Stephen Jourdain : les « universaux » et… « la penderie »

Muriel Barbery aborde cette question de la querelle des universaux dans L’élégance du hérisson, heureusement un roman, qui propose ici une intelligente (et distrayante dans son contexte) illustration de la fameuse querelle théologico-philosophique. Mais qu’on ne s’y trompe pas : c’est une querelle avec d’innombrables rebondissements, à l’époque moderne opposant idéalisme et réalisme, et aujourd’hui en philosophie contemporaine, la philosophie continentale (disons globalement : la phénoménologie) et la philosophie analytique (triomphant outre-atlantique d’où elle revient chez nous). Contre l’essentialisme platonicien qui su(p)pose (littéralement) un monde d’idées au monde perçu, nous trouvons, dressée dans toute l’arrogance de son prétentieux scientisme gonflé de toutes les préventions du sens commun, la croyance humienne, et qui nous vient déjà de Lucrèce, que le monde n’est qu’un agrégat de points réunis, prenant vie  par pur hasard. Mais voyons comme nous le dit Muriel Barbery.

« Existe-t-il des universaux ou bien seulement des choses singulières est la question à laquelle je comprends que Guillaume (d’Okham) a consacré l’essentiel de sa vie. Je trouve que c’est une interrogation fascinante : chaque chose est-elle une entité individuelle – et auquel cas, ce qui est semblable d’une chose à une autre n’est qu’une illusion ou un effet du langage, qui procède par mots et concepts, par généralités désignant et englobant plusieurs choses particulières – ou bien existe-t-il réellement des formes générales dont les choses singulières participent et qui ne soient pas de simples faits de langage ? Quand nous disons : une table, lorsque nous prononçons le nom de table, lorsque nous formons le concept de table, désignons-nous toujours seulement cette table-ci ou bien renvoyons-nous réellement à une entité table universelle qui fonde la réalité de toutes les tables particulières existantes ? L’idée de table est-elle réelle ou n’appartient-elle qu’à notre esprit ? (…) Pour Guillaume, les choses sont singulières, le réalisme des universaux erroné. Il n’y a que des réalités particulières, la généralité est de l’esprit seul et c’est compliquer ce qui est simple que de supposer l’existence de réalités génériques. Mais en sommes-nous si sûrs ? Quelle congruence entre un Raphaël et un Vermeer ? (…)

L’oeil y reconnaît une forme commune de laquelle ils participent tous deux, celle de la Beauté. Et je crois pour ma part qu’il faut qu’il y ait de la réalité dans cette forme-là, qu’elle ne soit pas un simple expédient de l’esprit humain qui classe pour comprendre, qui discrimine pour appréhender : car on ne peut rien classer qui ne s’y prête, rien regrouper qui ne soit regroupable, rien assembler qui ne soit assemblable. Jamais une table ne sera Vue de Delft : l’esprit humain ne peut créer cette dissimilitude, de la même manière qu’il n’a pas le pouvoir d’engendrer la solidarité profonde qui tisse une nature morte hollandaise et une Vierge à l’Enfant italienne. Tout comme chaque table participe d’une essence qui lui donne sa forme, toute oeuvre d’art participe d’une forme universelle qui seule peut lui donner ce sceau. Certes, nous ne percevons pas directement cette universalité : c’est une des raisons pour lesquelles tant de philosophes ont rechigné à considérer les essences comme réelles car je ne vois jamais que cette table présente et non la forme universelle « table », que ce tableau-ci et non l’essence même du Beau. Et pourtant… pourtant, elle est là sous nos yeux : chaque tableau de maître hollandais en est une incarnation, une apparition fulgurante que nous ne pouvons contempler qu’au travers du singulier mais qui nous donne accès à l’éternité, à l’intemporalité d’une forme sublime. » L’éternité, cet invisible que nous regardons. (Extrait du chapitre : Cet invisible)

