Hommage à Uppalari Gopala Krishnamurti

C’est l’autre Krishnamurti ! J’en ai fait connaissance à la fin des années 80, quand il venait passer ses étés à Gstaadt, à proximité du premier Krishnamurti célèbre avant lui, dont il avait quelque temps suivi l’enseignement – Jiddu Krishnamurti ! Leur prétendue rivalité agitait les commères, et il est bien vrai qu’UG ne ménageait pas son aîné – des propos violents même que je ne citerai pas, mais qu’on retrouve aussi bien dans ses livres ! J’ai rendu hommage au premier Krishnamurti et il me semble juste de rendre hommage à cet homonyme, si différent, devenu non moins célèbre, jusqu’à la date de sa mort en 2007. Un enseignement très proche, mais qui veut être plus radical encore : on pourra consulter une adresse que je cite en fin d’article, le témoignage d’une personne qui avait explicitement posé à Krishnamurti la question de leur parenté et de leur désaccord… (1)

UG, sa personne comme sa parole, ses entretiens qui ont été assez fidèlement rapportés dans des livres, est à mes yeux l’incarnation de ce que j’ai appelé l’éveil ‘oriental’. En deux mots ici, avant que je lui laisse la parole, la mise en cause la plus radicale du sujet, non de la pensée dont il est une émanation aberrante, mais du sujet, moi, sempiternellement préoccupé de lui-même, de sa protection et de sa conservation, de son développement illimité, mais dans dans la confection d’un chaos personnel, social, universel, de plus en plus grand, destructeur, porteur de souffrances infinies et apparemment sans remède. C’est dans son premier livre d’entretiens traduits par Paule Salvan et publié en 1986 (2) qu’il expose son incroyable témoignage ; le bouleversement dont sa vie a été témoin, son changement radical de mentalité et finalement la perception foudroyante que seule une transformation ‘physiologique’, non programmée, peut nous délivrer de l’esclavage d’une vie personnelle, de ses polarités passionnelles, de ses égarements effrénés. Je me souviens avoir fait remarquer à UG qu’il restait forcément un témoin de cette malheureuse aventure : d’une part, incontestablement, ce fautif qui souffre et appelle un soulagement, quelle qu’en soit la forme ; d’autre part, l’éveillé, le délivré qui atteste de la présence du procès indéclinable de la manifestation et de … son absence personnelle ! Mais toujours un témoin, une parole, un cri, protestation ou attestation, notre lien au moment privilégié de cet échange ! Mes objections avaient été balayées, simple ruses de logique pure à ses yeux, assemblage conceptuel digne d’un ‘philosophe français’ : je n’en suis toujours pas revenu ! Mais l’homme était séduisant, avec un charisme évident (comme l’autre Krishnamurti), un aspect très jeune, une grande souplesse, une aisance aristocratique : inoubliable. Mais c’est toujours étonnant d’entendre un homme pareil protester auprès de ses innombrables visiteurs « qu’il n’a rien à dire » – et que personne ne peut rien faire pour se sauver du chaos généré de sa seule existence personnelle !

Voici donc mon florilège de citations : chacun y verra les contradictions évidentes de cet enseignement, et sa force aussi, cette puissante surgie d’une sincérité et d’une conviction sans défaut.

« Le changement qui m’est arrivé, si c’est là le mot qui vous convient, est un événement purement ‘physiologique’, dépourvu d’harmoniques mystiques ou spirituelles… Ce qui m’est, semble-t-il, arrivé ce n’est pas que ma faim ait été rassasiée mais que, n’ayant trouvé aucune issue satisfaisante, elle s’est consumée…

En réalité, se comprendre soi-même n’exige pas la simple accumulation de données, mais un saut quantique… Si la totale connaissance collective et l’expérience de l’homme sont rejetées, ce qui reste est un état primordial et vierge sans être ‘primitif’… c’est une calamité où l’expérience et l’expérimentateur disparaissent… Quand la cuirasse dont vous êtes revêtu est arrachée, vous découvrez une extraordinaire sensibilité de vos sens qui correspond aux mouvements des autres planètes. Tout simplement nous ne disposons pas d’une existence séparée… seulement la pulsation de la vie comme peut la ressentir une méduse.

