Esthétique et phénoménologie, retour : Henri Maldiney (2)

Dans les textes précédents, Maldiney a récusé toute histoire de l’art, toute perspective d’évolution, de hiérarchie, qui feraient intervenir les notions d’espace-temps ou d’organisation sociale comme les sciences humaines se sont efforcé de les mesurer. Cette fois, c’est l’effort de systématisation qui va être récusé, sur le plan philosophique, mais plus encore, en nous entraînant dans une véritable ‘épreuve’ spirituelle, Maldiney nous aide à appréhender ce ‘rythme’ qui est le ‘mouvement’ évoqué par la tradition, l’essence même de la création comme procès de vie. Pour Maldiney le rythme est irréductible, sans précédent à lui-même, et générateur de tout paraître.  Mais c’est à partir de la notion de rencontre que cette critique s’opère, jusqu’à cette nouvelle mise à jour du rythme qui se trouve au coeur de toute l’oeuvre de Maldiney.

J’en viens donc à mon second article, publié par les éditions de L’Âge d’Homme à l’occasion du colloque de Lausanne : L’idée de système (page 64/65) : « Qu’est-ce qu’il y a ? Eh bien, il y a ouverture et fermeture dans la co-présence des deux, à savoir moi et cette oeuvre. Mais pour cela, il faut savoir une fois, pour finir, c’est-à-dire originairement, ce qu’est une oeuvre d’art. Or, on n’a jamais autant parlé d’art qu’aujourd’hui. Le mot ‘art’ est devenu, de plus en plus, ce qu’il a presque toujours été, un pavillon de complaisance couvrant toutes sortes de marchandises dont la première catégorie aujourd’hui est celle des oeuvres officiellement consacrées et qui sont de deux espèces. Les oeuvres qui ont reçu l’extrême-onction muséale et celles qui ont reçu le label d’immortalité provisoire que décerne une société dont la banalité, l’actualité essentiellement banale, est érigée en valeur… Or il faut se demander cette fois ce qui fait une oeuvre. Voyez, on les voit, ces oeuvres trans-historiques. Elles ne se succèdent pas dans l’histoire. Elles sont tout à fait discontinues…

Un ethnologue, un sociologue, Claude Lévi-Strauss, a dit : seuls les arts primitifs et les périodes primitives des arts savants sont invieillissables à cause de l’usage qu’elles veulent exclusif du donné brut comme puissance de signification. Je ne change qu’un mot. Je dirai comme puissance de signifiance, c’est-à-dire là où n’intervient aucune pensée logique intermédiaire. Or ces arts primitifs peuvent aller à la période primitive des arts savants – vous savez ce que disait Cézanne : ‘je suis le primitif d’un art nouveau’ ; on n’en a jamais aussi bien parlé. Ces mêmes peuples capables d’oeuvres, les peuples primitifs sont précisément ceux qui, au témoignage de toutes les enquêtes psychologiques, ne connaissent pas la dépression. Ils ne sont jamais déprimés. C’est-à-dire que la dépression intervient après la perte de l’enveloppe matricielle, qui est perdue à jamais, et on se met ensuite à toute force à vouloir la conserver. Or il y en a qui sont plus frappés par la perte que par le souci de la recherche… »

(page 66) : (Ce qui fait une oeuvre d’art…) c’est le rythme. Une forme, c’est son rythme. La dimension suivant laquelle une forme se forme est le rythme. Et le rythme n’est absolument pas objectivable. Il n’est absolument pas un objet, il n’est pas un spectacle. Nous sommes au rythme, nous ne sommes pas devant. Et celui qui n’est pas au rythme l’ignore à jamais. Qu’est-ce que veut dire par conséquent être au rythme ? C’est que le rythme est une dimension même de l’existant. Il est un moment dimensionnel de la manière d’exister. Le rythme n’est évidemment pas la cadence. Il n’est pas le retour du même. Mais il n’est pas non plus l’harmonie. Car une harmonie suppose déjà un espace préalable avec au moins des intervalles qui sont représentés par autant d’harmoniales, comme disaient les Grecs, c’est-à-dire par autant de systèmes de tension déterminés par deux extrêmes fixes de valeur interne variable… Or dans le rythme, rien de tel. Dans le rythme, il n’y a pas de structure préétablie ; il n’y a qu’une chose : le rythme renaît à chaque fois de son propre effondrement. Le rythme est constitué de ses propres états critiques dans lesquels il s’anéantit pour renaître ; et pour renaître car lui-même, le rythme, n’a pas la constance d’une forme, mais celle d’une transformation constitutive. Et voyez, toujours, cette idée d’objet est absolument inassimilable…

