Stephen Jourdain et les ‘deux créations’ (3)

Voici la dernière partie de cette conférence de 2003 sur le thème des deux créations : « Donc, crac, une fois que le mal est fait… On voit bien que là, tout de même l’Orient rejoint le christianisme, le péché d’orgueil, le péché suprême. Bon, il y a une différence entre être fier, entre la fierté et l’orgueil. L’orgueil c’est le péché suprême. Et quand la part créaturielle de notre âme pèche et se mal conduit, c’est par orgueil. Elle prétend être Dieu le Père. À partir de ce moment-là, tout est foutu, c’est terminé, c’est râpé. On est à l’intérieur, enfermés à jamais dans cette bulle subjective, à jamais privés du contact des choses essentielles c’est-à-dire notre âme, l’infinité des âmes, et l’infinité des dieux, et du monde céleste, c’est fini. Et on a détruit la terre par la même occasion. La terre, qui était juste une annexe du monde céleste, et parfaitement légitime, on a tout détruit. La perception que nous avons de nous-mêmes est falsifiée, la perception que nous avons du paquet de cigarettes est falsifiée. Vous êtes sûrs que vous regardez des cigarettes, en fait vous regardez l’intérieur de votre tête, vous regardez une mentalisation que vous avez indûment congelée, cristallisée, et à laquelle vous avez prêté frauduleusement le caractère de réalité. Donc, c’est vrai que l’orgueil, c’est pas rien. J’ai mis très très longtemps avant d’oser parler d’orgueil, parce que franchement ça avait une résonance chrétienne… Mais c’est bien ça, c’est le mot le moins mauvais… Ce qui a causé la chute originelle qui se met en place en chaque esprit et dans la pointe de présent pur de chaque esprit, à tout instant, c’est de l’orgueil, quelque chose comme ça. On pourrait aussi considérer que c’est juste une petite erreur d’attention, mais je m’en fous, ça m’est égal. Mais l’orgueil, ça me paraît une bonne façon de cibler la chose. C’est par orgueil que nous empêchons, à tout instant, dans la pointe de présent pur totalement inconsciente de nos esprits, que nous empêchons Dieu de se diviniser. Alors, il ne faut pas culpabiliser parce que la culpabilité ça sert à rien. Est-ce que je dois culpabiliser en sachant que ça sert strictement à rien, ou est-ce que je dois essayer de réparer ? Eh bien, évidemment, je dois essayer de réparer. J’ai pas à culpabiliser, j’ai à réparer la faute que j’ai commise, si elle est réparable.

Le mental…  parlons-en un peu du mental. Le mental, c’est la nature mentale pour employer ce langage, la nature mentale c’est la nature irréelle. Donc, n’allons pas jeter l’anathème sur la nature mentale par ce que c’est jeter l’anathème sur la nature irréelle pure qui est le fruit licite, légitime de la part créaturielle de nos âmes, et qui est la future matrice de Dieu. On va tout de même pas s’en prendre directement à la future matrice de Dieu. On n’a pas le droit. Donc, la nature mentale est parfaitement saine. Ce qui est en cause, et ce qui est fustigé à juste raison par tous ceux qui ont senti que la chose mentale était extraordinairement dangereuse, c’est le mental déviant, c’est-à-dire l’irréel pur qui est devenu impur et auquel la créature a accordé une part de réalité. Alors, à ce moment-là, on se fait du cinéma. Le mental déviant, doit être coûte que coûte démoli. Ce formidable épanchement d’irréel pur, qui est le fruit, l’engendrement licite de la part créaturielle personnelle de nos âmes, nous devons coûte que coûte veiller sur elle, à sa pureté, comme une mère veille sur son enfant. Et la moindre trace de réalité doit être perçue par nous comme une mère apercevrait un commencement de cancer dans la chair de son enfant, et sent qu’il faut immédiatement l’opérer et faire en sorte que cet imaginaire pur retrouve sa santé, et sa pureté.

Alors, ça va très loin cette histoire de mental, prendre ses imaginations pour de la réalité. Qu’est-ce qui est imaginaire ? On dit : imaginaire c’est ce qui se passe dans ma tête, les images mentales qui apparaissent dans ma tête. Dans  » imaginer « , il y a un petit peu plus que la génération d’images mentales, la notion d’invention est présente, mais, de toute façon, c’est rien, c’est un jeu, c’est un jeu divin, fécond puisque c’est la mise en place de la matrice de laquelle va sortir le véritable Dieu, mais c’est juste… Alors, on peut se demander :  » je sais pas pourquoi ce Jourdain fait tout un foin à propos de cet imaginaire pur, même s’il devient subjectif dans le mental, mais en fait, quoi,  j’imagine très peu de choses. J’imagine très peu de choses, je produis une image mentale, j’imagine que je suis ailleurs, je peux supposer… Est-ce que c’est ça la totalité de ce que nous imaginons ? » Écoutez, je vous pose une question : ou bien j’imagine, ou bien je perçois. C’est très simple : ou bien je suis directement confronté avec la réalité, ou bien j’invente, j’imagine. De deux choses l’une. Alors, je vous pose cette question pour vous donner une idée de l’extension de ce pouvoir d’imaginer dont je parle. Aucun rapport avec la petite imagination à laquelle on se réfère habituellement. Le monde autour de cette pièce, est-ce que c’est nos yeux qui le voient ? Eh bien, évidemment pas. Ce que je vois, c’est le mur de cette pièce. Est-ce que pour moi le monde, pour chacun de nous le monde s’arrête aux limites de cette pièce ? Dans des proportions immenses, la réponse sera :  » non, évidemment, le monde ne s’arrête pas aux limites de cette pièce. Je sens, au-delà des parois, de ces parois prétendument matérielles auxquelles mon regard s’arrête, je sens l’existence d’un monde. » Mais, puisque ce ne sont pas mes yeux qui le voient ce monde. Puisqu’il ne m’est transmis en aucune espèce de manière par les sens, quelle peut bien être sa provenance ? eh bien, ce monde, je suis pas en train de dire qu’il n’existe pas, le problème d’ailleurs n’est pas celui de l’existence ou de l’inexistence du monde ; le problème est de savoir la nature de la chose à laquelle on se réfère.

