Une correspondance (2)

Je poursuis la publication de cette correspondance qui comporte de longues citations de Stephen Jourdain :

La conscience : « Le mot conscience est le mot clef… La conscience n’est pas une lumière que nous subissons passivement. Elle est l’acte par lequel je communique avec moi-même et je suis partie prenante de cette lumière… La miracle de la conscience est en nous, en nous-mêmes dans le sein le plus profond de ce que nous appelons ‘nous-mêmes’. Il y a un ‘moi’ et ce ‘moi’ est sa propre transparence. Miracle, miracle absolu ! Ce miracle fait la différence entre une machine à penser… et un être humain. Quand un homme produit une pensée, il se sait lui-même produisant cette pensée. Il y a quelqu’un. Une machine ne le sait pas, c’est un néant. »

La source : « La source, qui est-ce ? C’est moi ! Le Soi, le Moi ? Non, moi : immédiatement-tout-de-suite ! Concrètement : moi. Au sein de moi-même, je n’ai pas d’apparence, pas de consistance, pas de forme, pas de couleur. C’est le mystère de l’esprit… Je me sais… Il y a cette intuition fondamentale qui est la connaissance de soi directe que l’on appelle conscience… Il n’y a aucune espèce de différence entre moi et le miracle de la conscience. Séparer ces deux principes est une espèce de suicide spirituel. »

Création, imagination : « Quand je regarde le cendrier, j’ai une évocation imaginaire de la partie du cendrier que je ne vois pas. En ce moment je ne vois strictement rien de moi-même. Pourtant j’ai une image de moi-même. Cette image, comment la qualifier ? Ce n’est pas une image réelle, ce n’est pas une image sensorielle ! Si ce n’est ni l’une ni l’autre, quelle est la seule source possible de cette image ? C’est mon esprit ! A ce moment-là, comment s’appelle cette image ? Imaginaire !

On voit bien qu’il y a un imaginaire qui est de source personnelle et qui est entaché d’irréalité et il y a un imaginaire qui, bien que jaillissant du tréfonds de la personne jaillit indépendamment de la personne. Cet imaginaire-là doit être traité comme réel. Ce qui est très audacieux ! Coûte que coûte, même si je me démontre à moi-même que tout ceci a jailli de mon esprit, je dois le traiter comme réel… Mon intériorité n’est pas réductible à ma subjectivité. »

L’ultime réalité : « J’ai découvert, contrairement à ce que l’on attendait, à l’encontre de toute évidence, que le ciel dans lequel se levait cette ultime réalité de soi n’est pas le ciel de la réalité ! C’est, d’une certaine façon, le ciel de l’irréalité ou le ciel de l’irréel pur ! Le royaume de l’irréel est celui de l’esprit, de « mon esprit », quand celui-ci est régénéré. Nous faisons tous parfaitement la différence entre objectivité, subjectivité, on sait qu’on ne peut pas toucher à l’esprit… mais en vérité on le traite comme s’insérant dans le tissu du réel, comme une réalité… Il est clair que le monde de l’esprit que l’on traite à peu près correctement intellectuellement, a une grande fluidité par rapport au monde dit matériel, ou dit extérieur, que ce monde en vérité possède pour nous une réalité, donc participe de la dimension de la réalité mais il faut ajouter cette précision : ceci est la perversion de l’esprit. Notre esprit capable de s’opposer à nous, en tant qu’annexe ou singularité du monde de la réalité : c’est une imposture. Notre esprit est dans sa nature radicalement différent.

J’ai découvert que le soleil de la conscience ne pouvait se lever que dans le ciel de l’irréalité. »

Vous comprenez maintenant POURQUOI ILS N’EN CROIENT RIEN ! Des fadaises ! C’est comme si l’assurance innée de notre égoïsme grossier nous interdisait l’accès à cette subtilité étrange et translucide qu’il faut bien appeler « vie de l’esprit » – réalité ‘imaginaire’, oui, mais la seule réalité prêtée, notre substance, le don pur d’un absolu en lui-même inconnaissable. Mais c’est déjà trop dire. Réaliser : accomplir, cela seul !

Une correspondance (1)

C’est une correspondance, fruit des échanges de quelques jours avec l’un de mes amis-lecteurs. C’est avec son autorision que j’en publie ici les passages les plus capables de résumer l’ensemble de ma ‘philosophie comparée’. Par discrétion, ce sont mes réponses que je rapporte et il apparaîtra une fois de plus que Stephen Jourdain en est la figure centrale.

