‘le’ dire en poésie ? -1-

Quelques courts extraits des carnets d’André du Bouchet qui viennent d’être publiés, ceux-ci couvrant la période qui va de 1949 à 1955…

« la poésie tire son obscurité de cet effort de transvaser les qualités des choses dans le langage – refusant de les évoquer directement – comme si elles pouvaient exister en dehors de celui qui parle

le plus difficile : ramener l’infini à l’échelle de l’homme sans qu’il ne soit diminué

rêvant d’une langue dont les images seraient tellement éblouissantes, profondes et fortes qu’elles tiendraient lieu de toute logique, et du cheminement ordinaire imposée à la pensée

Poésie : seul ce qui ne peut pas être dit autrement.

Et comme cela est peu dit, quoique courant, il se produit une certaine raréfaction qui peut passer pour de l’obscurité. Rien n’est plus clair…

Poésie : il faut toujours, quels que soient les aléas et les accidents de détails, qu’elle fasse, dans son ensemble, ce bruit grondant qui vient de loin : comme un torrent.

Rimbaud, c’est la poésie dans sa pureté chimique – brièvement résumée – anticipant sur la vie, la résumant, d’un seul coup, – puis se taisant.

Hugo, c’est la vie tout entière, rentrant dans la poésie – la poésie menée tout au long d’une vie – de front – avec tous ses vides, ses incohérences, ses contradictions sans cesse <combattues>, ses complaisances et ses règnes infinis.

Après ces deux noms-là, les autres poètes du même temps font  figure mineure.

Hugo et Rimbaud n’interprètent jamais  ! Cela est. (Et presque toujours sans art apparent.)

Poésie : délégué des hommes auprès du ciel, de l’Absolu – ce n’est qu’après sa mort, et parfois longtemps après, que l’on décide s’il faut le faire mourir, s’il doit être puni de mort – pour avoir occupé ou non cette place

« La beauté est l’exaltation de la vérité » – plus tard la vérité devient banalité, et il ne reste plus que cette lueur devenue incompréhensible qu’on s’efforce vainement de retrouver dans les oeuvres contemporaines : « cette bravoure sera un jour de la beauté ».

je racle le fond de ma folie

C’est plus tard que ces fragments dépourvus de sens, notés au jour le jour, ces jours dépourvus de sens, se révèlent.

Le langage réel a cela de merveilleux qu’il laisse pressentir que ce qui dans chaque circonstance lui échappe dépasse de beaucoup en ampleur ce qu’il est capable de retenir.

Je vois tout ce qui est plus que moi. Et que toi, qui n’est pas Dieu. Mais une autre matière – qui téchappe à toi, matière.            voilà où ton esprit s’allume

poussée, dissémination vers l’élémentaire en violente contradiction avec l’idée morale

Banalité – ou la révélation de l’insipide

il n’y a pas de critique de la matière

la poésie, c’est cette exaspération des facultés critiques, de cette faculté critique qui ne mord pas sur la matière

il y a cette révélation de l’insipide – de cette clarté

qui court en avant d’elle-même

ce qu’il y a de plus éclatant, de plus exotique, est comme la préfiguration de sa banalité

qui n’est suscité que pour être incinéré

l’image n’est que l’indication de sa course, de sa rapidité.

Nous sommes – heureusement – en retard sur cette banalité.

Notre vie, notre poids, notre étonnement, notre lenteur – notre admiration

on a touché à l’essence de la poésie, quand on sent passer ce souffle incolore, ce souffle

le vent dont nous sommes affublés

le feu, c’est cet immense retard sur la banalité –

l’image n’est suscitée que pour être incinérée

Mais à cette banalité-là, on ne peut accéder que par les voies de la banalité. »

André du Bouchet,

in Une lampe dans la lumière aride, édit. Le Bruit du Temps 2011

Un commentaire sur “‘le’ dire en poésie ? -1-

  1. A l’aiguille de l’instant, la banalité a cette propriété irréductible de nous envoyer, clairement ou à notre insu, des informations puissantes sur la manière de parer aux coups de feu de la vie, d’adapter du neuf au neuf. Les images de pure poésie – qui n’entraînent aucune ‘mise en chose’ alourdissante – sont autant de balises éclairantes sur la banalité où nous vivons sans ‘voir’ , ensorcelés par l’habitude du visible.

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