Aujourd’hui, c’est pour moi l’occasion de vous confier l’extrait suivant d’une conférence de Stephen Jourdain, une simple illustration peut-être – mais l’anecdote évoquée ici, banale et si vivante pourtant, situe parfaitement l’expérience méta-poétique dont parlait le maître de Vizzavone. Qui n’a pas éprouvé ce sentiment-là, resté prisonnier du principe objectif Olga, ignore tout de sa vraie vie, à quoi elle est rattachée, de quoi – ou qui plutôt, parce que c’est d’un Sujet unique, universel qu’il s’agit ici – elle est expression, célébration en conscience tout enrichie cette fois des échos de l’être profond qui emplit de soi-même, caché et donné à la fois, la manifestation. Mais on ne prouve rien : on éprouve, et cela peut arriver ainsi :  

« J’ai mis en scène un personnage, il a assisté à ma conférence, il n’a rien compris mais tout de même, par ma présence, horriblement par ma présence, j’ai induit quelque chose en lui, je sais pas comment, je le regrette beaucoup, enfin c’est comme ça. Mais, il arrive dans sa chambre d’hôtel, assez minable, c’est un hôtel deux étoiles mais franchement il ne vaut pas plus, hein, une chambre d’hôtel assez tristounette, et puis il rentre dans la chambre d’hôtel, il y a une moquette pas trop élimée cette fois-ci, les couvertures sont à peu près propres, c’est à peu près convenable, et puis il y a, forcément, une penderie, hein. Alors, il ouvre la penderie, et il voit ce spectacle incommensurablement morose, une penderie vide avec sa tringle ronde, de section ronde, brillant en métal, et puis des cintres mauves qui pendent, nus, esseulés, n’ayant absolument rien à lui dire : spectacle vraiment d’une banalité écoeurante.

Un tout autre homme que le personnage que je mets en scène aurait un accès de désespoir, il tomberait à genoux :  » Dieu, faites que vous existiez, que je puisse vous adresser une prière « . Eh bien lui, non. Tout d’un coup, à la vue de cette penderie, sinistre, avec ses cintres mauves, sinistres, une rangée de cintres mauves sinistres, tout d’un coup il y a une impression d’enfance qui remonte, qui remonte de très loin, de son enfance, qu’il avait totalement oubliée, et cette impression est une impression de penderie. C’est incroyable, il se met à pleurer de joie. L’ange qui sous-tend toutes les penderies du monde est là. L’ange qualitatif est là. C’est un grand amateur de musique, jamais il n’a entendu une musique pareille. La musique de la penderie, la musique divine de la penderie. Alors, il se met à pleurer à chaudes larmes. Tout de même, lui-même n’est pas bête, il se dit :  » tomber à genoux devant une penderie et pleurer de bonheur à la contemplation d’une penderie, pourquoi pas tomber amoureux d’une savonnette ?  » C’est un type qui a un certain sens de l’humour. Et puis, après ça, bon, c’est vrai que c’est un choc énorme, c’est revenu du fin fond de son enfance, cette glorieuse impression de penderie, puis il fait une découverte, c’est que l’impression de penderie qu’il ressent, qu’il vit, qui est dans le sein de son esprit, qui touche et émeut son âme, cette impression de penderie, c’est l’impression spécifique de cette penderie, que crée cette penderie en lui-même, mais en même temps, s’il s’adresse au fond de cette impression, il découvre une impression qui a une valeur universelle, c’est l’impression que créent toutes les penderies qu’il a connues pendant sa vie, qu’il a ouvertes pendant sa vie. Des penderies avec des cintres nus, des penderies avec des cintres revêtus de vêtements, dans tous les hôtels, chez lui, chez les copains, et là, il comprend qu’au fond de ce son absolument spécifique de cette penderie, cette musique, émouvante, puisqu’il pleure de bonheur, transperçante, au fond il y a une impression qui a valeur d’archétype, c’est la penderie.

Et là, il entend un deuxième son divin, et donc il pleure encore plus de bonheur. Cet homme a fait là un grand pas, parce qu’après ça il y a un fauteuil de velours grenat dans cette chambre d’hôtel, mais un beau grenat, et alors il regarde le fauteuil grenat, pan ! Il en prend plein l’âme. Il regarde l’essence du fauteuil grenat, la musique du fauteuil grenat, ce fauteuil grenat, et à travers ce fauteuil grenat, il atteint concrètement, il le sait, il le vit, l’infinité de tous les fauteuils existants et possibles, c’est pas rien, je vous le dis tout de suite. C’est un homme qui a reçu une commotion. Une commotion dont il n’oserait pas parler à sa femme, ni à sa mère, ni à ses enfants, il se ridiculiserait. Le type qui dit :  » j’ai reçu le grand choc spirituel de ma vie, j’ai vu Dieu en ouvrant ma penderie « , tout de même, ou est-ce que Dieu va se fourrer !? Bon, mais c’est comme ça !