De moi à moi

Je suis de plus en plus hanté par cette évidence, on pourrait dire aussi cette aperception, ajouter, souligner : interne ; parler d’intuition, mais pour dire que ça se passe de moi à moi, où se tient la vie et toutes ses potentialités, et nulle part ailleurs, qu’il n’y a pas la place d’une démonstration, pas même d’une pédagogie. « Plus près que la veine jugulaire… » Ce serait une auto-guérison, naturelle, une boiterie qui se corrige d’elle-même parce qu’elle a été ressentie profondément, en conscience, avec le sentiment immédiat que cela devait se réparer, radicalement, de soi-même. Les mots n’y serviraient à rien : un enregistrement tout au plus ; et la pensée, un auxiliaire de l’action, encore une fois je souligne, immédiate, naturelle, je dirais instinctive si le mot n’était à ce point connoté.

 Stephen Jourdain a fait (comme nous tous ?) l’expérience du constat tragique que le plus grand nombre, quasiment tous, se partageait uniquement en imbéciles et en salauds – ceux-ci plus intelligents, permettant finalement à cette monstruosité de se survivre, car l’indifférence, tellement abêtissante, et la paresse générales nous auraient encore plus sûrement conduits à l’extinction pure et simple de l’espèce. Et aussi il a redouté plus que tout l’interprétation de ses paroles et leur codification en vérité catégorique, pire encore, en système. La raison pour laquelle il s’est fâché avec C… P… qui a pourtant fait un excellent travail de résumé et de mise en perspective. La raison pour laquelle il s’est méfié aussi de moi qui pouvait me servir de ces philosophes dont il avait bien vu le péché originel dans toutes ses lectures, un péché qui est celui de l’objectivation, de la réduction du jaillissement d’esprit (même-et-di-férent-demeurant-le-même, comme le mouvement et le repos stipulés par Thomas) à un corps de phénomènes comme la science les décrit et les analyse, comme des choses, dans leur causalité, leur mécanicité. Il savait ma bonne foi mais il redoutait toujours ce glissement qu’il n’aurait pu, lui, empêcher faute de connaissances suffisamment averties. Eh quoi, les uns et les autres, on voit bien où ils mènent : un constant bavardage et la reproduction au final, sur le terrain, d’un désordre irréparable, une guerre d’égoïsmes, vous savez…

Mais je trouve quelques phrases dans ces Cahiers inédits qui disent tout ce qu’il fallait rappeler, préciser, répéter et disposer en une unique arche d’attestation, non logique, mais simplement comme un étoilement de mots capables d’éclairer le ciel de notre paradis possible. Et c’est bien peu à dire, vraiment, et pourtant une tâche immense à recommencer – ou ne serait-ce qu’une veille – tant la distorsion, la difformation dans laquelle nous nous prêtons identité – que nous aimons – nous est devenue familière et légitime, et même dans sa souffrance ressentie, et son angoisse ! Au moins voilà de quoi alimenter une littérature : le gain d’une célébrité et un enrichissement probable (j’ai appris hier soir que Foenkinos avait vendu en ‘poche’ La délicatesse à 500 000 exemplaires !)

Musique : « Nous avons tous la possibilité d’entendre notre propre vie, qu’elle soit douloureuse ou non, comme une musique. Ce qui permet de mettre le doigt sur une chose extraordinaire, c’est que nous n’entendons jamais la musique. Nous l’entendons auditivement, mais dans les autres registres de la sensibilité, nous ne l’entendons pas… Les notes visuelles sont des notes comme les notes auditives et donc nous devrions pouvoir synthétiser tout cela en une mélodie et entendre un chant et une musique. Or nous n’opérons jamais cette synthèse, et la défaillance de cette activité synthétique correspond à une utilisation tout à fait définie de l’attention qui est une manière imparfaite d’user de la faculté d’attention. Cette faculté d’attention doit se diriger dans toutes les directions, elle doit embrasser tout en une seule fois… »

Philosophie : « Se poser des questions est une façon d’être vivant. Sinon, cette paresse d’esprit débouche sur une philosophie obscure, mais très courante, à savoir, tout coule de source, tout est naturel, rien n’est étonnant dans le fond… L’esprit est un mystère colossal, la conscience que nous avons de nous-mêmes, qui est la texture même de ce que nous appelons notre esprit, est un mystère énorme, un miracle étincelant… et nous ne le voyons jamais ! »

