Esthétique et phénoménologie, retour : Henri Maldiney (3)

Les citations qui suivent, je les emprunte cette fois à Ouvrir le rien, l’art nu (encre marine, 2000 -j’écrirai O.R.A.N, en raccourci), le dernier fort volume que Maldiney a composé pour expliciter et approfondir sa pensée, ajoutant de nouvelles et multiples analyses d’art et d’esthétique. Limitant de plus en plus spécifiquement celles-ci à la création artistique dans le mouvement même de la création, Maldiney va tenter ainsi de se libérer définitivement du carcan empirique qui emprisonne les consciences dans l’expérience immédiate du monde sensible. Donation ou parution, en excès de don, offerte même à l’excès de ma liberté, aux périls des confusions produites par la génération d’une objectivité systématique qui s’est imposée peu à peu comme unique réalité, la création semble ne trouver son authentique et salutaire épanouissement que dans l’élan purement artistique qui se fond dans le rythme de l’Ouvert donnant vie et forme à l’oeuvre d’art.

O.R.A.N page 18, 19 : « Suivant une formule d’Oskar Becker, l’esthétique, soit le sensible, est d’abord : sensible immédiatement intuitionnable. Mais ce n’est pas l’immédiat pur et simple. C’est ce qui dans l’immédiat est insigne. Est insigne ce qui porte en soi son signe d’élection. Mais non pas conféré par un autre. Ce signe d’élection est celui par lequel le sensible se signifie en portant lui-même à soi à un niveau d’excellence qu’il inaugure. L’insigne transcende le trivial. L’esthétique-artistique transcende l’esthétique-sensible. De même qu’une oeuvre d’art est unique et que sa définition lui est intrinsèque, l’exceptant de tout ce qui n’est qu’ouvrage, le sensible qui est à l’oeuvre dans son être-oeuvre n’a pas de marques hors d’elle. Participant de son unicité il s’élève en elle par delà toutes les données immédiates de la sensation…

L’art, dit Heidegger, est le conflit amoureux du monde et de la terre. Le monde s’éclaire lui-même au projet qui le fonde en ouvrant dans l’étant la dimension du possible, l’ouvrant par là au sens. La terre symbolise le fond, la matière invieillissable, retraite en soi, occultée. L’art seul l’amène à la lumière. Ce que la technique ne peut pas. Alors que, dans un outil, la matière refoulée ne porte, inscrites en elle, que des valeurs d’usage, dans une oeuvre d’art, au contraire, elle éclaire à soi. L’art met en oeuvre ce qui, prenant naissance en elle, se manifeste et resplendit en lui pour la première fois. »

O.R.A.N page 26,27 : « Une oeuvre d’art n’existe qu’en oeuvre, en oeuvre d’elle-même. Elle fixe la norme de sa sphère en s’accomplissant. Elle en est identiquement l’ouverture et le remplissement. Rien dans une oeuvre d’art n’est donné in absentia. La forme qui détermine sa norme est opérante à l’égard d’elle-même. Une forme opérante à l’égard de soi n’est pas la traduction d’un schème idéal ou d’un modèle : elle détermine elle-même la dimension suivant laquelle elle se forme. L’articulation de la norme et de la forme (aucune n’étant thématisable), leur change mutuel et intégral, à l’instant (perpétuel) de leur co-naissance, constitue le moment autogénique de l’oeuvre et le moment apertural de l’art. Il n’y a pas de jugement esthétique.

Une oeuvre d’art – si elle en est une – est incomparable. Non seulement elle n’est à l’image de rien, mais elle n’offre aucune image d’elle-même – au sens où Heidegger dit « qu’un étant se manifeste immédiatement » et que « le mode le plus courant de se former une image est l’intuition empirique de cet étant ». « Image désigne aussi, dit-il, en un sens second, le décalque ou la copie d’un tel étant et ce décalque peut à son tour être reproduit. » Quel qu’en soit le niveau ou l’étage, il n’est d’image que d’une objectité : objet ou archétype objectif. Or une oeuvre n’est pas un objet : elle ex-iste. Son existence ne consiste pas à se mettre en vue mais à donner à voir et à être. L’art n’est pas un objet de représentation. Il est une forme de présence. La présence n’a pas de signe. »

La qualité, la valeur ne sont manifestées que par l’oeuvre d’art authentique, celle qui se délivre de l’Ouvert en un seul geste imprévisible et inimitable. Le sensible n’en est que pré-texte et, semble-t-il désormais, le lieu déserté où la co-naissance ne surgit plus dans une séquence de nature. La notion jordanienne des deux créations qui peut tant nous aider aujourd’hui, en ajoutant la mention de notre responsabilité intellectuelle et spirituelle, est ici absente.L’oeuvre artistique s’impose en remplacement pur et simple de la trivialité sensible que le monde semblait pouvoir nous imposer à un premier degré de connaissance. C’est alors que Maldiney nous précise ce qu’il entend par rythme : 

