‘le’ dire en poésie ? – 2 –

Ces réflexions sur la poésie sont extraites d’un Cahier d’André du Bouchet datant de 1951 : ces pages avaient été transcrites par l’auteur mais pas encore publiées à ce jour. Cette publication entièrement nouvelle, avec un ensemble de textes inédits sur la création littéraire datant des années 1949 à 1955, est due aux éditions Le Bruit du Temps –  A signaler tout spécialement la collaboration de François Tison et de Clément Layet à qui nous devons une belle préface (1).

Les épines déchirantes, les glaçons transparents de la connaissance dans la lumière fade du jour et du rêve.

Ecrire lorsqu’on ne trouve devant soi que cette paroi muette qui ne répond pas. Ecrire parce qu’on n’a plus rien à dire ; c’est à ce moment, de tous les plus mauvais, qu’il faut le dire.

Je me trouve encore devant moi : il faut passer.

C’est l’immensité qui m’arrête. Indicible sensation d’étouffement devant la réalité qui me fait repartir. Je recommence, je crie derrière cette muraille de mots qui s’écarte lentement et va se refermer derrière moi ; on voulait sortir : on est simplement passé dans une autre pièce.

………..

Voici les quelques phrases qui survivent au poème que j’ai oublié et qui a disparu avec le soleil.

Tout a été dit, mais il faut sans cesse le répéter.

Horreur de voir ces choses se composer en mots.

Deux poésies : celle qui s’élabore pendant que l’homme reste muet ; les mots faits de beaucoup de silence ; et celle qui emboîte la parole du héros.

La terre somnambule. L’air imprimé que la nuit remue.

………..

Payer de mots. Le silence ne donne que le silence.

Chaque poème est une écorce arrachée qui met les sens à vif. Le poème a rompu cette taie, ce mur, qui atrophie les sens. On peut alors saisir un instant la terre, la réalité. Puis la plaie vive se cicatrise. Tout redevient sourd, aveugle, muet.

Saisir l’homme, aussi réel que la nature. La conscience qui flambe sans mots.

Au lieu de commencer par former des mots, des phrases, j’imagine d’abord des rapports muets avec le monde……….. Rien d’étonnant à ce que les poèmes tendent à être plus concis.

Si l’on pouvait forcer la nature à parler : toutes les hyperboles viennent de là. Forcer la nature comme on force un coffre – la nature muette.

………..

L’homme est la partie consciente de la réalité, il est la tête de la réalité. 

du recueil : Aveuglante ou banale (mai 2011)

(1) J’en profite pour rappeller ici le livre écrit par Clément Layet : André du Bouchet, présentation et anthologie, paru en 2002 chez Seghers (Poètes d’aujourd’hui)