Le corps ? « Il y a le corps vécu et le corps su, le corps ‘scolaire’… Ce qui est vrai de mon corps est vrai de toute autre perception. Il y a ce que je sais à propos du cendrier et puis il y a la perception directe, fondamentale, du cendrier. En fait, ce que je sais à propos du cendrier constitue une espèce de simulacre de cendrier qui masque le cendrier édénique et glorieux… Il y a ce que je sais à propos de mon corps, et ceci n’a rien à voir avec mon corps, c’est de la pensée : rien. Le vrai corps est l’expérience d’être, un être concret, qui circule au milieu d’un monde concret. Notre vrai corps n’est jamais immobile : il est fondamentalement dynamique. »

La création : « Au bout de très longtemps, j’ai interprété la force avec laquelle l’unité tend à se mettre sous cette forme duelle non pas comme une fatalité mais comme la mise en place de la création. Il y aurait donc l’unité. En langage chrétien, ce serait Dieu. Puis il y aurait le Fils (ça fait déjà deux) et la mise en place foudroyante de la création, l’apparition d’Eden. Le problème ne serait pas la dualité elle-même puisque le UN, tout à fait légitimement, engendrerait le DEUX, la dualité. Le problème est la façon dont nous allons traiter cette dualité, à titre personnel. »

Responsables : « Nous sommes civilement responsables. La question est de savoir si nous sommes pénalement responsables. Je ne conclurai pas sur ce point. A titre personnel, je me suis pris la main dans le sac, avec une paire de ciseaux satanique, en train de couper la relation qui m’unissait à toute chose. C’est bien moi qui le faisait à titre personnel et maintenant je suis très fier parce que j’ai inventé une sécotine et j’ai réparé.

 – Pourquoi sommes-nous en état de délire ?

 Il y a deux manières de répondre à cette question. La première est de répondre à la question sur le plan intellectuel. Je ne crois pas que ceci soit très fécond… En vérité, celui qui pose la question, la question et tout ce que désigne la question, tout ceci vraiment n’est rien… En d’autres termes : peut-être existe-t-il une réponse intellectuelle ou philosophique à ce pourquoi, peut-être existe-t-il une réponse, mais peut-être pas. De toute façon, la vraie réponse est dans la récusation de la question, dans la non-existence de la question, du questionneur et de ce qui était impliqué dans la question. La vraie réponse est donc de type existentielle, non intellectuelle. »

 

Un chef d’oeuvre de Grau-Garriga à Nancy

C’est à la Galerie 379 (379 avenue de la Libération à Nancy) qu’on pourra voir 4 expositions collectives sur le thème des Arts textiles (Textures et Variations) : elles se tiendront du 7 au 28 septembre, puis du 1er au 29 octobre ; du 8 au 20 novembre et du 23 novembre au 19 décembre. La Galerie sera ouverte 7 jours sur 7, habituellement de 15 heures à 18 heures – le mercredi jusqu’à 21 heures. On pourra prendre ses renseignements au 06 87 60 82 94 ou au 03 83 97 31 96, et en écrivant également à cette adresse :

 association379@wanadoo.fr

Josep Grau-Garriga qui sera présent les deux premiers mois, est artiste peintre et licier, né en Catalogne en 1929 et récemment décédé en France le 29 août 2011. Des informations sur sa vie et son oeuvre peuvent être trouvées sur Internet. On y trouvera aussi son site personnel – il y répond lui-même à de nombreuses questions sur l’art :

 http://grau-garriga.blogspot.com/

Le tableau  qui se  trouve exposé à Nancy : Sueño y muerte de Emiliano Zapata de 1980 est un magnifique exemple de l’art de cet artiste original. Le tableau a été acquis par le FRAC Lorraine et peut être exposé à Nancy grâce au concours de la Ville de Nancy. On le dirait à la frontière de ces deux  régions difficilement définissables de l’art moderne et de l’art contemporain : art moderne par son esthétique déjà affranchie de toutes règles mais toujours désireuse d’organiser, de structurer une image par la puissance des couleurs et l’extrême plasticité des formes directement suggérées, entre figuration et abstraction ; art contemporain par sa liberté, l’emploi de matériaux très disparates, pas seulement empruntés aux métiers du textile, et donc la recherche d’un éclat plus neuf, d’un invu soudain révélé et capable de nous bouleverser, physiquement d’abord… On pourra également consulter :

http://www.angersmag.info/Grau-Garriga-la-Loire-est-en-deuil_a3220.html

Mais je préfère citer Gilbert Lascault qui est l’auteur d’un beau livre, abondamment illustré : Grau-Garriga, Editions du Cercle d’Art, Paris 2002. Je lui emprunte également mes deux illustrations de bas de page, espérant que mes lecteurs, du moins ceux qui le pourront, se rendront aux expositions que j’ai mentionnées.

