Stephen Jourdain et les ‘deux créations’ (2)

 Je poursuis cette publication d’extraits d’une conférence de Stephen Jourdain donnée en 2003, sur le thème des ‘deux créations’ : « Dans un livre que j’ai écrit, qui s’appelle Soleil Comanche, je décris la genèse des choses. Alors voilà, intrigant partage des tâches, et nécessité absolue de revaloriser ce qui est implicitement présent, et de façon envahissante dans le livre de Corbin et dans le soufisme, qui sont les seuls gens qui ont compris quelque chose… il n’y a pas de référence précise, dans la philosophie occidentale à cet irréel pur. En Orient non plus, ils sont passés à côté. Ces références n’existent que chez les soufis. Donc, la mention de cet imaginaire pur, non mental, non subjectif au sens péjoratif qu’ont ces termes habituellement, c’est le fait des soufis. C’est-à-dire qu’on doit… soyons francs, ça remonte à 6 ou 700 ans, on doit aux Arabes une percée décisive… on leur doit ça, et Ibn Arabi c’est un génie, c’est un génie… Après ça, on m’a passé un livre de Ruysbroeck, c’est ça, la mystique flamande, bon, ça tombe exactement sur les mêmes choses, sous des latitudes différentes, à des époques entièrement différentes… concordances absolues dans des langages… Ibn Arabi s’exprime de façon très pure et très simple ; Ruysbroeck, c’est très ampoulé, un peu baroque… exactement la même chose. Notamment il y a un point stupéfiant pour moi. J’ai écrit un premier livre en 62, puis, pendant 30 ans, rien, pas un mot, pas un écrit… puis je me suis remis à écrire. J’ai écrit un livre, qui est un bon livre, qui est difficilement lisible, qui s’appelle Première personne… C’est un livre très technique, mais il y a des morceaux de lyrisme…  Je n’ai aucune intention polémique et, comme je vous l’ai dit, ma culture orientale est nulle… On m’a beaucoup parlé, donc je suis à la fois très inculte et moins inculte que je le crois, parce que ça fait 50 ans qu’on m’en parle. Je considère que le  » je suis  » oriental est la véritable dénudation, la mise à nu de Dieu, et l’apparition du vrai Dieu. Très loin de moi de considérer que l’Orient c’est peu de chose. Mais il en est de même de l’Orient comme de l’Occident… Il y a des faux, il y a des trucs en toc, des choses de bas étage, il y a des choses intermédiaires, et puis il y a des sommets, des sommets inouïs. Huang Po , ces moines zen, c’est fabuleux, prodigieux, et donc on est fondé à considérer que depuis la mort de Huang Po tout n’est que régression par rapport à cette percée inouïe du zen. Moi, c’est là où je me reconnais, je reconnais le son le plus juste.

Moi, je suis amoureux de la vérité, du vrai pur, je suis amoureux, la passion de ma vie c’est le vrai, c’est pas l’objet véridique qui est méprisable, c’est pas les savoirs, c’est le vrai. Le vrai, par essence, est une illumination de l’esprit, une illumination de l’intelligence. Quand ça devient un objet véridique, stockable sur les étagères de notre esprit, c’est foutu, c’est le vrai déviant. C’est ce qu’on appelle les vérités, les vérités, ça, c’est méprisable. Il faut coûte que coûte détruire ce pus, c’est du pus. Mais le vrai pur, c’est tout à fait autre chose, je suis passionnément épris du vrai et, chaque fois que je vois quelqu’un servir le vrai, moi je suis prêt à tomber à genoux !

