De la représentation, retour : avec Patrick Charpentier, à Créhange

De la représentation : j’étais bien déterminé à n’en plus reparler, ni même de l’art, ou de façon plus générale, de l’esthétique, ce chapitre si vivant de la philosophie ouvert au 18ème siècle. Mais je suis bien obligé d’y revenir parce que j’ai vu il y a quelques jours, des arbres, des horizons forestiers peints par Patrick Charpentier (1). Une surprise renouvelée : parce que l’art de Patrick Charpentier évolue, se perfectionne, gagne en éloquence, c’est-à-dire en visibilité et pouvoir de révélation. Mais de quoi ? Il le dit lui-même : il n’a pas le souci de la mimésis, de la représentation, qui serait de copier un réel offert là, construit de nature, à reproduire fidèlement. Il avoue ne réaliser ni esquisses ni photos : tout au plus quelques notes dans un carnet, oui… Mais pour quoi ? C’est que la question de la représentation, c’est l’envers, précisément, d’une autre question bien plus simple mais toujours ignorée, celle de la présentation comme telle, initiale. Et ceci parce qu’il y a d’abord donation ; mais de quoi, et à destination de qui ; éventuellement je me demanderai même, à partir de quelle origine – et si cette origine est situable, caractérisable…

2011_04132007_08032007_0803200011.1303540952.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (1)

La réalité n’est pas discutable : les objets exercent à notre égard un pouvoir de sidération invincible, et je ne tenterai pas ici de me faire le héros d’un idéalisme conceptuel ou d’un solipsisme, autant de problèmes que l’on peut aussi évoquer. Mais j’ai voulu ici parler d’un donné, d’une indéclinable présence d’objet que je vois, je touche, j’éprouve, et que je pense aussi. Car c’est bien là que tout se complique. ‘Que je pense’ signifie que je trouve cela agréable ou pas, douloureux parfois, blessant ou bénéfique, jouissif. Je porte alors un jugement : je vois en portant un jugement. En même temps que j’interprète, compare etc… Travail éminemment intellectuel, fort éloigné de la sensaion, de la couleur et de l’émotion initiales. Il serait bien difficile de situer ce moment ou la sensation s’organise en perception accompagnée de pensée. Finalement j’en viens à la formulation : »C’est beau » qui veut dire que cela n’est pas seulement agréable ou gratifiant, mais que cela me procure plus que plaisir : bonheur, et que je veux sauvegarder ce sentiment nouveau, l’augmenter bientôt, mêlant toujours sensation et conception, ne les distinguant même plus ! C’est la dernière question du beau, éminemment philosophique, qu’on écrira : »Beau » ! Si les arbres sont beaux, je vais peindre de beaux arbres, exécuter de beaux tableaux de beaux arbres ! Beaucoup de peintres l’ont rêvé, ont poursuivi cet idéal, y sont parvenus, parfois, ou plutôt, ils ont entraîné l’adhésion de ceux qui conçoivent l’art comme plaisir, prolongement de ce plaisir et satisfaction du désir d’accroître indéfiniment ce plaisir. « Vous m’en resservirez bien un peu… » Ce constat pourrait fournir une excellente orientation à une ‘leçon de peinture’, d’histoire de la peinture. Mais le peintre a mieux à dire ou à montrer et Patrick Charpentier y porte tous ses efforts : à montrer ‘plus’ que nous n’avons jamais vu, ou à mieux voir ce que nous n’avons pas su voir, et peut-être oublié…

2011_04132007_08032007_0803200010.1303540930.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (2)

J’ai pris la précaution de reconnaître sans détour la réalité plénière du ‘donné’. Dernièrement j’empruntais le raccourci inverse en rappelant la puissante intuition des maîtres du « réalisme des essences » : qu’il y a de l’être préexistant aux êtres, sur un tout autre plan, des modèles dont toute image se génére et qu’il faut toucher de ses sens intérieurs pour appréhender la richesse secrète et plénière des existants. Mais si le réalisme grossier est lui-même une vue de l’esprit, le « réalisme des essences » n’en est pas moins visionnaire, quasiment un état extatique auquel nous, modernes, estimons n’avoir plus d’accès. Pourtant l’expérience, là où je veux en venir, n’est ni banale, jamais, ni de simple enregistrement. A fortiori le peintre n’exécute jamais d’enregistrement destiné à paraître plus original, plus frappant, plus flatteur aux sens, provoquant l’imagination mais comme une amplification de la pure sensibilité. Si la perception est déjà reconnaissance, interprétation construite de données sensibles – et finalement d’un jugement – l’art aura pour mission d’augmenter, non le pouvoir de la sensation elle-même, en la rendant plus ‘belle’, mais de restituer et d’accomplir une intention plus primitive jusqu’alors ignorée, de restaurer un dynamisme de la naissance et de la rencontre du réel dans l’acte d’une apparition comme oeuvre subjective et non plus ‘copie’ objective. Patrick Charpentier ne ‘copie’ pas, c’est ce qu’il dit : il enregistre donc, à la fois, une impression, un sentiment, un souvenir dira-t-on simplement, mais qui n’est pas seulement une image, le rapport (et le report) d’une sensation oculaire. Ni pointillisme, ni pixelisme : ce n’est pas une opération de pure physique. Mais devant sa toile, il va se donner les moyens – des gestes inventés d’un savoir-faire bien difficile à acquérir, des outils diversifiés d’une apprentissage laborieux, longtemps tâtonnant – de créer une seconde fois le paysage donné. A l’origine, oui, qui n’a ni âge ni heure, je peux croire qu’il y a création surgie ex nihilo, ou d’un absolu, d’un fond mystérieux – Deus sive natura – peu importe le nom. Mais ma lecture, mon déchiffrement ? Importe ma création, ici et maintenant comme le précise une tradition, apparition ou manifestation en corrélation de sujet et d’objet ; dynamique, donation et présentation – et cette vision qui n’est pas un simple enregistrement.