« Grau-Garriga choisit sa palette de différences, d’antinomies, d’oppositions, de paradoxes. Il tisse l’intime et l’éclatant, le sensible et le réfléchi, la tendresse et l’intensité, le grave et l’humour, l’histoire du monde (celle, en particulier, de la Catalogne) et les souvenirs de son enfance, la rigueur et les passions, la jubilation et l’inquiétude, l’amour de la vie et le tragique, le monumental et le poétique.

Intutif, imaginatif, subtil, il avance par associations arborescentes. Sa pensée trouve des tours et des détours, des méandres, des zigzags. Il explore toujours de nouvelles voies. Il refuse le ‘déjà-vu’, le ‘déjà-fait’, les stéréotypes, le figé, le conventionnel, le répétitif, le redondant. Il préfère la surprise, l’inattendu, l’imprévu. Dans le monde des formes et des techniques, il devient un chercheur décidé, un aventurier vigilant, un explorateur appliqué, un découvreur diligent.

Les jeux graves de son art, une stratégie joyeuse, le ludique entrecroisent des élans mystiques, l’éros, une liberté désirée, le refus de toute entrave, la haine de toute oppression. Ces jeux sont contestataires et inventifs… » (page 31)

« Il crée des sculptures molles, des tapisserie égarées, des architectures textiles, des évocations de collines, de grottes, d’abîmes, de concaves et de convexes, de bulbes, de turgescences, d’excroissances, de fentes, de failles, de coupures. Il propose des plans, des zones denses de haut relief, des éminences, des creux, des évidés, des expansions, des dilatations, des points privilégiés. Il imagine des cartes géographiques agitées, torrentueuses, déchaînées, tourbillonnantes, tournoyantes, moirées.

Dans ses oeuvres, il suggère des érections, des phallus, des seins, des bourgeons, des greffes, des pousses, des boutonnières, des hiatus, des coupures, des lézardes, des frissons, des orifices, des brèches, des blessures, des ouvertures. Des oeuvres … qui désirent et qui sont désirées. » (page 43)

On ne pourrait mieux évoquer cet art qui est prolongement des richesses de la vie et une célébration de ses prodigalités, de son bonheur jaillissant, communicatif. Et c’est bien ce qui pourra se vérifier à Nancy à la Galerie 379.

 

‘L’ultima dia’, peinture, 1997, 200x200cm 

 

 

 

 

 

 

 

‘Com flors’, tapisserie, 2001, 163x125cm

Au cinéma : ‘La grotte des rêves perdus’

C’est un film que l’on peut voir sur tous les écrans du pays depuis une semaine déjà. Voici la petite annonde de Télérama : « C’est une grotte immense, protégée du monde depuis 20 000 ans parce que le plafond de son entrée s’est effondré. C’est un sanctuaire incrusté de cristaux et rempli de restes pétrifiés de mammifères géants de la période glaciaire. En 1994, au sud de la France, les scientifiques qui ont découvert la grotte sont tombés, ébahis, face à des centaines de peintures rupestres, des oeuvres d’art spectaculaires réalisées il y a plus de 30 000 ans – presque deux fois plus vieilles que les peintures rupestres les plus anciennes découvertes jusqu’alors. Depuis, seules quelques très rares personnes ont été autorisées à pénétrer dans la grotte, et ses chefs-d’oeuvre sont restés à l’abri des regards – jusqu’à ce que Werner Herzog obtienne l’autorisation d’y réaliser un documentaire d’exception. Avec ses caméras 3D, Herzog a capté toute la beauté de ces merveilles dans l’un des sites les plus grandioses qui soit. » J’ai voulu aller voir et je n’ai pas été déçu : j’ai toutefois préféré la version 2D, celle en 3D ne m’inspirant pas confiance – une technique que j’estime encore insuffisamment au point – mais sans doute capable, dans ce cas précis de mieux illustrer ces reliefs pariétaux que nos tout premiers artistes ont su si bien utiliser pour accentuer l’illusion du mouvement dans leurs ‘représentations’. Ce que le film révèle de façon frappante, c’est l’extraordinaire expressivité qui se dégage de ces peintures animales. On les ‘entend’ même nous confie la conservatrice de la grotte, Dominique Baffier. Quelques réflexions, habituelles, prennent aussi un accent d’autant plus fort : « on croirait ces peintures réalisées d’hier… tant elles paraissent modernes, tant le savoir-faire plasticien de ces premiers peintres rejoint notre science contemporaine de l’image la plus élaborée, jusqu’à ces tentatives de créer le mouvement en dupliquant les pattes des aurochs ou les cornes des rhinocéros… »  Un ‘proto-cinéma’ confie Werner Herzog ! C’est également intéressant d’entendre Jean Clottes confier qu’il préfére l’expression ‘spiritualis‘ à celle de ‘sapiens‘ qu’on a coutume d’associer à ‘homo‘… Mais le cinéaste lui-même enchaîne en confondant ‘spiritualité’ et ‘religion’, parle d’un culte sauvage qui aurait probablement été pratiqué dans ces grottes. Menus défauts – il y en a d’autres : une musique envahissante, des bavardages qui s’étirent – mais les images sont bien là, très fidèles pour un récit bouleversant de ce que j’ai appelé l’invention de la peinture… il y a plus de trente mille ans !

