Confier le secret ?

La question m’est revenue, de façon aussi abrupte, à la lecture d’un chapitre du récent livre de Pauline Koetschet qui traite de la philosophie arabe (1). J’avais en chantier un article ambitieux sur la ‘gnoséologie au plus près’, un retour sur Ibn’Arabi grâce à un fort livre de Philippe Moulinet (2) et grâce à une nouvelle publication de Christian Jambet, également sur la philosophie islamique (3). J’allais me répéter, comme je l’ai tant fait déjà, saisissant une fois de plus l’occasion présentée par la rencontre de ces ouvrages. Qu’entendre, d’une manière générale, par philosophie islamique et, dans le contexte d’une culture plus spécifiquement arabe, particulièrement rayonnante entre les 9ème et 14ème siècle, finalement centrer toute la question sur la révélation akbarienne, pour moi tout entière dans le Livre des chatons des sagesses comme l’appelle Philippe Moulinet ? Toute la thématique de l’identité, qui est aussi celle de l’imagination et de la création, se trouve admirablement exposée dans ce livre d’Ibn’Arabi – publié à Damas en 1229 de notre ère – et à tel point comparable à celle qui animait l’enseignement de notre contemporain Stephen Jourdain, que je pouvais à nouveau parler de gnoséologie comme telle, et rappeler, une fois de plus que l’épicentre de cette révélation universelle se trouve dans l’Evangile selon Thomas encore trop ignoré ou rangé dans la catégorie un peu méprisable des nombreux ‘apocryphes’. C’est une thématique immense, qui a été rarement ou très peu abordée à ce jour, même par nos contemporains. Je me limiterai donc à une réflexion sur la ‘recevabilité’ de cette gnose antique, et le ‘retrait’ qu’elle oblige, qu’elle conditionne en tout cas pour se préserver elle-même et ainsi continuer à nourrir ce ‘grain de moutarde’ appelé à devenir un jour cette ‘grande tige’ où s’abriteront les ‘oiseaux du ciel’ (log.20).

Mais voilà ce que j’ai trouvé chez Pauline Koetschet qui se rapporte à une observation également très ancienne, celle d’un soufi andalou qui fut médecin et philosophe, érudit réputé, Ibn Tufayl – dont on dit qu’il forma le jeune Averroès, rendu célèbre par ses commentaires d’Aristote – auteur d’un livre sybillin : Le philosohe autodidacte, titre connu depuis la traduction de Léon Gauthier, en réalité  l’histoire de Hayy ibn Yaqzan qui signifie « vivant fils de l’éveillé » ou « vigilant », ce qui est d’une tout autre portée ! Il y expose l’essence de la gnose soufie telle qu’elle peut se découvrir d’elle-même à un esprit vierge et néanmoins inspiré, curieux jusqu’à provoquer cette initiation par voie naturelle puis extatique, aux plus hauts mystères. L’intérêt exceptionnel de cette gnose est bien son partage, ou sa bipolarisation, entre une métaphysique hardie inspirée du dernier platonisme et une puissance visionnaire prodigieusement poétique, un enchantement au sens propre !  En même temps, et c’est ce qui m’a frappé cette fois, nous sommes avertis dans ce chapitre des obstacles rencontrés par le ‘sage’ confronté à la vie de la ‘cité’ (‘politique’) et de la quasi-impossibilité de toute transmission de cette sagesse à des hommes aveuglés par leur ignorance et passionnément attachés à leurs préjugés. D’où ma simple question d’aujourd’hui : confier le secret ? Soit : le secret peut-il se confier, c’est-à-dire peut-il être ‘entendu’ et peut-il modifier la destinée des hommes dont on voit bien aujourd’hui quel(s) chaos la menacent, quels périls mortels auxquels elle semble incapable d’échapper. Bien curieuse histoire que celle racontée par Ibn Tufayl, un conte plutôt, prototype du ‘roman’ à naître, mais d’un riche enseignement. Hayy est né de génération spontanée, élevé par une gazelle, sauvage solitaire mais inspiré, qui fait la connaissance d’un homme débarqué par hasard sur son île, Asal, qui le conduit à son tour vers ses semblables… Mais je vais citer simplement Pauline Koetschet : « Hayy est parvenu à retrouver par les seules ressources de sa raison, toutes les vérités philosophiques, physiques et métaphysiques. Mais lorsqu’il entend les révéler aux autres hommes, qu’il rencontre grâce à son ami Asal (habitant d’une île voisine), il a tôt fait de découvrir que cette ambition est vaine et que leur obéissance aux coutumes établies leur est moins néfaste que ses révélations… » Et citant l’Andalou lui-même : « Hayy entreprit de les instruire (les hommes ordinaires) et de leur révéler les secrets de la sagesse. Mais à peine s’était-il élevé quelque peu au-dessus du sens exotérique pour aborder certaines vérités contraires à leurs préjugés qu’ils commencèrent à se retirer de lui : leurs âmes répugnaient aux doctrines qu’il apportait, et ils s’irritaient dans leur coeur contre lui… Lorsqu’il eut compris les diverses conditions des gens, et que la plupart d’entre eux sont au rang des animaux, dépourvus de raison, il reconnut que toute sagesse, toute direction, toute assistance réside dans les paroles des envoyés (de Dieu), dans les enseignements apportés par la loi religieuse, que rien d’autre n’est possible… Il leur recommanda de continuer à observer rigoureusement les démarcations de la loi divine et les pratiques extérieures, d’approfondir le moins possible les choses qui ne les regardaient pas, de croire sans résistance aux passages ambigus des textes sacrés, de se détourner des hérésies et des opinions personnelles, de se régler sur les vertueux ancêtres et de refuser les nouveautés… Ils avaient reconnu, lui et son ami Asal, que pour cette catégorie d’hommes, moutonnière et impuissante, il n’y a pas d’autre voie de salut… »