2011_04132007_08032007_0803200013.1303540997.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (3) 

La création s’opère réellement (ou s’effectue) à mon niveau d’appréhension, deuxième création, qui peut bien être distorsion, perversion – encore une autre leçon de philosophie ! – mais qui peut être l’authentique, véridique parachèvement de la première création jaillie d’un secret inviolable. Je ne re-présente pas : je prolonge, parachève, l’opération ‘miraculeuse’ de la venue d’un monde, depuis le fond obscur, ici, à dimension d’humanité. Il y a à voir – tout le monde le sait – à concevoir et à tracer. Ce n’est pas métaphorique : parole ou geste de la main, celui qu’on appelle artiste trace le dessin de cette création qui répète le monde et le réalise enfin, je répète, à dimension d’humanité, de partage de l’intelligence et des regards d’homme. Il célèbre le monde, ce monde une nouvelle fois présenté si le geste répond à la juste intention d’une correspondance qui a cherché à s’accomplir. Je peux l’appeler alors ‘vérité’. C’est beau parce que c’est vrai. La norme scientifique sera exacte, traduction parfaite du réel moléculaire. L’oeuvre d’art, poétique littéralement, sera vraie parce qu’elle est fidèle au plus caché, néanmoins vivant quoiqu’à présent, désormais dis-paru à mes yeux, et maintenant re-né, ap-paru grâce au geste qui lui rend mouvement et équilibre, manifeste réalité. Cette image ne cache pas le monde, elle ne le déforme pas : elle lui donne plutôt toutes ses formes, enfin. Les arbres de Patrick Charpentier, maintenant, s’estompent un peu, mais pas dans une brume ou une poussière. Ni excès d’ombre ou excès de lumière. Le travail sur le vert, plus foncé lorsqu’il tire sur le noir d’encre, plus clair lorsqu’il vague à un gris vaporeux, bouleverse nos habitudes. Les traits restés précis du dessin, parce qu’on reconnaît toujours… un arbre, une tige même d’herbe, ces traits pourtant se déréalisent par l’usage de couleurs insolites, tantôt proches du visible avéré, et tantôt éloignées, oniriques, fondant l’image en un unique masque ‘impressionniste’ plus convaincant. Mais ce n’est pas l’intelligence seule qui a été convoquée à cette nouvelle révélation – on ne démontre rien – c’est la sensibilité profonde, émotion et mémoire, pour une neuve découverte infiniment plus émouvante.

2011_04132007_08032007_0803200012.1303540983.JPG Les arbres de Patrick Charpentier (4)  

Chez Charpentier, on tend vers l’abstraction, pour s’approcher peut-être d’une émotion encore plus forte, plus intérieure, mais sans la vouloir comme telle. Le peintre-poète ne veut pas se renier artisan, ouvrier, et il propose ouvertement son tableau comme « cette surface plane… » Mais parce qu’il a convoqué réalité et vérité, sans trahir l’une par l’autre, ou l’une pour le triomphe de l’autre, il parvient à montrer, après tant d’autres peut-être, l’image univers qui me parle du monde et de moi, à la fois, réunis, univers – le sens du mot univers ! Après d’autres, je veux bien, mais l’art cultive le singulier. L’art véritable est d’un seul événement, d’une première fois, toujours, et c’est ainsi que les maîtres vous impressionnent. On guette les ressemblances qui confortent une continuité de croyance(s) – nos préjugés, je veux dire nos projections très privées… de la véracité offerte de l’oeuvre d’art ! Je salue l’auteur de cette image qui me propose, en un seul instant, d’un seul geste ouvert, mystérieux et néanmoins compréhensible, ce qui est ; et ce qui est plus, ce que chacun de nous doit interpréter dans l’ouvrage ultime si délicat de sa création personnelle.

(1) C’est à Créhange, en Moselle, à l’occasion du cinquième anniversaire de la Médiathèque Créanto – http://www.netvibes.com/creanto#Bienvenue . Je renvoie également à mon premier article paru dans ce blog : http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/05/15/les-arbres-de-patrick-charpentier/

de même : http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/11/03/latelier-de-patrick-charpentier-a-moineville-54/

sans oublier : http://patrickcharpentier.blogspot.com/

1, 2, 3, 4… Les photos publiées ici ont été saisies par moi-même, à Créhange, et avec l’autorisation de l’artiste. Les ‘techniques mixtes’ utilisées ne sont pas du tout identifiables, encore moins en photo, mais on reconnaîtra bien de quelle ‘image’ je parle… 

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