J’ai écrit dans mon premier blog un article sur la naissance de l’art, repris dans celui-ci, et que je vais reproduire en partie, profitant de l’occasion qui m’est offerte. C’est dire que le sujet me passionne ; essentiel à mes yeux, la naissance de l’art, ou la naissance de l’humanité, en un unique moment et non comme le fruit d’une évolution. La preuve qu’il n’existe nul écart entre conscience vivante et pur esprit, et que c’est plus tard que la pensée, avec ses catégories tranchées, vient perturber cet ordre naturel. En deux mots : un ‘miracle vrai’, bien avant le miracle grec, et avant les tentatives contemporaines de ruiner tout art de sa substance. Mais c’est là un autre sujet.

« Il n’y a pas d’enfance de l’art : la gloire ou la chute s’opère en un instant. Au commencement, maintenant. Mais on peut s’essayer à relater un vrai commencement d’histoire. Le premier dess(e)in du monde, la conquête même de la peinture … trouve son illustration mythique dans l’art pariétal des hommes qui vécurent aux premières heures de l’Histoire. Pourquoi écrire Préhistoire ou Protohistoire quand il est si évident qu’il y a de l’humanité dès le premier dessin ! Il y a trente mille ans, et certaines datations de peintures remontent bien plus haut, des hommes ont remarquablement illustré leur spécificité humaine en créant des oeuvres d’art, c’est-à-dire en imageant des animaux, des hommes et des femmes occupés à leurs activités (chasse, agriculture, travaux domestiques ou scènes de caractère plus magique, rituels de naissance et de mort etc…). Leur façon ne fut pas la simple illustration par copie, re-production d’une observation réaliste de ces activités, mais un geste traduisant une autre préoccupation : celle de la compréhension, de l’interprétation, même dans un but apparemment pragmatique, de ces scènes.

… Création, en art, parce que les auteurs de ces dessins se rendent capables de restituer une impression particulière de vie, et je le reconnais, peut-être avec l’intention de modifier magiquement le cours de la vie, mais création et art parce que c’est une vie complètement intériorisée dans la sphère de l’affectivité, de la pensée humaine. Il faut remonter au plus loin possible. Les mains soufflées ou en négatif, cernées de rouge ou de noir, avec leurs empreintes de doigts repliés ou peut-être mutilés, ne sont ni les premiers essais d’hommes primitifs ni les coloriages ludiques d’hommes contraints à l’oisiveté par les rigueurs du climat. Ce sont paroles de poètes en création du monde, qui s’essaient au traçage d’une dimension de réalité qui leur appartienne, dont ils deviennent ainsi les acteurs centraux, les seuls maîtres. Ces hommes veulent trouver ce que dire signifie quand la seule soumission aux lois naturelles se déborde d’un balbutiement de culture. Cette intention n’est manifestée ni par une écriture, ni par l’ébauche d’une pensée systématique, pas encore, mais l’on est bien obligé de constater qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’hommes primitifs et pas davantage de culture balbutiante. Dès les premiers gestes, l’intention s’expose, les codes se créent, l’écriture se perfectionne et les thèmes qui se construisent le sont rapidement au travers de métaphores. De l’art, et un travail, et une intelligence active spécialisée pour cela, comme dans les ateliers connus des dizaines de milliers d’années plus tard ; voilà ce que font ces hommes à l’abri de leurs cavernes, et avant l’invention de l’agriculture, avant la construction des premiers villages, peut-être même avant l’élaboration d’outils ou d’armes perfectionnées. De l’art comme geste, non point primitif, qui reste un terme péjoratif, mais premier, créateur d’humanité.

