Le Manifeste, compléments et répétitions (4)

Je m’interroge encore : vérité délibérément cachée, ou méconnue parce que moins immédiate que l’objet de l’expérience commune, primaire, celle que l’enfant va interpréter pour accéder à son âge adulte – l’âge du souci ? Qui est responsable de la perversion ? Et s’agit-il de cela ? Une simple bévue aurait-elle de telles conséquences – l’ignorance de soi, à jamais – et comment ne se corrigerait-elle que si rarement, et en suscitant tant d’incompréhension ou de haine ? Accident, jeu, il ne semble pas qu’une explication satisfaisante pour l’intelligence désireuse de tout calculer et de tout formaliser puisse être retenue. « C’est ainsi ! » peut sembler une conclusion trop inhumaine. En réalité, le poète (on aura compris que ce mot signifie également : prophète) se détourne de questions devenues si insistantes qu’il s’est rendu compte qu’elles ne traduisaient qu’une volonté totalitaire de la pensée organisée. C’est ainsi qu’il suffit et que je me suffis. C’est d’ailleurs une définition convenable de l’autorité. Dans l’émotion du millénaire débutant, on invoquera beaucoup l’idole de l’avenir. Or je crois qu’il n’est d’avenir que par la régénération du présent, la découverte par chacun d’un sens du moi radicalement différent du moi objectivé et aliéné omniprésent partout ; un nouveau chant de conscience, une autre modulation de l’expérience. Demain ne devra pas espérer la naissance d’une nouvelle religion mondiale, mais la religion (religare) de l’individu à lui-même, son ‘infiniment plus’ oublié. Ce qui est caché se traduirait ainsi, et peu importent les mots issus de telle culture où s’enracine l’histoire particulière de cet homme l’attestant, seul… L’anecdotique, du moins ce qui s’appelait ainsi auparavant, va imprimer son visage, perceptible, à l’Absolu. Se tenir libre, ou délivré de toute appréhension de non-sens, d’absurdité, se dira : rien n’existe, c’est à dire, pas d’histoire, pas de situation. Et néanmoins le monde vécu comme une liturgie, la célébration du caché -et- manifesté… Une unique valeur innée (ignée), l’Esprit pur, et ce qui s’imagine, en volutes d’imagination(s) magnifiante(s) et/ou obscurcissante(s)… L’acquiescement de la réciprocité du Seigneur, (par ces derniers mots je tente d’inclure la création de l’un ; le juste éploiement de l’autre) est une libération de l’in-dividu par son Seigneur, libération elle-même libérante du Seigneur en tant que créateur révélé. Je pourrais finalement confesser la plus brève vérité, vérité toujours récusable ou réalité, dans ce cas, toujours en déchiffrement : il n’y a que de l’Esprit pur se déclinant à la première personne en mode réfléchi du présent… La perplexité jugulant heureusement toute éventuelle falsification mentale : il y a du sens partout, il n’y a même que cela. Mais peut-être cela ne se comprend-il pas, ne se démontre-t-il surtout pas…

Comment donc délivrer l’intuition originelle du sens, la certitude non-pensée que cela est accessible à tous, évidence ? Libérer cette évidence-ci ? Comment une opération de, et dans la conscience, en elle-même totalement immatérielle, en se liant à cette matérialité qu’elle éprouve et qu’elle mesure, peut-elle s’arroger une existence plus réelle et plus légitime, et s’opposer à la pure antécédence qui l’engendre ? Je parle de cette concrétion mentale : un moi objectivé, matérialisé, qui n’est pas moi, première personne et pur antécédent de tout. Car je me suis plongé moi-même dans un profond coma. La réponse découle de la formulation même de la question. L’expérience de la matérialité du monde, dans le domaine sensible de l’expérience physique, et dans le domaine logique de l’appréhension de l’objectivité, occulte le fait radical et antérieur de la non-objectivité de la création. Celle-ci, en tant qu’acte de création et de perpétuation, lui-même hors des conditions permettant aux phénomènes de se poser et de s’imposer comme tels dans leurs limites visibles, s’est trouvée soudain éclipsée par son objet. La mission de l’art est de nous le rappeler. Elle consiste d’abord à s’insurger contre l’usurpateur, la représentation conventionnelle du monde parée du masque de la vérité officielle ou, ce qui est devenu si pernicieux, de la révolte d’appellation contrôlée. Aujourd‘hui, elle consistera surtout à se préserver des vaticinations d’une parole libertaire inspirée d’un subjectivisme narcissique. Le scandale cultivé à cet effet, le ‘coup de poing’ calculé finissent vite au Musée de nos jours. C’est qu’il faut à la fois s’insurger contre le grand inquisiteur, l’hydre institutionnelle, et permettre la délivrance de la subjectivité (visage authentique de l’objectivité), l’ici inassignable où prend source la présentation. C’est qu’il ne faut surtout pas prétendre à la propriété d’une unique vérité de parole ou de son expression par l’image de beauté. Dans la détermination volontaire d’une autre expérience, le geste de création artistique (et non un déroulement explicatif, par l’intermédiaire d’une rationalité comme le tente la philosophie) libère une autre vérité et un autre destin. On nous l’a déjà asséné : une œuvre d’art est plus vraie en elle-même que tout ce que je pourrais en dire, après.