On voit bien la portée de ce programme, de quelle déception il est conçu, quelle résignation il engendre, mais quel espoir aussi, en s’écartant du dangereux aveuglement de ses contemporains, de cultiver en paix la jardin de la connaissance. Mais quels sont ces secrets qui peuvent bien se traduire en mots, faire l’objet d’un exposé logique, en partie du moins, et qui restent pourtant inaccessibles à l’entendement du plus grand nombre ? Il faut retourner au texte lui-même, dans sa traduction de Léon Gauthier revue par Séverine Auffret et Ghassan Ferzli (4). J’en extrais ces deux passages qui témoignent de ce qu’on a appelé « le réalisme des essences », à savoir que la réalité la plus constante et la plus indéfectible n’est ni matérielle ni objectivement saisissable, même si l’objet et la matière dont il est lui-même composé et perçu ne doit son existence qu’à ces ‘idées’ qui lui confèrent seules réalité. De plus, et c’est ma seconde citation, ces ‘idées’ échappent totalement aux catégories de l’un et du multiple ; elles sont comme les organes vivants d’un Seul, différentes et associées dans cet unique mouvement d’existenciation qui est le fiat créateur auquel participent conjointement le ‘puissant’ et son ‘régent’, l’homme simplement doué de conscience mais encore illuminé d’intuition visionnaire. La raison naturelle entraîne une connaissance explicative du monde ; la puissance visionnaire unifie les termes de la réalité et c’est à cet accomplissement que Hayy était parvenu sans pouvoir le transmettre à personne, sinon à son ami Asal. D’abord : « Il compris … que s’il avait fait cette erreur (d’imaginer le monde spirituel comme un foisonnement ou une multiplicité d’entités), il le devait à un reste de l’obscurité des corps, à une confusion venant des choses sensibles. Car beaucoup et peu, un, unité et pluralité, réunion et séparation sont autant de déterminations des corps. Ces essences séparées qui connaissent l’essence du véritable, puissant et grand, étant exemptes de matière, on ne doit dire ni qu’elles sont plusieurs ni qu’elles sont un, parce que la pluralité ne vient que de la séparation numérique des essences l’une d’avec l’autre, et parce que l’unité, de même, n’existe que par la réunion, et rien de tout cela ne se comprend que dans les idées composées, mêlées de matière…. » Et encore cet impensable : « … le soleil, sa lumière, son image, sa figure, et les miroirs et les images qui viennent s’y refléter, sont autant de choses inséparables des corps, qui ne subsistent que par eux et en eux, et qui par conséquent ont besoin d’eux pour exister et disparaissent avec eux. Tandis que toutes les essences divines … sont libres de tout corps et de ce qui dépend des corps…. Elles n’ont de lien et de dépendance que par rapport à l’essence de l’Un, du véritable, de l’être nécessaire qui est la première d’entre elles, leur principe et leur cause, qui les fait exister, durer, qui leur communique permanence et perpétuité… Tout de même que s’il se pouvait que l’essence du véritable n’existe pas – essence bien au-delà d’une telle supposition – aucune de ces essences n’existerait, les corps n’existeraient pas, ni le monde sensible tout entier, et aucun être ne subsisterait, car tout est en connexion… » Cette dernière proposition a un corollaire encore plus immense, parce qu’il se rapporte au sujet, à moi, et nous parvenons là au plus incroyable, cette vérité même irrecevable par tous ceux qui demeurent obsédés par l’objectivité et la séparation. « C’est alors qu’il lui vint à l’esprit qu’il n’avait pas d’essence par laquelle il pût se distinguer de l’essence du véritable ; que sa véritable essence était l’essence du véritable… qu’il en était d’elle comme de la lumière du soleil qui tombe sur les corps opaques et qui semble être en eux – car bien qu’on attribue cette lumière au corps dans lequel elle paraît, elle n’est en réalité rien d’autre que la lumière du soleil… Il se confirma dans cette pensée en considérant cette idée dont il avait établi l’évidence, à savoir que l’essence du véritable, puissant et grand, n’admet aucune espèce de multiplicité et que la connaissance qu’il a de son essence est son essence même… Mais puisque cette essence ne peut être présente qu’à elle-même, et que sa présence est elle-même l’essence, il était donc, lui, cette essence elle-même. »