De l’art, comme ce que l’on pourrait appeler une artialisation de la nature, ce concept forgé par Alain Roger, c’est-à-dire son humanisation, sortie du champ nu d’une nature aveugle et encore obéissante à la tectonique du chaos. Prolongement d’un fiat divin ? Historicisation enfin, oui. Je regarde une photo du panneau des Lions, dans la grotte Chauvet où de rares spécialistes ont le privilège de pénétrer, et je vois une véritable grande ’scène de genre’ comme cela s’écrira plus tard. Je veux dire par là que, non seulement c’est une grande scène à la fois unitaire et complexe, où l’on voit des lions sur le point d’attaquer un troupeau d’aurochs paissant dans un champ, mais plusieurs sections de l’ensemble ont une autonomie expressive particulière, enrichissant à l’extrême le caractère dramatique de la situation. Le groupe des lions, sur la droite, avec ces gueules profilées par la tension de la chasse, serrées les unes contre les autres pour mieux souligner cette tension de guetteurs, et ce que nous appelons, nous aujourd’hui, la cruauté, cette manière féline d’approcher les proies sans se faire entendre… Ce n’est pas précis ou fort par l’exactitude du détail : certes les traits sont justes, le juste est celui de quelqu’un qui a appris, qui s’est entraîné à faire, mais surtout, la charge émotionnelle est énorme, capable de se transmettre à l’instant vécu du spectateur trente mille ans plus tard, à fleur de rocher, sous la lumière vacillante de la torche. Près de l’entrée, une silhouette de bison est évoquée par les empreintes de paumes de main, ponctuations rouges qui évoquent l’animal sans que l’ouvrage ne se soit appliqué à reproduire un réel sensible par un soin particulier à ‘rendre’ le volume, la forme, la couleur. Néanmoins l’animal se reconnaît parce que l’image révèle le sentiment, réveille notre propre souvenir. Nous éprouvons sa présence nous-mêmes et à notre tour, dans l’espace imaginaire, grâce à l’esquisse maladroite tracée par ce lointain ancêtre. »

On pourra également se reporter  à l’article et à ses illustrations en cliquant sur la ligne suivante :

http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/12/05/linvention-de-la-peinture/

J’invite à aller voir ce film qui apporte une nouvelle preuve manifeste de ce que j’ai voulu dire tant de fois, et concernant même notre accès à des ‘modèles’ vivants que la ‘fluidité’ et la ‘perméabilité’ ( les mots choisis de Jean Clottes) des conceptions d’une culture disparue rend palpable à ce point. Je rappelle que la grotte, trop fragile, est définitivement fermée aux visiteurs et ce film est  l’occasion unique de découvrir ses splendeurs en une unique leçon inoubliable.

Hommage à Uppalari Gopala Krishnamurti

C’est l’autre Krishnamurti ! J’en ai fait connaissance à la fin des années 80, quand il venait passer ses étés à Gstaadt, à proximité du premier Krishnamurti célèbre avant lui, dont il avait quelque temps suivi l’enseignement – Jiddu Krishnamurti ! Leur prétendue rivalité agitait les commères, et il est bien vrai qu’UG ne ménageait pas son aîné – des propos violents même que je ne citerai pas, mais qu’on retrouve aussi bien dans ses livres ! J’ai rendu hommage au premier Krishnamurti et il me semble juste de rendre hommage à cet homonyme, si différent, devenu non moins célèbre, jusqu’à la date de sa mort en 2007. Un enseignement très proche, mais qui veut être plus radical encore : on pourra consulter une adresse que je cite en fin d’article, le témoignage d’une personne qui avait explicitement posé à Krishnamurti la question de leur parenté et de leur désaccord… (1)

