Avec Blaise Cendrars : imaginer

Il arrive des choses curieuses en France. Bien qu’on ait exclu des commémorations de l’année en cours celle de Céline jugé trop mauvais Français mais excellent écrivain, c’est de lui qu’on ne cesse de parler. Pour l’accuser toujours, bien sûr, et il y a de quoi – un anti-sémitisme virulent, pousse-au-crime – et pour louer ses talents d’écrivain – il est jugé par ses admirateurs « le plus grand » du 20ème siècle ! Et Cendrars dont c’est le cinquantenaire de la disparition ? Je n’en ai pas encore entendu parler. Je me suis procuré il y a quelques jours un Quarto de Gallimard (1) entièrement dévolu au thème du voyage chez Cendrars, publiant ici ses poèmes, des récits autobiographiques et des romans inspirés de ses pérégrinations. L’imagination s’y mêle au souvenir, le vécu authentique au fabuleux et au fantastique dont il possédait l’art inégalé de les vivre et de les raconter d’un seul ton, comme les reflets flamboyants d’une unique expérience de l’extrême, une image éblouissante de cette excédence qui définit notre condition. Cas unique d’une écriture entièrement inspirée d’un tempérament indomptable, animé par un formidable amour de la liberté, de la fantaisie : un art exceptionnel, une personnalité exceptionnelle, réellement affranchis l’un et l’autre de toutes les convenances, sans l’obsession toutefois du scandale à tout prix comme c’est si souvent le cas de nos jours. Un fascinant paroxysme d’humanité associant nature et culture.

Blaise, comme braises ; Cendrars, comme cendres, homme et écrivain renaissant perpétuellement du dépassement de soi (grièvement blessé à la guerre, mutilé, échappant de peu à la mort une nouvelle fois à la seconde guerre), de l’anéantissement par l’oubli tant l’aventure, par l’accumulation des expériences qu’elle provoque, peut dissoudre finalement le souvenir de tant d’émerveillements répétés – alors le récit… sous toutes ses formes… On peut commencer l’aventure par le vaste poème des Pâques à New York ou du Transsibérien et de la petite Jeanne de France. J’ai lu d’abord, très jeune, Bourlinguer et Moravagine ( à 17 ans ?) et je me souviens du ravissement éprouvé, puissant, jusquà provoquer l’imagination au point de faire naître le sentiment de partager le voyage : exotisme, dangers, camaraderie, brûlants, toujours en excès, magnifiquement illustrés par une langue à la fois splendide et directe, l’expression constante d’une liberté où l’imaginaire pur le dispute au simple reportage, c’est à souligner, toujours. Au début de ma carrière d’enseignant, en Suisse romande notamment où j’ai enseigné le Français, je lisais à mes élèves cette première longue phrase de Cendrars, dans Bourlinguer, qui évoque la vie d’un aventurier vénitien, Nicolao Manuci ; et ça marchait très bien. C’est un bon exemple et je vous en propose ici l’entière citation, tout commentaire restant inutile .