Aujourd’hui il est des chemins multiples qui peuvent conduirent à l’établissement et à la réalisation de telles vérités. Autres bien entendu, tout autres que ceux qui restent prisonniers des dogmes ou des conventions étroitement logiques. Christian Jambet en montre une nouvelle fois le cheminement dans la gnose islamique (3) qu’il dépeint à nouveau au carrefour de cette ontologie du dernier platonisme répandu d’abord aux heures glorieuses de l’épopée alexandrine, puis après l’exil de ses représentants à l’heure du triomphe chrétien dans l’Empire de Justinien ; au carrefour d’influences orientales multiples, toutes bouleversées finalement par la révélation muhamadienne qui entraîne la naissance et le développement d’une toute nouvelle civilisation. Arabe ou islamique, deux définitions, ou deux perspectives savamment examinées par Pauline Koetschet et Christian Jambet. Mais au centre, il y a bien mention par nos deux auteurs de cette gnose à portée universaliste qui resplendit comme une lumière impérissable et pourtant toujours maintenue sous le boisseau. C’est elle que Philippe Moulinet s’applique à illustrer dans son livre sur Ibn’Arabi (2) qui propose une glose exhaustive du livre-testament d’Ibn’Arabi où toute la métaphysique de l’amphibolie, de la création et de l’imagination se trouvent magistralement exposée. Titus Burckhart nous en avait donné, le premier, l’interprétation des principaux chapitres dans un livre qu’on trouve à nouveau dans toutes les librairies (Poche Laffont). Plus tard nous avons eu la traduction intégrale de Charles-André Gilis publiée par Al-bouraq en 1999. Indispensable aussi de rappeler le maître-livre d’Henry Corbin sur l’imagination créatrice chez Ibn’Arabi, régulièrement publié (dernièrement, Entrelacs 2006). Je rappelle ce que j’ai reconnu plus haut : venir à cette découverte, cette compréhension, cette illumination, comment ? à quel moment ? par quelle voie de science, d’étude, de réflexion ? Aujourd’hui, je ne sais plus. Mais les textes existent, et les commentaires : c’est une lumière qui ne se cache plus et qui peut éveiller ‘cela’ en chacun à condition d’en ressentir la ‘nécessité intérieure’, d’y être porté, au moins, par une curiosité philosophique exigeante et sans préjugé. Le livre de Philippe Moulinet est exhaustif lui aussi, et je le dis comme mon plus sincère compliment. C’est un commentaire de l’ensemble des chapitres du Livre des Chatons des sagesses, à la lumière des commentateurs arabes ou iraniens qui en ont pris connaissance les premiers, mais à la lumière aussi des grands défricheurs contemporains de cette métaphysique que je préfère appeler ‘gnose’ : Swami Prajnanpad et Heidegger par exemple, auxquels Philippe Moulinet a consacré plusieurs ouvrages.  Mais on y trouve également les noms de bien d’autres spirituels chrétiens, bouddhistes, brahmanistes, philosophes, trop nombreux pour être tous nommés, tous néanmoins précieux pour augmenter les lumières de cette interprétation inédite. Parce que le noyau gnostique est cette fois clairement désigné, tous les commentaires et toutes les illustrations s’en trouvent eux-mêmes éclairés et la voix jusqu’alors imperçue de cette gnose devient symphonique, immense, et totalement accessible à l’intelligence ouverte. On ne vous demande pas de ‘croire’ mais de comprendre, et par des voies qui honorent l’intellectualité la plus exigeante en même temps qu’elles éveillent la plus pure spiritualité. Il y manque celle de Stephen Jourdain que précisément j’avais appelé le ‘pôle occidental’, par un terme emprunté à la culture islamique. Mais aucun éclaireur n’est plus grand que l’autre, plus indispensable ; et la voie s’en trouve également ouverte, et la compréhension, de ce qu’annonce l’auteur de L’illumination sauvage dans un livre qui est le plus neuf et le plus explicite d’un enseignement du réalisme des essences. Ce qui me paraît encore plus indispensable aujourd’hui, c’est la découverte du document-source, l’Evangile selon Thomas qui est le catalogue des plus hautes vérités spirituelles, également ‘au carrefour’ des plus hautes vérités de la philosophie occidentale de l’Antiquité, et des révélations plus anciennes de l’Egypte et de l’Asie. C’est une parole que nos contemporains refusent toujours de recevoir, le drame indéfiniment répété du Prologue de Jean. Mais ce flambeau est brandi désormais : ce ‘temps de détresse’ n’est pas inexorable et la ‘mondialisation’ tant redoutée, qui peut être celle d’une barbarie définitive, pourrait bien se révéler le médium efficace de cette connaissance libératrice.

(1) Pauline Koetschet : La philosophie arabe, du 9ème au 14ème siècle, textes choisis et présentés, Points-Essais, 2011

(2) Philippe Moulinet : Les clefs d’Ibn Arabî, commentaire intégral du Livre des chatons des sagesses d’Ibn Arabî, Al-bouraq 2010 

(3) Christian Jambet : Qu’est-ce que la philosophie islamique, folio-essais, inédit 2011

(4) Ibn Tufayl : Le philosophe autodidacte, Editions Mille et une nuits 1999