UG, sa personne comme sa parole, ses entretiens qui ont été assez fidèlement rapportés dans des livres, est à mes yeux l’incarnation de ce que j’ai appelé l’éveil ‘oriental’. En deux mots ici, avant que je lui laisse la parole, la mise en cause la plus radicale du sujet, non de la pensée dont il est une émanation aberrante, mais du sujet, moi, sempiternellement préoccupé de lui-même, de sa protection et de sa conservation, de son développement illimité, mais dans dans la confection d’un chaos personnel, social, universel, de plus en plus grand, destructeur, porteur de souffrances infinies et apparemment sans remède. C’est dans son premier livre d’entretiens traduits par Paule Salvan et publié en 1986 (2) qu’il expose son incroyable témoignage ; le bouleversement dont sa vie a été témoin, son changement radical de mentalité et finalement la perception foudroyante que seule une transformation ‘physiologique’, non programmée, peut nous délivrer de l’esclavage d’une vie personnelle, de ses polarités passionnelles, de ses égarements effrénés. Je me souviens avoir fait remarquer à UG qu’il restait forcément un témoin de cette malheureuse aventure : d’une part, incontestablement, ce fautif qui souffre et appelle un soulagement, quelle qu’en soit la forme ; d’autre part, l’éveillé, le délivré qui atteste de la présence du procès indéclinable de la manifestation et de … son absence personnelle ! Mais toujours un témoin, une parole, un cri, protestation ou attestation, notre lien au moment privilégié de cet échange ! Mes objections avaient été balayées, simple ruses de logique pure à ses yeux, assemblage conceptuel digne d’un ‘philosophe français’ : je n’en suis toujours pas revenu ! Mais l’homme était séduisant, avec un charisme évident (comme l’autre Krishnamurti), un aspect très jeune, une grande souplesse, une aisance aristocratique : inoubliable. Mais c’est toujours étonnant d’entendre un homme pareil protester auprès de ses innombrables visiteurs « qu’il n’a rien à dire » – et que personne ne peut rien faire pour se sauver du chaos généré de sa seule existence personnelle !

Voici donc mon florilège de citations : chacun y verra les contradictions évidentes de cet enseignement, et sa force aussi, cette puissante surgie d’une sincérité et d’une conviction sans défaut.

« Le changement qui m’est arrivé, si c’est là le mot qui vous convient, est un événement purement ‘physiologique’, dépourvu d’harmoniques mystiques ou spirituelles… Ce qui m’est, semble-t-il, arrivé ce n’est pas que ma faim ait été rassasiée mais que, n’ayant trouvé aucune issue satisfaisante, elle s’est consumée…

En réalité, se comprendre soi-même n’exige pas la simple accumulation de données, mais un saut quantique… Si la totale connaissance collective et l’expérience de l’homme sont rejetées, ce qui reste est un état primordial et vierge sans être ‘primitif’… c’est une calamité où l’expérience et l’expérimentateur disparaissent… Quand la cuirasse dont vous êtes revêtu est arrachée, vous découvrez une extraordinaire sensibilité de vos sens qui correspond aux mouvements des autres planètes. Tout simplement nous ne disposons pas d’une existence séparée… seulement la pulsation de la vie comme peut la ressentir une méduse.

Le point de référence, le ‘je’ ne peut être éliminé par un acte volontaire… Cela exige une valeur qui dépasse le courage car elle implique le surgissement du grandiose – de l’impossible !

Assis là, les yeux ouverts, la totalité de mon être est dans les yeux. C’est une formidable vista-vision en présence de tout ce qui se passe à travers vous. Votre regard est si intense, si libéré de distractions que les yeux ne cillent jamais et il n’y a pas de place pour un ‘je’ en train de regarder. Tout me regarde. Pas de vice-versa. Ce qui vrai de la vue se vérifie pour les autres sens, chacun ayant un cours indépendant qui lui est propre. La réponse sensorielle qui affecte tout l’environnement n’est ni modifiée, ni censurée, ni coordonnée ; elle a tout loisir de vibrer dans le corps. Il y a une sorte de coordination qui survient quand l’organisme doit fonctionner au profit de la mesure de l’effort nécessaire en présence d’une situation donnée. Les choses retrouvent ensuite leur rythme indépendant et déconnecté… Je ne décris rien de plus qu’un simple fonctionnement physiologique de l’organisme humain.

Votre ordinateur corporel naturel est déjà programmé, en service, branché ! « 

Mais le corps qui connaît ses limites comme disait Nisargadatta est malade de cette pensée personnelle qui ne connaît pas les siennes : une production qu’on peut estimer un pur néant, et une peste encore qui ravage notre vie ! UG : « Dans notre état naturel, la pensée cesse de contrôler quoi que ce soit. Elle intervient à titre de fonction naturelle temporaire quand se présente un défi extérieur, passant à l’arrière-plan quand elle n’est plus indispensable… contentez-vous de voir comment vous fonctionnez ! Toutes nos notions sur l’amour, la paix, l’infinie félicité… ne font que bloquer l’énergie naturelle de l’existence… Ces cogitations disparues, ce qui demeure est le simple, l’harmonieux fonctionnement physique de votre organisme.

Les pensées elles-mêmes ne peuvent faire aucun mal. La pensée a une valeur fonctionnelle. C’est lorsque vous tentez d’utiliser, de censurer, de contrôler ces pensées pour en tirer quelque profit que votre problème commence. Penser, c’est vivre, et la vie est énergie.