Le point de référence, le ‘je’ ne peut être éliminé par un acte volontaire… Cela exige une valeur qui dépasse le courage car elle implique le surgissement du grandiose – de l’impossible !

Assis là, les yeux ouverts, la totalité de mon être est dans les yeux. C’est une formidable vista-vision en présence de tout ce qui se passe à travers vous. Votre regard est si intense, si libéré de distractions que les yeux ne cillent jamais et il n’y a pas de place pour un ‘je’ en train de regarder. Tout me regarde. Pas de vice-versa. Ce qui vrai de la vue se vérifie pour les autres sens, chacun ayant un cours indépendant qui lui est propre. La réponse sensorielle qui affecte tout l’environnement n’est ni modifiée, ni censurée, ni coordonnée ; elle a tout loisir de vibrer dans le corps. Il y a une sorte de coordination qui survient quand l’organisme doit fonctionner au profit de la mesure de l’effort nécessaire en présence d’une situation donnée. Les choses retrouvent ensuite leur rythme indépendant et déconnecté… Je ne décris rien de plus qu’un simple fonctionnement physiologique de l’organisme humain.

Votre ordinateur corporel naturel est déjà programmé, en service, branché ! « 

Mais le corps qui connaît ses limites comme disait Nisargadatta est malade de cette pensée personnelle qui ne connaît pas les siennes : une production qu’on peut estimer un pur néant, et une peste encore qui ravage notre vie ! UG : « Dans notre état naturel, la pensée cesse de contrôler quoi que ce soit. Elle intervient à titre de fonction naturelle temporaire quand se présente un défi extérieur, passant à l’arrière-plan quand elle n’est plus indispensable… contentez-vous de voir comment vous fonctionnez ! Toutes nos notions sur l’amour, la paix, l’infinie félicité… ne font que bloquer l’énergie naturelle de l’existence… Ces cogitations disparues, ce qui demeure est le simple, l’harmonieux fonctionnement physique de votre organisme.

Les pensées elles-mêmes ne peuvent faire aucun mal. La pensée a une valeur fonctionnelle. C’est lorsque vous tentez d’utiliser, de censurer, de contrôler ces pensées pour en tirer quelque profit que votre problème commence. Penser, c’est vivre, et la vie est énergie.

Prenez par exemple le désir. Il est naturel. Le mental est intervenu pour le supprimer, le maîtriser, le moraliser… C’est la pensée qui a créé le problème…

Les idées que vous vous faites sur l’état naturel sont dénuées de toute réalité ! Je peux vous assurer que lorsque vous n’aurez plus aucun désir, vous serez un cadavre bon pour la sépulture.

Vous intervenez continuellement dans le fonctionnement naturel du système nerveux. Quand une sensation le frappe, ce que vous faites c’est de la nommer et de l’intégrer dans la catégorie des plaisirs et des peines. L’étape suivante consiste à prolonger les sensations agréables et de mettre fin aux sensations pénibles. Or la reconnaissance d’une sensation en tant que plaisir ou peine est en soi pénible. En second lieu, l’effort pour prolonger la durée d’une sorte de sensation (‘plaisir’) et pour mettre fin à une sensation pénible (‘souffrance’) est aussi pénible. Ces deux activités sont un dommage pour le corps. Dans l’authentique nature des choses, chaque sensation a sa propre intensité et sa propre durée… Si vous ne faites rien de vos sensations, vous découvrirez qu’elles doivent se dissoudre d’elles-mêmes… Ne me comprenez pas de travers ! Je n’ai rien contre le fait d’utiliser la pensée en cas de besoin. Vous n’avez aucun autre instrument à votre disposition.