De quelle nature est-elle ? Si elle n’est pas de nature sensorielle, de quelle nature est-elle ? Elle est nécessairement imaginaire. À tout instant, tout ce que nous nous voyons pas, dans le domaine de l’espace et dans le domaine temporel, tout ce que nous ne voyons pas avec nos sens, NOUS L’I-MA-GI-NONS. Chacun de nous ici, traîne derrière lui, sans s’en rendre compte, à tout moment, traîne son propre passé avec les méandres caractéristiques que dessine cette espèce de ligne de mon passé qu’en principe on est le seul à connaître. Mais, puisque mes yeux ne le voient pas, il y a tout de même une question qu’il faudrait se poser, puisque mes yeux ne le voient pas et que mes sens ne sont pour rien dans cette présence du monde, d’où vient cette présence ? Eh bien, elle est purement imaginaire. Ce que nous appelons le monde, moi j’en parlerai volontiers comme d’une image monde inconsciente. C’est une image mentale inconsciente… Ne dévalorisons pas cette image… Une image spirituelle monde. Alors là, les choses deviennent très compliquées… mais il y a tout de même ce problème, il faut mesurer la dimension qu’exploite notre faculté d’imaginer sans que nous en ayons la moindre conscience intellectuellement, elle est omniprésente : tout ce que je ne vois pas, tout ce que mes yeux ne voient pas, tout ce que mes sens ne me transmettent pas, pour autant qu’il existe une chose telle que les yeux ou telle que les sens, tout ce que mes sens ne me transmettent pas et qui existe pour moi, eh bien c’est quoi ? C’est une vision nécessairement de mon esprit, c’est purement imaginaire, mais ça ne veut pas dire que ce soit irréel et illégitime, illicite. Ce n’est pas condamnable, mais il faut tout de même se confronter avec la nature de ce que nous percevons, sentons. Tout ce que nous nous voyons pas, que nos yeux ne voient pas et qui existe pour nous, qui est énorme, puisque c’est ni plus ni moins que la France, que l’Europe, le monde, c’est grand tout ça, tout ça est purement imaginaire. Ce qui ne veut pas du tout dire que ça n’existe pas. Il faut bien comprendre ça.

Je suis dans cette pièce, je ne vois que les murs de cette pièce et les personnes qui sont là, les objets animés ou inanimés qui sont dans cette pièce, les meubles… Mais en fait, je ne vois même pas ça. Parce que je vous vois de face, je ne vois pas vos dos, je vois pas l’arrière de vos têtes, et vous voyez pas mon dos, ni l’arrière de ma tête. C’est-à-dire que ce qui est de nature purement sensorielle dans cette pièce est vraiment très peu de chose. Qu’est-ce que je vois de moi ? Peut-être le bout de mon genou, pourtant il est de bonne taille, même pas le bout de mon nez. Je ne vois rien, pourtant j’ai une représentation de moi continuellement présente. Il ne s’agit pas d’en faire le procès mais il faut comprendre que nous sommes là non pas dans le domaine du réel, dans le sens habituel qu’on prête au terme, dans le domaine sensoriel, on est dans le domaine de l’imaginaire. Je ne vois pas l’arrière de ma tête, je ne vois rien de moi sauf le bout de mon genou. Je reconstitue une personne tridimensionnelle avec un dos, un devant, des habits, je vois tout, je regarde ma tête… mais ceci n’est pas perçu, n’est pas un fait sensoriel, ceci est forcément, nécessairement le fait de mon esprit qui a imaginé, dans un sens très large. Alors, même en restant dans les limites de cette pièce, où en principe seul est ce qui est de nature sensorielle, on voit que la part sensorielle est extraordinairement faible. Admettons qu’il existe une donnée sensorielle, ce que nous appelons cette pièce c’est une exploitation par notre esprit, prodigieuse, de cette donnée sensorielle extraordinairement mince. Vraiment, avec très peu de choses on fait beaucoup, mais on fait également le monde… Est-ce que je le vois avec mes yeux ? Non, je le vois avec mon esprit… Quelle est la nature de ce que je sens ? eh bien, c’est mon esprit qui met tout ça en place. »

La semaine prochaine, je proposerai un autre extrait de conférence, relatif cette fois au thème du ‘réalisme des essences’, un thème sorti de l’oubli, revivifié par la verve jordanienne qui le rattache cette fois encore à la subjectivité, à la vie personnelle dans son quotidien apparemment le plus ordinaire.

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