Prenez par exemple le désir. Il est naturel. Le mental est intervenu pour le supprimer, le maîtriser, le moraliser… C’est la pensée qui a créé le problème…

Les idées que vous vous faites sur l’état naturel sont dénuées de toute réalité ! Je peux vous assurer que lorsque vous n’aurez plus aucun désir, vous serez un cadavre bon pour la sépulture.

Vous intervenez continuellement dans le fonctionnement naturel du système nerveux. Quand une sensation le frappe, ce que vous faites c’est de la nommer et de l’intégrer dans la catégorie des plaisirs et des peines. L’étape suivante consiste à prolonger les sensations agréables et de mettre fin aux sensations pénibles. Or la reconnaissance d’une sensation en tant que plaisir ou peine est en soi pénible. En second lieu, l’effort pour prolonger la durée d’une sorte de sensation (‘plaisir’) et pour mettre fin à une sensation pénible (‘souffrance’) est aussi pénible. Ces deux activités sont un dommage pour le corps. Dans l’authentique nature des choses, chaque sensation a sa propre intensité et sa propre durée… Si vous ne faites rien de vos sensations, vous découvrirez qu’elles doivent se dissoudre d’elles-mêmes… Ne me comprenez pas de travers ! Je n’ai rien contre le fait d’utiliser la pensée en cas de besoin. Vous n’avez aucun autre instrument à votre disposition.

Le corps n’a d’autre intérêt que sa survie. Tout ce qui est nécessaire à la vie, ce sont les systèmes de survie et de reproduction. Et le seul moyen pour l’organisme de survivre et d’assurer sa reproduction, c’est la pensée ! Elles est donc importante et essentielle pour l’organisme. La pensée décide de l’action ou de l’inaction. Tous les animaux ont des pensées de survie, mais dans le cas de l’homme, la reconnaissance de ce fait a énormément compliqué la chose. Nous avons surimposé sur le fonctionnement sensoriel naturel une verbalisation sans fin. »

Et ce bastion imprenable sur lequel j’avais buté en l’interrogeant : « Il n’est pas de vérité. La seule chose qui réponde à ce terme c’est en fait un principe ‘logiquement’ admis que vous qualifiez de ‘vérité’. »

Dans l’expérience, qui n’a pas honte de s’avouer comme telle, en dualité, expérience de l’éveil ‘occidental’ la présence du Même et de son différent fait question – et c’est une épreuve – c’est la question « qui suis-je » qui suscite double réponse et qui consacre cette fracture de l’être provoquée par la dif-férence à fin de co-naissance. Tout le poids des mots et de leur signification à éprouver, jusqu’à complète résolution du problème, comme tel, et de la réalisation, comme telle, amphibolique. C’est aussi la question, traditionnelle, de la liberté, qui est posée – et qui le reste peut-être indéfiniment ; en même temps, simultanément la question de la responsabilité !  Au fond je ne serais responsable que de « me savoir me sachant » en toute clarté et foin de toute question relative à un « que faire » inextricablement en travers de nos destins. Ceux-ci seraient tout tracés, c’est la réponse orientale, égale chez UG mais chez un Nisargadatta aussi. La réponse occidentale est plus nuancée : la connaissance est libération de l’emprise des désirs, du désir de les satisfaire. Les nuances sont multiples et varient suivant les personnes porteuses de telles attestations : il semble, par exemple, qu’un Stephen Jourdain se soit parfaitement résigné à « ne rien faire » pour modifier le cours de sa destinée, obéissant même, comme par jeu, à toutes ses idiosyncrasies. La connaissance libèrerait uniquement du souci ? Je précise : du souci de soi-même ? Ce n’est pas peu.

Il est une dernière recommandation, un dernier avertissement plutôt que je trouve chez UG – un avertissement de portée hautement gnoséologique et qui se retrouve identiquement chez  Nisargadatta ou Stephen Jourdain : « Ce que vous ressentez à travers votre conscience séparative est une illusion. Vous ne pouvez pas dire que la chute des bombes est une illusion. C’est la réalité du monde telle que vous l’expérimentez maintenant qui est une illusion. » Creusez là. Votre quête sera fructueuse ;  parce que là vous trouvez la source de toute compréhension.

(1) http://www.dialogus2.org/KRI/ug.html

(2) UG : Rencontres avec un éveillé contestataire, Deux-Océans (1986, réédit. 2000) On pourra également consulter son second livre d’entretiens traduits en français par Paule Salvan : Le mental est un mythe, Deux-Océans (1988)