l’extérieur. Réalité pleine, la création qui se poursuit à travers l’imagination poétique, cette fantaisie qui est aussi un acte d’existenciation prenant support d’une matière, est devenue la floraison de la Création.