« …vers 1703, un vieil aventurier vénitien, qui était arrivé aux Indes via la Perse, et qui durant un demi-siècle avait tiré ses grolles à l’intérieur du pays, tour à tour comme simple artilleur dans l’armée d’Aurangzeb, l’empereur-conquérant, et dans celles des princes du sang et des rajahs révoltés ou entrés en dissidence à la suite de l’eunuque Bassant pour s’attacher finalement à la fortune du prince héritier en qualité de chef de son artillerie à 80 roupies par mois ; déserter ; bourlinguer sur les côtes orientales et occidentales dans les établissements des Européens auxquels il sert de négociateur, d’interprète, de correspondant, d’intermédiaire plus ou moins avoué dans leurs différends avec les petits et grands chefs mahométans et les principicules et roitelets hindous ; retourner à la cour, à Agra ou à Delhi, suivre les armées, s’improviser médecin à Lahore, guérir la sultane d’un abcès dans l’oreille, être attaché en qualité de chirurgien au harem du prince héritier qui s’éprend d’une singulière amitié pour lui, trahir cette amitié en passant dans l’armée de Jai Sing, le célèbre sabreur ; retourner chez son maître pour accompagner Shah Alam dans son expédition contre Jodhpur et, fatigué de la vie des camps, déserter encore, passer à l’ennemi, et du royaume de Golconde se réfugier à Goa, chez les Portugais ; négocier pour le vice-roi, le comte de Alvor, être décoré par le roi du Portugal de l’ordre de San Jago le 29 janvier 1684, perdre ses économies dans une mauvaise spéculation, se bagarrer avec les jésuites et prendre passionnément parti dans leur démêlés avec les capucins au sujet du « rite de Malabar », les fameux « Accommodements », concessions supposées des jésuites aux cérémonies des païens dans la célébration de la messe, échapper de justesse à l’Inquisition et, déguisé en carmélite, aller derechef chercher fortune à la cour de Lahore, chez son ancien maître qui le fait arrêter, cette fois, et menace de le faire décapiter comme déserteur, avoir la vie sauve, rentrer en grâce et dans ses prérogatives de médecin personnel du prince aux appointements de 300 roupies par mois, titre et rang à la cour du Roi des Rois qui lui donne droit à un cheval et à une suite montée ou escorte ; s’enfuir encore de guerre lasse ; aller s’établir à Fort-Saint-Georges, au nord de Madras, chez les Anglais, comme médecin, marchand d’orviétan et faire fortune avec la pierre de Goa ou pierre de Lune, un caustique contre le choléra, dont il a surpris le secret aux jésuites, et un cordial de son invention, dont il est immensément fier, probablement un aphrodisiaque qu’il vendait aux indigènes, le plus clair de son revenu ; se marier avec la veuve portugaise d’un colon anglais ; reprendre ses vagabondages dans les royaumes et les principautés en qualité d’émissaire occulte de William Pitt, alors gouverneur de la Compagnie royale des Indes, puis, prétextant de ses infirmités et d’un commencement de cécité, quitter ce harassant service où l’on est toujours sur le qui-vive de négociateur, de porteur de firman, d’ambassadeur blackboulé, d’agent secret à la merci d’un coup de poignard sous le manteau pour aller s’établir à Pondichéry, auprès de son vieil ami François Martin, le délégué de Colbert à la tête de la Compagnie française des Indes, et du gendre de ce dernier, Deslandes-Boureau, le fondateur de la ville de Chandernagor, à l’instigation de qui notre Vénitien, qui a échappé à tous les dangers du climat, de la guerre, des aventures, des rivalités, de la politique, des intrigues, des jalousies, du favoritisme, dont les moindres embûches n’étaient pas toujours celles tendues à la cour du Grand Mongol, où les empoisonnements et les distributions d’eau d’opium, les disparitions mystérieuses étaient quotidiens, le vieux roublard, qui en a vu de toutes les couleurs et qui est revenu de tout, s’assoit pour écrire les Mémoires de sa vie, convaincu qu’il est que l’heure est enfin venue pour lui de se retirer des affaires actives, d’autant plus que Louis XIV vient de lui faire remettre un lot de médailles pour le remercier de ses services dans l’établissement des Français ; et notre vieux fourbe sourit en pensant à l’escapade d’un gamin embarqué en douce à bord d’une tartane en partance, il y a de cela une cinquantaine d’années ; et le vieux médecin, habillé à l’orientale, portant robes et babouches et, chaque fois, une drôle de casquette sise bien en arrière sur la tête comme on peut le voir au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale à Paris dans un volume de miniatures musulmanes (O.D.n° 45 – Réserve), où son ami, à qui il avait commandé au temps de sa splendeur à la cour des Indes cette suite de portraits, le peintre Mir Muhammad, l’a fait figurer deux fois au milieu des rois et des empereurs trônants ou en parties de chasse, donnant audience dans leurs jardins secrets ou sur leurs terrasses, caressant distraitement leurs animaux favoris en conseils avec leurs grands vizirs ou montant d’admirables chevaux sur les chemins de la guerre, suivis des princes du sang, des plus fameux généraux et guerriers, des concubines, danseuses, musiciennes et autres dames du harem, dont la matrone, des éléphants de guerre les plus chevronnés, accompagnés des derviches et astrologues les plus célèbres, s’arrêtant et interviewant les yogis les plus saints, visitant les idoles païennes les plus monstrueuses, les plus sanguinaires, les plus folles, une première fois, probablement à ses débuts, la barbe hérissée, l’oeil inquiet, efflanqué comme un chat maigre, cueillant des plantes, des simples dans la solitude, la deuxième fois, rasé de près, ventripotent, l’air satisfait, prenant le pouls d’un indigène avec autorité, chacune de ces deux actions faisant allusion à sa profession, le vieux médecin, volontiers prolixe, bavard, goguenard quand il parle des avatars de sa carrière ou conte en riant des anecdotes du sérail, un tantinet radoteur et furieusement dévot quand il se vante de ses interminables disputes avec les jésuites, le vieux médecin écrit avec bonhomie : Quand j’étais gosse, j’avais envie d’aller faire le tour du monde

La plus longue phrase donc, de toute la littérature, je ne sais, mais d’une lecture où l’on ne s’ennuie pas un instant, où l’on se sent constamment soi-même au départ avec l’aventurier, ici sur un quai, là dans une gare, loin de tout pays civilisé surtout,  où la vie prend une saveur enivrante. L’aventurier vénitien, Moravagine, Dan Yack, chacun devenu vous-même au cours de cette lecture, comme l’auteur, né à La Chaux de Fonds, s’était confondu avec eux par la magie de l’écriture. L’imagination y trouve sa plus parfaite illustration, art et vie devenus si proches, et par son excès même, cet éblouissement partagé, en nous conviant à cette vie poétique qui est notre destination naturelle, croyons-le, conquête sempiternellement à réaliser, et toujours contre l’empire de la banalité et de son cortège d’incitations à nous soumettre ‘en esprit’.  

 (1) Blaise Cendrars : Partir (poèmes, romans, nouvelles, mémoires) Quarto Gallimard 2011

2 commentaires sur “Avec Blaise Cendrars : imaginer

  1. Voici des vidéos de La Prose du Transsibérien, pour une fois c’est joué au théâtre et non lu! C’est une découverte j’ai passé l’après-midi et la soirée à chercher des documents biographiques et c’est une surprise car la toile est plutôt pauvre en vidéos concernant Cendrars et ça vient d’être posté!

    J'aime

  2. « Je voulais indiquer aux gens d’aujourd’hui qu’on les trompe, que la vie n’est pas un dilemme et qu’entre les idéologies contraires entre lesquelles on les somme d’opter, il y a la vie, la vie, avec ses contradictions bouleversantes et miraculeuses, la vie et ses possibilités illimitées, ses absurdités beaucoup plus réjouissantes que les idioties et les platitudes de la « politique », et que c’est pour la vie qu’ils doivent opter, malgré l’attirance du suicide, individuel ou collectif, et de sa foudroyante logique scientifique. Il n’y a pas d’autres choix possibles. Vivre ! »

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s