L’impasse

L’impasse, c’est bien celle de la pensée contemporaine. Je lis dans le Monde daté du samedi 28 juin les notes d’un entretien qui a réuni Slavoj Zizek et Peter Sloterdijk, présentés comme « deux philosophes parmi les plus lus et les plus traduits en Europe »…  et je suis stupéfait. D’entrée de jeu, nous sommes avertis : l’un, néo-marxiste, exposera son idée sur les excès propres au ‘créditisme’ (‘un monde enfermé derrière ses murs de dette’) ; et l’autre, néo-lacanien, son idée sur la nécessité d’un ‘christianisme athée’ qui pourrait redonner vigueur à une société totalement délitée. Deux grandes pages de journal où il ne sera jamais vraiment question de spiritualité ou de moralité précisément, mais de désordres sociologiquement mesurables, les grands thèmes qui ont fait le succès de nos auteurs.

Peter Sloterdijk précise rapidement son idée : une irresponsabilité politique généralisée liée à un endettement massif. « Nous vivons dans un monde qui se ‘futurise’ de plus en plus … le sens profond de notre ‘être-dans-le-monde’ réside dans le futurisme… La primauté de l’avenir date de l’époque où l’Occident a inventé ce nouvel art de faire des promesses, à partir de la Renaissance, au moment où le crédit est entré dans la vie des Européens… » Et parce que, désormais, « on prend des crédits pour rembourser d’autres crédits, l’avenir n’est plus tenable… » On devine la suite : une jonglerie d’échanges bariolés entre nos deux compères sur le défunt communisme, ses si regrettables excès, et néanmoins, son sens collectif, perdu depuis, et qu’il faudra bien retrouver dans un nouveau paradigme, à base écologique cette fois. Je note bien une juste critique à l’encontre de la ‘tolérance multiculturelle qui dépolitise le débat public’ mais sur la lancée, on donne un petit coup de patte à la philosophie des Lumières, sa propension à l’idéalisme abstrait, en oubliant que c’est alors que s’est formé le concept de laïcité que chacun s’applique à oublier dans le fameux ‘débat public’. On n’a donc pas tout à fait oublié les impératifs léninistes mais on change carrément les ingrédients… Ne nous affolons pas : le communisme après lequel on soupire ici est celui d’Erik Satie, oui, oui, pas celui de Lénine ou Staline. On voit qu’on a atteint les sommets de la plaisanterie.

J’en viens maintenant à cette gourmandise qui figurera, je l’espère, au registre des meilleures recettes proposées par nos intellectuels pour changer le monde : un « christianisme athée ». On connaissait déjà le bouddhisme ‘athée’ qui évacue la notion (et le vécu) d’un dieu personnel. Mais puisqu’il s’agit d’une recette : « …regarder de plus près ce que font les religieux, à savoir des pratiques intérieures et extérieures, que l’on peut décrire comme des exercices qui forment une structure de personnalité… une série d’exercices qui composent la personnalité… » Propos de Sloterdijk : Zizek n’en croit rien. C’est que sans la foi ou une conviction spirituelle fondée philosophiquement, pourquoi pas, que vaut un ‘exercice’ ? Au moins, sur ce plan-là, mais celui de l’exercice physique, on ne conteste pas que la ‘religion’ du sport est la marque la plus consternante de notre déchéance. Le fidéisme a été remplacé par l’athlétisme et si Pierre de Coubertin a échoué comme ‘fondateur d’une religion’, il a triomphé comme ‘fondateur d’un nouveau système d’exercices’ ! Curieusement, le concept de ‘colère’ qui a fait le succès de Sloterdijk, ici brièvement évoqué, fait long feu. Zizek préfère le ‘ressentiment’ dont on peut espérer, à la longue, qu’il alimentera de nouvelles faims de révolution. On en voit quelques effets actellement dans les pays du Maghreb, ceux de l’Europe du Sud – mais pas un mot à ce sujet !

Alors, qui manquait-il à l’appel de ces considérations ébouriffantes ? Lady Gaga ? – j’aime toujours citer ce nom, ça m’éclate – Non ! DSK bien sûr, personne n’en aurait douté , mais dans une considération digne de nos deux penseurs mondiaux. Un excès de pouvoir politique, passant par l’argent, le pouvoir de l’argent et son influence économique, donc civilisationnelle : cela rappelle… Louis XIV, un autocrate brillant d’arrogance et de vanité, et dont la réputation (aussi) de séducteur n’a pas terni au fil des siècles ! Mais que DSK puisse acheter finalement le silence de sa ‘présumée’ victime, « c’est cela qui résumerait la véritable perversion morale de notre temps. » Madame Michu, qui n’était pas là aurait ajouté : « Je vous jure… »

PS : Saviez-vous que le bouddhisme zen, suivant ces messieurs, auraient facilité l’installation et la légitimation au Japon du militarisme expansionniste dans les années 1930/40 ? C’est écrit page 23 du journal en question.