L’art qui nous fait signe(s) – 10 – Pierre Bonnard et Le Cannet

Vue du Cannet (vers 1927)

N’ayant pas eu l’occasion d’y aller cet été, je ne pouvais rendre compte de cette exposition importantissime qui s’est tenue au Cannet, à l’occasion de l’inauguration du nouveau Musée Bonnard, dans cette ville où il est venu s’installer définitivement en 1926 et où il resté jusqu’à la fin de sa vie, en 1947. Je parle au passé parce que l’exposition s’est tenue du 26 juin au 25 septembre et, je viens de vérifier, ne sera pas prolongée ; c’est toujours le cas quand des oeuvres importantes sont prêtées par de grands musées internationaux, américains notamment – problèmes de prêts temporaires, d’assurances ! J’ai réfréné une fois de plus ma passion pour Bonnard. Mais une nouvelle occasion s’est présentée : je relis en ce moment le le philosophe Maldiney – j’en parlerai dans quelque temps – qui me renvoie aux écrits du peintre Bazaine, qui lui-même m’enchante d’un texte d’une exceptionnelle vérité sur Bonnard. Très près en tout cas de tout ce que je veux dire depuis des années dans ce blog. Je ne puis donc m’empêcher de vous en faire part, dès aujourd’hui. C’est extrait de « Bonnard et la réalité » qu’on trouve dans Le temps de la peinture (Aubier 1990).

« Si Bonnard connaît la parenté profonde de toutes choses – remous de l’écorce et remous de l’eau – il ne joue jamais gratuitement et pour se glisser hors du réel un jeu dangereux de ‘remplacement’ : cet arbre ressemble à un visage, ce visage à un fruit, ce fruit à une colline, cette colline à un arbre… Il ne voit pas l’univers comme une illustration de conte fantastique, et chez lui, les rois ne se changent pas en cerfs. Le dieu peut se faire table ou cuvette, mais c’est pour mieux ensuite se retrouver dieu. S’il peint un visage comme un panier de fruits, un corps de femme comme une capagne en fleurs, c’est parce que ces fruits, ces fleurs sont mieux encore visage et corps. Ces détours passionnés l’amènent au plus profond de sa réalité. Ces parentés ne lui servent qu’à former l’objet dans sa destinée. Il n’y a pas évasion, mais un cycle bien fermé. 

Le sein-pomme est encore un sein à la puissance N. Du jour où il se fait résolument pomme, le voilà perdu, la pomme s’entoure de feuillages, elle devient arbre ou oiseau, elle est disponible, prête à toutes les allusions, perméable à tous les rêves ; l’aventure surréaliste commence. Elle risque fort, on l’a bien vu… de se terminer en un irréalisme sans gravité.

Jamais rien de tel chez Bonnard : l’objet chez lui, résiste d’autant mieux qu’une transformation préalable l’a revêtu de son corps glorieux : il est désormais inattaquable. Pas de fissures non plus dans cette touche serrée et mouvante à la fois. Pas un atome de cette chair rayonnante qui ne palpite de vie réelle. Ces grandes plages de couleurs illuminées, ce ne sont pas des îles flottant dans un monde de rêve, c’est une table, puis un visage de femme, un verger éclatant, le ciel charriant des nuages, c’est un univers bien fermé bien ouvert, où tout est solidaire, qui a son poids et sa nécessité.

Comme les impressionnistes, il voit complexe. Il ne sacrifie rien de ce qui lui est offert, réagit au moindre sursaut de cette grande mêlée de lumières et de formes. Mais il la domine, au lieu de trouver un stimulant dans une soumission éperdue. Il n’est plus aveuglé par un monde d’une évidence implacable. Il invente, parallèlement, une mêlée bien autrement héroïque, où couleurs et formes transposées reconstruisent, tout aussi riche et complexe, une réalité équivalente. Mais c’est Bonnard qui mène le jeu, non la nature…

Bonnard, dès ses débuts, retrouve la grandeur. Ce foisonnement d’impressions au départ s’organise chez lui en fortes directions, en grandes dimensions de couleur. Comme des cellules vivantes autour d’un noyau, la forme se resserre, s’épanouit spontanément, se précise ; de son contenu mouvant, disponible, naissent d’autres formes secondaires. Ainsi réforme-t-il, par une lente progression, un univers dont chaque atome est patiemment recréé. Tout y est neuf, arbitraire comme au premier jour, mais au terme de cette grande aventure nous retrouvons le concret. Un concret qu’il peut serrer, multiplier, diversifier autant qu’il lui plaît, sans risque de tomber dans le naturalisme : il y a eu dans l’intervalle ‘transsubstantiation’… cette concentration, cette pureté progressive des moyens, cet effort de dépassement du concret, c’est ce qu’on est convenu d’appeler l’abstraction !