L’art est donateur d’images : le monde est une imagination et une image, et pas une représentation. L’art est une traduction, ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique (« arts plastiques » : le mot méritait de s’imposer) et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation. Représentation et reproduction par contre, sont devenues synonymes : spectre et folie. Parce qu’il n’est pas contempteur de l’image, l’art n’est pas idéaliste : toute idéologie l’est, et le techno-scientisme aujourd’hui triomphant, plus que toute autre. En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de soi-même. Il a pour mission de rappeler que l’acte d’être s’effectue dans une subjectivité irréductible, et que la meilleure façon de définir cette irréductibilité, c’est d’instituer une parole de la première personne. Dans la conscience ordinaire, dans l’ordre commun de l’expérience qui répète frauduleusement le geste de subordination mentale à une prétendue objectivité ‘en soi’, la falsification de l’expérience moi-monde est une aliénation tragique. Elle s’accompagne d’une léthargie, d’habitudes, d’un appauvrissement du sentiment et de l’émotion, finalement d’un véritable oubli de ma condition de sujet. L’art a pour mission de dénouer les liens qui trament cet état d’aliénation mentale dans lequel je suis continuellement plongé, de dénoncer le discours, totalement inconscient ou sciemment proféré, qui sanctionne cet état en lui donnant la monstrueuse légitimité qui fortifie les convictions du sens commun. L’art a pour mission de dénoncer et déjouer la ruse de ce qui s’est imposé à mon insu comme la norme irréfutable, « naturelle » et saine, de ma vie intérieure et de ma conception du monde. L’art exerce en premier la responsabilité qui nous oblige envers la vérité, la beauté du monde – ou dans le monde si l’on veut le voir ainsi – étant entendu que c’est parce que nous sommes qu’il y a un monde. L’attestation de sa réalité, au premier Royaume qu’évoquait Maître Eckhart, est l’attestation d’un ‘mouvement d’amour’ ; soit la formation d’un sens et, à l’inverse, ce qui est malheureusement tout aussi possible, la confection d’un contresens et par suite la multiplication de contresens. Parodies et simulacres comme autant de figures de ma misère. Et celle-ci inversement égale à ma destination de prolonger la Création espérée par Celui qui engendre son Fils pour ‘une même œuvre’ (Maître Eckhart). Je devrais dire : le poète, dire : « je », si je ne suis ce contresens. Je suis responsable de la lumière où s’expose l’amour désirant le monde, c’est-à-dire responsable de moi-même œuvrant, constituant, signifiant aux horizons de l’existence où je me co(n)nais. Cette responsabilité est celle d’une ‘régence adamique’ (Ibn’Arabi): que je le sache ou l’ignore, c’est ainsi que cela (s’)opère.

