Une correspondance (1)

C’est une correspondance, fruit des échanges de quelques jours avec l’un de mes amis-lecteurs. C’est avec son autorision que j’en publie ici les passages les plus capables de résumer l’ensemble de ma ‘philosophie comparée’. Par discrétion, ce sont mes réponses que je rapporte et il apparaîtra une fois de plus que Stephen Jourdain en est la figure centrale.

De moi à moi

Je suis de plus en plus hanté par cette évidence, on pourrait dire aussi cette aperception, ajouter, souligner : interne ; parler d’intuition, mais pour dire que ça se passe de moi à moi, où se tient la vie et toutes ses potentialités, et nulle part ailleurs, qu’il n’y a pas la place d’une démonstration, pas même d’une pédagogie. « Plus près que la veine jugulaire… » Ce serait une auto-guérison, naturelle, une boiterie qui se corrige d’elle-même parce qu’elle a été ressentie profondément, en conscience, avec le sentiment immédiat que cela devait se réparer, radicalement, de soi-même. Les mots n’y serviraient à rien : un enregistrement tout au plus ; et la pensée, un auxiliaire de l’action, encore une fois je souligne, immédiate, naturelle, je dirais instinctive si le mot n’était à ce point connoté.

 Stephen Jourdain a fait (comme nous tous ?) l’expérience du constat tragique que le plus grand nombre, quasiment tous, se partageait uniquement en imbéciles et en salauds – ceux-ci plus intelligents, permettant finalement à cette monstruosité de se survivre, car l’indifférence, tellement abêtissante, et la paresse générales nous auraient encore plus sûrement conduits à l’extinction pure et simple de l’espèce. Et aussi il a redouté plus que tout l’interprétation de ses paroles et leur codification en vérité catégorique, pire encore, en système. La raison pour laquelle il s’est fâché avec C… P… qui a pourtant fait un excellent travail de résumé et de mise en perspective. La raison pour laquelle il s’est méfié aussi de moi qui pouvait me servir de ces philosophes dont il avait bien vu le péché originel dans toutes ses lectures, un péché qui est celui de l’objectivation, de la réduction du jaillissement d’esprit (même-et-di-férent-demeurant-le-même, comme le mouvement et le repos stipulés par Thomas) à un corps de phénomènes comme la science les décrit et les analyse, comme des choses, dans leur causalité, leur mécanicité. Il savait ma bonne foi mais il redoutait toujours ce glissement qu’il n’aurait pu, lui, empêcher faute de connaissances suffisamment averties. Eh quoi, les uns et les autres, on voit bien où ils mènent : un constant bavardage et la reproduction au final, sur le terrain, d’un désordre irréparable, une guerre d’égoïsmes, vous savez…

Mais je trouve quelques phrases dans ces Cahiers inédits qui disent tout ce qu’il fallait rappeler, préciser, répéter et disposer en une unique arche d’attestation, non logique, mais simplement comme un étoilement de mots capables d’éclairer le ciel de notre paradis possible. Et c’est bien peu à dire, vraiment, et pourtant une tâche immense à recommencer – ou ne serait-ce qu’une veille – tant la distorsion, la difformation dans laquelle nous nous prêtons identité – que nous aimons – nous est devenue familière et légitime, et même dans sa souffrance ressentie, et son angoisse ! Au moins voilà de quoi alimenter une littérature : le gain d’une célébrité et un enrichissement probable (j’ai appris hier soir que Foenkinos avait vendu en ‘poche’ La délicatesse à 500 000 exemplaires !)

Musique : « Nous avons tous la possibilité d’entendre notre propre vie, qu’elle soit douloureuse ou non, comme une musique. Ce qui permet de mettre le doigt sur une chose extraordinaire, c’est que nous n’entendons jamais la musique. Nous l’entendons auditivement, mais dans les autres registres de la sensibilité, nous ne l’entendons pas… Les notes visuelles sont des notes comme les notes auditives et donc nous devrions pouvoir synthétiser tout cela en une mélodie et entendre un chant et une musique. Or nous n’opérons jamais cette synthèse, et la défaillance de cette activité synthétique correspond à une utilisation tout à fait définie de l’attention qui est une manière imparfaite d’user de la faculté d’attention. Cette faculté d’attention doit se diriger dans toutes les directions, elle doit embrasser tout en une seule fois… »

Philosophie : « Se poser des questions est une façon d’être vivant. Sinon, cette paresse d’esprit débouche sur une philosophie obscure, mais très courante, à savoir, tout coule de source, tout est naturel, rien n’est étonnant dans le fond… L’esprit est un mystère colossal, la conscience que nous avons de nous-mêmes, qui est la texture même de ce que nous appelons notre esprit, est un mystère énorme, un miracle étincelant… et nous ne le voyons jamais ! »

Le corps ? « Il y a le corps vécu et le corps su, le corps ‘scolaire’… Ce qui est vrai de mon corps est vrai de toute autre perception. Il y a ce que je sais à propos du cendrier et puis il y a la perception directe, fondamentale, du cendrier. En fait, ce que je sais à propos du cendrier constitue une espèce de simulacre de cendrier qui masque le cendrier édénique et glorieux… Il y a ce que je sais à propos de mon corps, et ceci n’a rien à voir avec mon corps, c’est de la pensée : rien. Le vrai corps est l’expérience d’être, un être concret, qui circule au milieu d’un monde concret. Notre vrai corps n’est jamais immobile : il est fondamentalement dynamique. »

La création : « Au bout de très longtemps, j’ai interprété la force avec laquelle l’unité tend à se mettre sous cette forme duelle non pas comme une fatalité mais comme la mise en place de la création. Il y aurait donc l’unité. En langage chrétien, ce serait Dieu. Puis il y aurait le Fils (ça fait déjà deux) et la mise en place foudroyante de la création, l’apparition d’Eden. Le problème ne serait pas la dualité elle-même puisque le UN, tout à fait légitimement, engendrerait le DEUX, la dualité. Le problème est la façon dont nous allons traiter cette dualité, à titre personnel. »

Responsables : « Nous sommes civilement responsables. La question est de savoir si nous sommes pénalement responsables. Je ne conclurai pas sur ce point. A titre personnel, je me suis pris la main dans le sac, avec une paire de ciseaux satanique, en train de couper la relation qui m’unissait à toute chose. C’est bien moi qui le faisait à titre personnel et maintenant je suis très fier parce que j’ai inventé une sécotine et j’ai réparé.

 – Pourquoi sommes-nous en état de délire ?

 Il y a deux manières de répondre à cette question. La première est de répondre à la question sur le plan intellectuel. Je ne crois pas que ceci soit très fécond… En vérité, celui qui pose la question, la question et tout ce que désigne la question, tout ceci vraiment n’est rien… En d’autres termes : peut-être existe-t-il une réponse intellectuelle ou philosophique à ce pourquoi, peut-être existe-t-il une réponse, mais peut-être pas. De toute façon, la vraie réponse est dans la récusation de la question, dans la non-existence de la question, du questionneur et de ce qui était impliqué dans la question. La vraie réponse est donc de type existentielle, non intellectuelle. »