Le corps n’a d’autre intérêt que sa survie. Tout ce qui est nécessaire à la vie, ce sont les systèmes de survie et de reproduction. Et le seul moyen pour l’organisme de survivre et d’assurer sa reproduction, c’est la pensée ! Elles est donc importante et essentielle pour l’organisme. La pensée décide de l’action ou de l’inaction. Tous les animaux ont des pensées de survie, mais dans le cas de l’homme, la reconnaissance de ce fait a énormément compliqué la chose. Nous avons surimposé sur le fonctionnement sensoriel naturel une verbalisation sans fin. »

Et ce bastion imprenable sur lequel j’avais buté en l’interrogeant : « Il n’est pas de vérité. La seule chose qui réponde à ce terme c’est en fait un principe ‘logiquement’ admis que vous qualifiez de ‘vérité’. »

Dans l’expérience, qui n’a pas honte de s’avouer comme telle, en dualité, expérience de l’éveil ‘occidental’ la présence du Même et de son différent fait question – et c’est une épreuve – c’est la question « qui suis-je » qui suscite double réponse et qui consacre cette fracture de l’être provoquée par la dif-férence à fin de co-naissance. Tout le poids des mots et de leur signification à éprouver, jusqu’à complète résolution du problème, comme tel, et de la réalisation, comme telle, amphibolique. C’est aussi la question, traditionnelle, de la liberté, qui est posée – et qui le reste peut-être indéfiniment ; en même temps, simultanément la question de la responsabilité !  Au fond je ne serais responsable que de « me savoir me sachant » en toute clarté et foin de toute question relative à un « que faire » inextricablement en travers de nos destins. Ceux-ci seraient tout tracés, c’est la réponse orientale, égale chez UG mais chez un Nisargadatta aussi. La réponse occidentale est plus nuancée : la connaissance est libération de l’emprise des désirs, du désir de les satisfaire. Les nuances sont multiples et varient suivant les personnes porteuses de telles attestations : il semble, par exemple, qu’un Stephen Jourdain se soit parfaitement résigné à « ne rien faire » pour modifier le cours de sa destinée, obéissant même, comme par jeu, à toutes ses idiosyncrasies. La connaissance libèrerait uniquement du souci ? Je précise : du souci de soi-même ? Ce n’est pas peu.

Il est une dernière recommandation, un dernier avertissement plutôt que je trouve chez UG – un avertissement de portée hautement gnoséologique et qui se retrouve identiquement chez  Nisargadatta ou Stephen Jourdain : « Ce que vous ressentez à travers votre conscience séparative est une illusion. Vous ne pouvez pas dire que la chute des bombes est une illusion. C’est la réalité du monde telle que vous l’expérimentez maintenant qui est une illusion. » Creusez là. Votre quête sera fructueuse ;  parce que là vous trouvez la source de toute compréhension.

(1) http://www.dialogus2.org/KRI/ug.html

(2) UG : Rencontres avec un éveillé contestataire, Deux-Océans (1986, réédit. 2000) On pourra également consulter son second livre d’entretiens traduits en français par Paule Salvan : Le mental est un mythe, Deux-Océans (1988)

2 commentaires sur “Hommage à Uppalari Gopala Krishnamurti

  1. Il est capital de constater qu’ UG ne méprise pas le rôle de la pensée, mais peut-on encore appeler « pensée » ce qui ne sépare plus ? Notre disposition organique semble autoriser notre histoire à continuer dans la dualité, à devenir de plus en plus consciente d’elle-même, à extirper d’elle-même, par une sorte d’auto-suffisance, le droit à la survie, inventive et prometteuse… Pas de chance, cette projection n’est pas en phase avec ce que nous pouvons vraiment exploiter. On est dans l’usurpation de fonction.
    Peut-on, en réalité, vouloir autre chose que ce qui est déjà voulu en nous ( donné comme capital de vie) ? Alors, autant ne rien chercher, ne rien imaginer, ne rien faire ? En rester à la prudence naturelle et généreuse du principe inconnaissable dont le corps a peut-être l’intelligence comme les méduses ont celles de leurs pulsations ? La manière UG de se déconnecter?

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