Ces propositions se défendent de toute réduction au solipsisme si justement décrié ; c’est la présentation du monde, et de moi-même comme spectateur, médiateur ou auteur, dans une réalité totalement existenciée et non point un simple rêve ou une fantaisie. C’est formidable parce qu’il y a quelqu’un pour (l’)attester et (l’)interpréter au moment même de la saisie qu’il (en) fait de son regard, de ses mains, ou de son jugement . Cela se produit par une infinité de libres lectures, d’innombrables goûts d’être, d’incommensurables et irréductibles mesures… Le fini ou si l’on préfère, l’indéfini situé entre les (  ) que j’ouvre à ma guise. Moi je suis l’Égal et le multiple, l’innombrable envisagement d’un Seul (s)’apparaissant (à Lui-Même). La voix de l’art choisit d’illustrer notre condition d’une manière qui s’impose, ou se propose plus authentiquement « réaliste », plus sincère, recherchant l’expression d’une véracité perdue ou inconnue, insoupçonnée : parce qu’il n’y a pas de présentation du monde hormis la mienne. Le ‘réalisme des essences’ que j’évoque ici n’est pas un nouvel objectivisme. Antique et surtout fragile postulat métaphysique, c’est au contraire le regard attestant qu’il n’y a pas de spectacle réel de lui-même, objectivement posé par son en-soi naturel, sans la visée du spectateur et sa présentation personnelle. L’homme ordinaire ne sait pas ce qu’il voit. Il croit qu’il voit, et croit qu’il agit et croit qu’il croit bien, et légitimement. C’est ainsi parce que la réponse du monde qu’il provoque est elle aussi emprisonnée dans la représentation d’une ignorance, à nouveau interprétée et classée dans les catégorisations d’une ignorance ignorante d’elle-même. La présentation, l’aperception au premier Royaume d’un sujet-objet comme première donation des modèles, ces non-objets, l’irisation de leur secrète présence, la surgie authentiquement première du possible, n’est peut-être pas perdue. Je préciserai : l’aprésentation, en tant que geste d’assimilation de l’objet par le sujet, non plus cette fois dans le retrait de sa subjectivité absolue, mais dans l’élan de sa subjectivité mondaine d’intention et de parole. Aurore noyée de brouillard, elle est cachée par la représentation qui se passe comme une mise en « plis » objectivement pratiquée. C’est la mission de l’art de nous le rappeler par le dess(e)in d’une tout autre figuration, ouvertement subjective, l’inclusion de l’objectif à l’intérieur du subjectif, du fini réinstallé à demeure d’infini. La création artistique est la traduction d’une perception neuve, non plus la représentation qui n’est que l’interprétation de données sensibles par une imagerie pauvre, une conceptualisation pauvre, ou savante quand elle est augmentée des objectivations de la dissection scientifique. La langue que s’invente le créateur est totalement neuve ; elle n’appartient qu’à lui et peut rester longtemps, toujours peut-être, incomprise et ignorée. Devenue langue d’école à son tour, elle peut être à nouveau institutionnalisée, confortée par la valeur marchande, la mode ou un mécénat, investie par l’idéologie dominante, instrumentée par un totalitarisme. Comment la création artistique peut-elle se donner plus d’éclat que n’importe quelle autre perception qui « organise » la venue au monde des impressions tramées par la rencontre d’un sujet et d’objets ? Simplement, en assumant son destin si singulier, le désirant comme tel, de manière que la matérialité du monde ne l’égare plus. Par contre, c’est un geste périlleux qui expose ouvertement sa subjectivité radicale d’inspiration par la confection d’une image inédite gravée dans la « matière » réappropriée. Sa subjectivité revendiquée, à ce point là, est aussi la reconnaissance de son caractère convenu, et je prends soin de ne pas dire cette fois : conventionnelle, en tant qu’interprétation des faits du monde en une parole inconnue, une image enracinée au commencement d’une surgie imprévue. Non point convenance mondaine, plutôt, convention de jeu…

La formation d’une autre langue, et pour d’autres images, a pour dessein de nous rappeler notre pouvoir créateur et peut-être notre responsabilité envers une réalité primordiale, antérieure. Cette présentation est plus vraie, plus authentique, plus fidèle, et l’on n’a jamais rien voulu dire d’autre en prétendant qu’elle était plus belle, tant est que le beau ne l’est qu’à proportion du vrai caché, de l’en-soi indicible qu’il délivre et manifeste. Elle s’est déclarée ouvertement contre celle qui se prétend copie conforme d’une perception pareille à un enregistrement mécanique, une fois pour toutes réglée par une loi intangible de la « nature ». La vérité de l’art est contenue dans l’aveu même de cette subjectivité qui opère la présentation de ce qui « n’a pas connu le goût de l’existence » (Ibn’Arabi), présentation qui se forme exclusivement de manière imaginante, non point en donation d’un étant déterminé une fois pour toutes. La mission de l’art est de réaffirmer le mystère du « il y a » : tout au plus « comme » un « quelque chose » qui se pose au devant du sujet, dont la régence personnelle éprouve le monde dans les images de son récit. Régence et responsabilité : le réel n’est pas ce qui se mesure à l’aune du mesurable, mais ce qui se déclare comme tel au centre du sujet qui l’éprouve, par l’entremise d’une proposition qui aura pouvoir de libération ou d’asservissement. Je délivre le monde, l’inconnu, l’enfermé et c’est parce que je vois ‘mon’ arbre qu’il y a un arbre devant moi, et non l’inverse. Mais je suis responsable de la réalisation, l‘autre nom de la création, de l’aprésentation de mon arbre. La beauté devient ici la preuve signalée de l‘innocence et de la puissance accordées.