Un rythme – quand je dis le rythme, je commets déjà une énorme erreur -; il n’y a que des rythmes, un rythme est unique comme une oeuvre d’art est unique. Que deux oeuvres d’art se ressemblent, elles sont annulées l’une et l’autre. Vous prenez deux Sainte-Victoire de Cézanne : elles sont vraiment chacune une. Elles ne communiquent pas. Elles ne communiquent que lorsque je les ai réduites à ce qu’elles ne sont pas : à des systèmes organisés. Elles sont bien autre chose. Elles n’existent qu’à partir du rythme intérieur. Et voyez quand Cézanne peignait, mettait une touche, et puis ensuite hésitait pendant longtemps… L’espace…  Chacun de mes gestes n’est pas coordonné à un système de référence cartésien. Il est le tenseur de tout l’espace. C’est pourquoi je suis d’emblée à tout espace et vous aussi. Et c’est pourquoi vous vous dirigez d’après les tensions, en suivant les tensions et les modifiant, de cet espace… C’est pourquoi l’art est plus près de votre existence que ne l’est la connaissance des mathématiques ou de la physique, c’est-à-dire les connaissances théoriques, c’est-à-dire ce qu’on appelle aujourd’hui « science », qui veut dire science de l’objet. Car vous n’êtes pas des objets situés dans un monde objectif… »

Je crois l’avoir rappelé dans mes ‘souvenirs’ (les entretiens de La Bourboule dont j’ai publié des extraits) : j’avais interrogé Stephen Jourdain sur la présence un peu incompréhensible de prime abord de ces ‘laissés blanc’ dans les dernières oeuvres de Cézanne, ces aquarelles, et aussi cette Sainte-Victoire de Zürich qui hante Maldiney… « Des fenêtres laissées ouvertes sur l’invisible, l’infini qui soutient tout, engendre tout… » m’avait-il été répondu. Mais le rythme était aussi évoqué par l’évocation du ‘flux tendu’ qui caractérise le trait du dessinateur, sans repentir possible, un jaillissement d’autorité dans l’entre du battement de la création. Stephen Jourdain était à la fois persuadé du pouvoir authentiquement créateur -en création ‘autorisée’, ‘permise’, celle du fils qui exhausse le père – et libérateur de l’art. Il était navré, tout autant, et j’ai l’occasion de le dire aujourd’hui, des dérives littéralement blasphématoires d’un art contemporain livré aux caprices des coquins : financiers en mal de reconnaissance, marchands véreux, arrogants épigones et manipulateurs de scandales, les bien nommés ‘bâtards de Duchamp’. Lors d’une visite que nous avions faite, ensemble, d’une rétrospective Braque à la Fondation Maeght, en 1994 je crois, j’avais vu ces réticences – j’en étais étonné – puis son aveu : « Ce type-là était un génie » Mais dans la ‘déconstruction’ engagée par l’art contemporain, quelle est la part de la visée authentiquement poétique, la part de la fumisterie ? A moins qu’on estime pouvoir les confondre : périls de la liberté ! mais qui les déplore au fond ? Autant d’exercices de discernement ! Oui ! Les exemples choisis par Maldiney sont d’ailleurs tous discutables : exception peut-être des Kakis de Mu-Ch’i dont je reparlerai.

(page 70) : « Platon, dans le Timée, parle une fois de la chora, du lieu, dont il dit qu’elle est l’essence et qu’elle n’a pas d’essence, parce qu’elle n’est ni un intelligible, ni un sensible. Et c’est là le lieu, le « avoir-lieu ». Que veut dire : j’ai lieu d’être ? A cause de ça. Pas pour des raisons intelligibles, pour des raisons sensibles. Je suis donc par-delà. Ce moment est celui de l’étonnement. Et il est remarquable que Platon et Aristote l’ont mis à l’origine de la philosophie, et que, je pense, Platon est le seul des deux à l’avoir partiellement conservé. La grande surprise est celle d’une gratuité qui vous arrive et qui n’est pas absurde, qui est signifiante. C’est la plus haute surprise possible : qu’il y ait signifiance, et ne pouvant ni la porter, ni la supporter, que fait le philosophe ? Il la remplace par la signification. C’est-à-dire par le fait de substituer un système de possibles pour interpréter la réalité de l’impossible qui est pourtant ce qui est, qui surgit en lui. »