On confond trop l’abstrait et l’irréel, alors qu’ils sont à l’opposé l’un de l’autre. Tout art, à mesure qu’il se développe, tend de plus en plus vers l’abstrait : un dépassement du réel, non son dépaysement ; un caractère essentiel de l’objet dévorant cet objet tout entier, le faisant sien, l’obligeant à vivre d’une vie partiale, ramassée ; conférant à cet objet son style. Encore une fois il ne s’agit pas pour l’artiste de ‘choisir’, ‘éliminer’, mais de découvrir lentement en soi cet élément dominateur. »

Des mots comme ‘concret’ et même ‘élément dominateur’ m’embarrassent, je l’avoue. Mais le texte est par ailleurs assez clair ; c’est à l’imaginaire pur que se confie la tâche du paraître, plus précisément de l’apparaître au regard qui est le mien, artiste quand je peins, amateur de cet art quand je viens voir l’oeuvre vivante qui se présente à mes yeux. D’après Bazaine, le peintre véritable ne s’échappe pas d’une réalité qui semble s’imposer devant lui – paysage ou visage – mais il sait qu’il est homme, destiné à créer, c’est à dire à porter en manifestation plus de réalité, soit une réalité plus riche et plus belle, plus convaincante d’existence offerte mais secrète aussi, dans le retrait de ses apparences trop éclatantes : porter en visibilité accrue la donation du monde. Quel ‘concret’ ? Quel ‘élément dominateur’ ? Même le photographe ne restitue pas une objectivité pleine et incontestable : avec sa machine, lui aussi, il ‘crée’ et les premiers photographes qui s’y sont essayé nous ont légué des oeuvres inoubliables. Ce n’est pas parce qu’ils ont voulu sauvegarder l’activité d’un ‘oeil de peintre’ comme je l’ai souvent entendu dire, c’est parce qu’il ont su que cette machine capable d’enregistrer avec tant de précision les formes et les couleurs, pouvait aussi concourir, avec ‘mon’ propre regard, à la confection d’une image augmentée des possibilités de ce nouvel instrument, de façon cette fois inédite, augmentée de ces invus, ou mévus, que les peintres avaient appris à restituer avec des réussites inégales pour le ravissement de nos regards.

A l’instant de la découverte de l’oeuvre ! Ce monde naissant, surprenant, cette musique que nous n’entendions plus. « Tout art est abstrait ou n’est pas », proclame Bazaine un peu plus loin, une parole que Maldiney reprendra à son compte, et cette ‘abstraction’ restitue une neuve visibilité, non point un irréel ou le produit d’une invention prétendument surréaliste mais une figure bien plus riche de sens, de valeur, qui s’ajoutent tout à fait ‘concrètement’ aux formes d’un donné immédiat de nature. Pas de donné complet et achevé ‘de nature’ : un rébus plutôt, des ‘chiffres’ que je dois lire, formulation qui opère à toutes les étapes de la conception humaine qui me paraît nécessairement comme l’inévitable ‘deuxième création’ évoquée par Jourdain, ou plutôt cette fois comme la création d’un créateur créé, comme le concevait Jean Scot Erigène. Cette création spécifiquement humaine ‘valide’ la création naturelle et/ou divine, peu importe, je suis au degré du Deus sive natura de Spinoza, une spéculation, mais elle écarte la prétention ajoutée, maligne, de définir une fois pour toutes une vérité incontestable, affirmée dogmatiquement, la vision unique et seule légitime d’une réalité cernée dans tous ses traits désormais scientifiquement mesurables. Dans les prochaines semaines donc, j’en viendrai aux thèses de Maldiney, à une reprise probable de Merleau-Ponty, à un nouvel examen de la thèse henryenne inspirée des peintures de Kandinsky, l’inventeur historique de l’abstraction. Je n’en ai pas fini !

 

La porte de la villa « Le Bosquet », Le Cannet (1944)

NB : Mes illustrations sont empruntées au Catalogue de l’exposition édité conjointement par Hazan et le Musée Bonnard du Cannet (2011). On pourra également se reporter aux adresses suivantes, belle invitation à se rendre à cette exposition avant clôture ! 

http://culturebox.france3.fr/all/37387/ouverture-du-musee-pierre-bonnard-au-cannet#/all/37387/ouverture-du-musee-pierre-bonnard-au-cannet

http://www.museebonnard.fr/