Dans cette histoire, il y a un moment très intéressant, c’est le moment… il a un moment de doute, le réalisme, le matérialisme refont surface en lui, et il doute :  » non… non, non, cette impression de penderie, ce n’est qu’un phénomène subjectif induit par une penderie de nature objective. Il doute, et tout d’un coup il est saisi de génie, parce qu’il a été alerté par la penderie et par le fauteuil en velours grenat, tout d’un coup il reconnaît un goût du doute, une saveur du doute, et il voit de façon extrêmement claire, il perçoit de façon très claire, incisive, décisive, qu’en fait le goût, cette situation intérieure psychologique que nous connaissons tous, le doute, qui est souvent douloureux, en fait est réductible à une impression colorée tout à fait spécifique, une impression qualitative tout à fait spécifique. Il y a le goût du doute. Alors là, forcément, il s’adresse… c’est une impression négative, il s’adresse à une impression négative comme à une impression… toute la négativité de l’impression disparaît, le doute disparaît. C’est-à-dire que le doute, quand nous doutons, nous sommes incertains, en fait, ça peut nous paraître négatif, mais sous cette incertitude, et sous notre doute, qu’il soit très douloureux ou peu douloureux, tout ceci, toutes ces choses, cet état d’âme, est soutenu par un ange qualitatif. C’est une saveur de doute. Le doute qui m’envahit, ça peut être obsessionnel, il fait irruption en moi, ça prend l’allure d’une catastrophe, c’est un goût, sauf que je ne le reconnais pas comme tel, c’est une impression, comparable aux impressions d’enfance, exactement de même nature que l’impression que crée en moi l’odeur des sous-bois, où l’odeur de la mousse, ou du café en train d’être torréfié, c’est exactement de même nature, simplement elle était négative. Mais dès l’instant où l’impression négative est vue comme une impression toute la négativité de l’impression, cette négativité est anéantie. Alors c’est un bon truc ça… »

Un très bon ‘truc’ sans doute, et qui peut remplacer bien des analyses phénoménologiques. Je veux l’avouer une fois (pour toutes !) : je suis bien gêné par ce concept, ‘phénoménologie’ et le programme annoncé par Husserl, d’un retour aux choses mêmes. Mais voilà, on s’aperçoit rapidement que l’enquête phénoménologique ne trouve pas des choses comme le sens commun croit les connaître, ni la science non plus – car littéralement, la ‘phénoménologie’ ce serait la  science ! Non, elle découvre des ‘objets’ qui ont sens, qui prennent sens dans la connaissance que je conçois, connaissance qui n’a d’autre finalité que co-naissante, et d’abord dans une impression première, une émotion qui contient seul le sens complet, parfait, de la vie humaine et universelle. Nous sommes loin des querelles de l’empirisme et de l’idéalisme et si je garde l’exemple de Hume (que je ne peux pas développer ici) on voit bien que ses analyses serviront autant au Kant de la première Critique qu’à un Russell préoccupé de refonder le réalisme. Aujourd’hui, après Husserl et Heidegger, cela se trouve chez Merleau-Ponty, bien connu, chez M. Loraux que j’ai déjà abondamment cité, H. Maldiney et M. Henry, très pointus. Je reprends l’enquête du départ, et mes récentes citations de Bazaine (au regard de Bonnard) m’y invitent. Mais de ce nouvel examen de la légitimité de l’art, je devrai bien remonter à celui de la notion d’intentionnalité qui ouvre comme on le sait la recherche phénoménologique, et au problème de la conscience – envisager aussi la réponse contemporaine du ‘cognitivisme’ – pour finir par aborder la question du sujet avec un retour à la phénoménologie henryéenne.