Donc voilà, pas de monde objectif, c’est ce que je voulais ajouter aujourd’hui. Et avec cette précision, c’est que, si le monde objectif n’existe pas, ceci ne signifie en aucune façon… ce qui est une interprétation de l’Orient dans laquelle même certains sages orientaux tombent, je l’ai remarqué : le type a l’illumination… mais il semble induire de l’inexistence de tout substrat objectif, du caractère hallucinatoire du monde en tant qu’extérieur à notre principe spirituel, il semble en déduire l’inexistence du monde, le monde est un rêve. C’est pas du tout ça. C’est pas du tout ça, c’est le monde falsifié qui est un rêve… En fait, la mission de l’enfant est de générer, de mettre en place le bleu d’Eden, le bleu du monde terrestre, le plan du monde terrestre. Le bleu c’est un terme d’architectes, le bleu d’Eden. Et, l’enfant joue, alors quels sont ses jeux ? ça pose question, l’enfant joue, l’enfant de Dieu joue. Il sait pas qu’il est missionné … il joue avec innocence, il joue, il s’amuse, il s’amuse. Là aussi, il faut revaloriser la notion d’imagination et revaloriser la notion d’amusement. C’est capital de s’amuser. Comme je le dis souvent, quelquefois je vois des gens atterrés par ce propos, par cette remarque… l’amusement est une chose essentielle, s’amuser. C’est pas rien de s’amuser, c’est énorme, c’est une chose énorme, par ce que  » irréel pur « ,  » jeu « ,  » fiction « ,  » supposition « , voyez, on a très peu de mots pour évoquer cette dimension, mais on parle de la même chose, donc c’est revaloriser la notion de jeu, revaloriser la notion d’irréalité, revaloriser la notion de roman, le conte, bon, et d’irréel, et d’imagination. Alors voilà, Dieu a généré un enfant et, à mon avis, c’est pas pour rien.

Ce gosse a une mission, c’est de rêver le monde terrestre. Il fait le plan du monde terrestre. Alors il le rêve… et puis, paf, le jeu de l’enfant de Dieu, dans la même seconde d’éternité, si l’on peut employer cette formule, Dieu miracule le jeu de l’enfant de Dieu, et les choses sont. Avant ce n’était qu’un rêve. Tout d’un coup, paf, il y avait la table conçue… rêvée par l’enfant de Dieu… la table devient table. Dieu, qui est tout puissant, qui a le pouvoir créateur, génère tout ça, avec un entraînement de la matière. J’ai oublié de vous dire que les jouets avec lesquels le gosse joue, il joue avec des jouets, ces jouets c’étaient quoi ? C’est des anges qualitatifs premiers, des résonances qualitatives premières, on doit parler pour les évoquer de méta-poésie. Mais ce sont ça ses jouets, et il y a l’entraînement de la matière en jeu. Je me permets de vous dire, c’est très amusant, qu’en ce moment, vous comme moi nous sommes assis sur de l’ange.

Alors, tout se passe bien, Dieu miracule le jeu de l’enfant de Dieu, et le monde fut. De quoi parle-t-on ? On parle de ce que, dans nos contrées chrétiennes, on appelle Eden. C’est le monde paradisiaque, le paradis est là, Eden est là. Mais dans la même fraction d’éternité, le gosse, qui commençait à loucher vers le levier créateur du père, s’en empare et appuie à sa place sur le levier, triche… monstrueuse bouffissure d’orgueil, dément… et il met en place une contrefaçon de monde. Alors c’est vrai que le pouvoir créateur dont il dispose est nul, quasiment nul, mais il y a une mafia angélique qui vient à son secours ; les anges ont un certain pouvoir, juste assez de pouvoir, donc il s’acoquine avec une mafia angélique qui va prêter à sa contrefaçon de monde un semblant de réalité, un semblant de crédibilité. Dans l’Orient, ils ne disent pas autre chose, ils parlent :  » attention, vous croyez vivre dans le monde, vous connaître vous-mêmes, être en prise directe avec vous-même, avec le monde… Vous vivez à l’intérieur d’une énorme bulle subjective, bulle subjective distendue. Vous ne savez rien, ni de vous-même, ni du monde. Tout ce que vous connaissez ce qui est à l’intérieur de la bulle subjective, et pas autre chose. Donc il y a une vraie création, divine, puis il y a une fausse création créaturielle. Ça veut dire quoi, la fausse création ? Ça veut dire que de lui-même, se prenant pour Dieu le père, le gosse, de lui-même, a prêté un semblant de réalité, qu’on peut parfaitement analyser, directement à sa rêverie. Et nous sommes devant un monde apocryphe, mensonger, pervers. »