Stephen Jourdain et les ‘deux créations’ (1)

Ce sont des extraits d’une conférence prononcée en 2003… J’ai souvent mis l’accent sur le sujet ici abordé, des ‘deux créations’, à mon avis un de ses thèmes les plus importants, un sujet capital ! Stephen Jourdain en parle cette fois tout à fait directement – il l’a fait souvent mais cette mise en lignes est particulièrement éloquente – et rien n’a été gommé du style (très) direct et imagé, familier même de l’auteur. J’en publierai la deuxième partie demain.

« On a attaqué frontalement quelque chose de vraiment important, et honnêtement… j’ai écrit un petit livre, tout petit, qui s’appelle  » le principe objectif Olga « . C’était pas très gentil par ce que je connaissais une dame qui s’appelait Olga… Olga, que je ne vois pas, qui n’est pas dans la pièce, là-bas chez elle, elle existe en soi hors de mon esprit, elle est peut-être… je ne sais pas ce qu’elle fait, elle se lave les dents, elle fait son feu, elle fait quelque chose, elle dort, elle veille, mais elle existe en soi hors de moi ; paf, néant ! Et si je maintiens, si je continue à croire que ceci existe, je suis en train de violer une loi divine, c’est-à-dire je suis en train de conférer une réalité à ce qui ne peut en avoir… à ce qui est fondamentalement irréel, c’est-à-dire une production personnelle de mon esprit.

Alors là, on peut apporter une précision, que j’apporte souvent, elle est pas vraiment joyeuse à entendre… Il faut bien comprendre une chose, c’est qu’il ne s’agit pas de porter atteinte au ‘un’ insécable, à l’indivisibilité de notre être le plus intime, c’est un, mais ce qu’il faut comprendre c’est que tout se passe, soyons prudents, tout se passe comme si ce ‘un’ provenait , cette unité centrale qui est le ‘ je suis’ oriental, provenait de la fusion en force de deux principes : du principe Dieu, et du principe créature, dans le plan spirituel. Et c’est fondu en un seul principe. Alors, il en découle immédiatement une conséquence, c’est quand j’agis, nous n’avons pas la moindre intuition que nous agissons constamment, que nous oeuvrons depuis notre essence spirituelle, mais nous n’arrêtons jamais de le faire, parce que c’est la seule instance réelle en nous. On agit toujours depuis notre âme. On n’en a aucune conscience, mais nous n’agissons, nous n’avons jamais oeuvré qu’à partir de notre âme. Alors, partant de là, ou bien j’agis,  » je « , à partir… en m’appuyant sur la partie créaturielle de moi-même, ou  » je « , en m’appuyant, en prenant sur la partie divine de mon âme, tout cela étant indivisible, bien entendu. Si j’oeuvre en m’appuyant sur la partie divine de mon âme, de mon essence spirituelle, de  » je « , qu’est-ce que j’ai le droit de produire ? Eh bien, j’ai le pouvoir créateur, et je crée… non seulement je me crée, mais je crée le monde, secondairement, et c’est la grande mise en place des choses. Et là, même si ça ne correspond pas au bon sens, ni à la raison, ni au scientisme, ni à un isme quelconque, tant pis. C’est la source du monde, c’est l’acte de Dieu.

Alors, Dieu fait le réel. Bon, on peut dire ça. Mais alors, lorsque j’agis, non pas depuis… en m’appuyant sur la part divine de mon âme, indivisible de l’autre partie d’ailleurs, il n’y a pas vraiment de parties, il n’y a pas de partition, mais si j’œuvre à partir de la part créaturielle, personnelle, créaturielle, de mon âme, qu’est-ce que j’ai le droit d’accomplir, de produire ? Rien. Si, j’ai le droit … en tant que créature, dans le plan spirituel, je suis à jamais privé de la moindre parcelle de pouvoir créateur… Mais est-ce que j’ai une mission ? J’ai une mission… j’ai le droit et le devoir de produire un formidable épanchement d’irréalité pure, c’est l’imaginaire pur, non mental, non subjectif dont parle Corbin. Donc intrigant et étrange partage des tâches : Dieu fait le réel, dans le plan spirituel ; la créature, qui est consubstantielle à Dieu, qui est la même chose que Dieu, fait l’irréel. Nom de Dieu, pourquoi est-ce que Dieu a généré une créature ? Et pourquoi ce partage des tâches ? On se demande vraiment pourquoi. Mais, ce fabuleux épanchement d’irréalité pure, glorieux, je n’ai pas de termes… je pense à un zéphyr, un magnifique zéphyr… Voyez, vous vous promenez, tout d’un coup dans la campagne, il y a une brise qui vous caresse le visage, l’oeuvre créaturielle c’est quelque chose comme ça, elle a cette légèreté exquise d’une brise, et qui pourrait confondre une brise et un rocher ? Je vous dis franchement, c’est pas pareil. Donc, cet irréel pur, il y a d’autres termes pour essayer de cerner la même chose, le même phénomène qu’est l’œuvre créaturielle, qu’est l’œuvre divine, c’est le réel, bon, authentique, sain.

Il y a d’autres termes pour essayer de cerner l’œuvre créaturielle licite, légitime : l’irréel pur, l’imaginaire pur. Ça veut dire revaloriser la fonction de l’imagination que l’on a atrocement dévalorisée. L’imagination, pour la plupart des gens, c’est le fait de la folle du logis, c’est méprisable. C’est le cinéma, c’est le cinéma intérieur. Mais, originellement, l’imagination est une fonction… a une fonction spirituelle vitale. Cet imaginaire pur… c’est pas pour rien que Dieu a engendré un Fils qui va produire ce flot d’irréalité pure. C’est parce que ce flot d’irréalité pure, si la créature, qui est faillible, ne se montre pas faillible, ne faillit pas, et que ce flot d’irréalité pure reste pur, non souillé de la moindre trace de réalité, cet océan d’irréalité pure va devenir la matrice du vrai Dieu, et Dieu va s’accomplir dans le sein même de cette irréalité pure. Et en fait… le parcours semble étrange parce que ça semble impliquer que Dieu était légèrement entaché d’imperfection, au départ. Mais, j’essaye pas de comprendre, j’essaye de décrire le moins mal possible. C’est comme ça que ça se passe. C’est comme ça que ça se passe. Tout se passe comme si ce que je disais… selon le scénario que j’indique.

Alors, attenter… c’est là qu’on va arriver à des conclusions intéressantes, souiller … qu’est-ce que c’est que ce flot d’irréalité pure ? Cette oeuvre créaturielle, de quoi s’agit-il ? Il s’agit des productions personnelles, créaturielles de nos esprits, bon. Quel est le mot qui vient à l’esprit ? Ce sont des productions mentales. C’est ce qu’on appelle le mental. Mais originellement, le mental… on n’a pas à bousiller le mental systématiquement, il faut faire extrêmement attention puisque c’est la matrice de Dieu. Il faut faire très très attention. Il faut bousiller le mental déviant, c’est-à-dire le mental que l’on a coupablement entaché de réalité. »