Dans ce texte capital Maldiney examine plusieurs tentatives, plusieurs ébauches de systèmes tous désireux d’enclore la réalité entière. Mais que ce soit Hegel ou Lukasz, dans la conception de l’être proposée, même si c’est celle d’un infini, et pour cette raison-là, le sujet n’y trouve pas sa place, et elle y est même inconcevable. Maldiney déporte alors sa dernière critique sur la conception du dasein heidegerrien  :  » … dire Dasein ist Mitsein, être là c’est être-avec, oui, mais à condition que être-là ne soit pas, comme le signifie l’expression être-le-là, le là du monde de telle façon que le monde s’institue à chacun de mes actes comme le lieu que moi-même j’institue pour les insérer. Est-ce que l’autre peut être vraiment soi s’il est impliqué dans mon propre projet ? Eh non, pas plus pour moi que dans le sien. Ce n’est pas par les projets que nous pouvons nous rencontrer, mais par ce qui est encore en suspens… Il dit (Heidegger) dans L’origine de l’oeuvre d’art, que bien sûr il reconnaît le fond invieillissable des choses, mais qu’il s’agit de les amener en en faisant un monde. Eh non. Le monde, c’est ce dont je suis le . La mondéité, y compris l’historicité n’est pas ce qui m’est à la fois imparti et obligatoire. Je veux dire ce que je nomme le transpossible, ce qui est au-delà de toute possibilité, qui n’a pas d’a priori, tel que je suis mon propre imprévisible, comme chacun de vous. Et celui qui l’abandonne, alors est réduit à l’errance au milieu d’une totalité aveugle… La réalité est une signifiance insignifiable (le fameux propos de Hofmannsthal). »

 Ce propos paraîtra à certains étrangement contradictoire : contestation, d’une part, d’une ‘institution’ du monde personnelle, affirmation d’autre part du surgissement imprévisible, par l’entre (1) du souffle de la poussée créatrice d’un moi conjoint au monde, tous deux s’égalisant dans la mondanéité de leur advenir. C’est qu’il n’est pas dit assez clairement, dans ces dernières phrases, le rôle déterminant de la personne quand il aura paru, pour ainsi dire de nécessité vitale, de sauver le sujet sans qui ni pensée ne se concevrait, ni parole ne s’entendrait jamais (2), du sujet et de sa liberté, et de ses potentialités créatrices, au moins celle d’un agent de la découverte, de l’aletheia, de la sauvegarde de celle-ci et de sa manifestation au spectacle de la parution, comme l’a bien dit aussi Heidegger ! Une tout autre conception, nullement totalisante cette fois, de l’être et de l’étonnement qu’il peut justement inspirer, ce dernier comme la seule et la plus efficace propédeutique (3). On pourra aussi  justement dire ‘donation’, concept qui est au coeur des travaux de Jean-Luc Marion, j’y reviendrai également.

 Stephen Jourdain, de son côté, et chacun de mes lecteurs s’en souviendra, a préféré parler d’un verbe, sans crainte d’évoquer cette création qui ‘mouvemente’ les essences dans l’animation même du regard d’un sujet unique, ‘moi’ – tout ceci opérant dans le dimensionnal irréductible d’une conscience vivante et conjuguée à la première personne du singulier. Mais la création est fugace, ou plutôt en constant renouvellement – qu’on se rappelle Ibn’Arabi ou la célèbre formule des 24 philosophes (4) – en perpétuelle naissance et dans la perspective téléologique d’une co-naissance, en efflorescence sempiternellement recommencée. Mais c’est là un ‘tournant théologique’ que le philosophe, en principe – et je parle bien des limites imposées de sa pétition de principes – n’est pas autorisé à franchir. (5)

(1) L’entre : c’est le lieu du battement, du souffle en allée et venue. Ni l’ici ni le là de l’objectité qui s’est imposée comme seule valeur de réalité dans notre culture. Un étonnant ‘concept’, qui vient superbement conclure le dernier ouvrage de François Jullien sur l’apport de la philosophie chinoise : Philosophie du vivre, Gallimard 2011

(2) Maldiney n’a pas succombé à cette contradiction. Il a célébré dans de beaux textes la poésie de ‘parole’ d’André du Bouchet – et de même la gloire des ‘choses’ vues par un Ponge !

(3) On lira avec profit le livre d’Alexandre Quaranta qui parvient à l’évidence jordanienne par cette voie d’étonnement qui est voie d’évidence et de libération : S’étonner d’être

(4) Deus est monos monadem ex se gignens in se unum reflectens ardorem = Dieu est unique, faisant jaillir de Lui-Même (et) renvoyant vers Lui-Même un unique réel flamboyant (Le Livre des XXIV Philosophes, Millon édit 1989) Toutes ces formules résument déjà tout ce qui peut se dire en métaphysique, pointant même au-delà, bien au-delà…

(5) Dominique Janicaud a pointé du doigt ce défaut qu’il estime rédhibitoire de la phénoménologie française, dénonçant les dérives de philosophes aussi incontestables, comme tels, que Jean-Luc Marion, Jean-Louis Chrétien et Michel Henry : Le Tournant théologique de la phénoménologie française, Editions de l’Eclat, 1991. Dans le débat, une lecture aussi indispensable.