O.R.A.N page 276 : « Un rythme n’est pas thématisable : il n’admet aucun système – fût-il neumatique – de notation. Il n’est pas formalisable : l’idée d’une rythmique est matériellement fausse : il n’est de rythme qu’en oeuvre. Toute oeuvre d’art a l’unité et l’unicité de son rythme. Ce rythme ne fait que franchir une faille entre éléments non rythmiques et moments rythmiques. Il la crée. Cette faille en laquelle les éléments s’abîment en eux-mêmes pour renaître transformés, se doit d’être infinie pour être le lieu incalculable d’une transcendance rythmique. Sa réalité inobjective, alégale et libre, est celle d’un existential à même lequel l’existence révèle tout à coup son incompatibilité originaire avec n’importe quel type d’étant.

Là est le vrai partage. L’art dépasse l’artiste. Non parce que celui-ci n’est pas en pleine possession de l’esprit ; mais parce que l’art ouvre en lui un vide d’après plénitude. Un rythme naît de rien. Ce rien ne résulte pas d’un déménagement du monde ou de la négation de l’étant , il relèverait alors de la même ontologie formelle et du même horizon – celui de l’objet en général – que les termes disparus. Il n’est pas un laissé pour compte du il y a qui, cessant de compter pour quelque chose, lui en abandonnerait la fonction. On ne l’a pas devant soi ; pas même comme un vide exprimant la lassitude du trop plein… On n’atteint pas au Vide en opérant, fût-ce par négation, sur l’étant, mais en ayant ouverture à lui là où précisément il s’ouvre. La manifestation du il y a se produit dans l’Ouvert à partir de Rien, en tant que l’Ouvert s’ouvre en elle, en ce y qui n’est rien que cette ouverture… Mais pourquoi l’objet ? Pour contrebalancer directement l’horreur du vide, qui est en fait celle d’un objet né de l’objectivation du Rien… Il n’est donc pas question, pour libérer l’art de la relativité du monde sensible, de chercher un lieu hors du monde pour y organiser objectivement l’absence du monde. La vraie question ne s’éclaire pas qu’au jour et au lieu même de la réponse, quand nous sait la révélation d’être, dans la surprise du y d’un il y a. « 

O.R.A.N page 410, 411 : « Chaque fois que nous reconnaissons un étant (être ou chose) « lui-même », c’est-à-dire pour ce qu’il est : l’eau, la terre, cette pierre, cet arbre, cet homme etc., s’ouvre à nous un champ unique de signifiance. Il se fait jour en chaque étant reconnu dans son essence. L’essence est le foyer d’ouverture dont s’éclaire, une en sa lumière, une diversité de phénomènes accumulés par accrétion. De Platon à Husserl, l’essence (eidos) affirme son immutabilité à travers ses changements d’états. « Est essence ce qui peut se muer tout en demeurant le même ». L’mmutabilité de l’essence rejoint-elle alors celle du fond ?(…) Cette question met en cause les rapports de l’essential et du fondamental et de ce qu’il faut appeler leur différence ontologique. Ce qui « est »… ce sont des étants singuliers qui se subrogent les uns les autres selon l’ordre du temps. L’apeiron, l’intraversable, le sans terme, l’in-fini ne saurait rendre compte de la singularité intransmissible de chacun d’eux, lequel est un ceci unique, défini et identifié par sa limite, son péras. Il ne peut être dit l’origine des étants qu’à oublier l’être propre, l’essence de chacun. Ce par quoi un ceci se distingue, se tient et se délimite comme une stabilité autonome, ce par quoi il entre aussi dans l’ouvert, ce n’est rien d’autre que son visage. Or l’apeiron est le sans-visage… »

O.R.A.N page 440, 441 : « C’est Platon qui le dit : « Les essences ne sont ce qu’elles sont que dans leur relation mutuelle, en laquelle elles ont leur être ». Les objets sensibles, qui en sont, chez nous, les images éponymes, ne se déterminent qu’entre eux. « C’est dans leur relation mutuelle qu’ils ont l’être en dehors de toute relation aux essences ». L’esclave sensible n’est pas l’esclave du maître en soi ni le maître sensible le maître de l’esclave en soi. Chaque ordre a sa vérité. La vérité et la réalité en soi et la vérité et la réalité pour nous s’exclueraient sans appel si la Chora (1) n’en permettait pas la jointure, comme elle paradoxale. Entre le sensible et l’essence, qui tous deux ont sens, le sens du sens se diffracte en deux directions significatives dont l’une est inhérente au sentir et l’autre au signifier. Cette diffraction a pour corrélat le déchirement de l’être du lieu, de la Chora qui se tient par essence en dehors des essences. Cette déchirure intime est une dissymétrie dans la symétrie qui est partout la marque du phénomène ou de la rencontre.

Le lieu est une essence hybride qui se nie comme essence. Une essence est un objet d’intellection. L’intellection est une pénétration du vrai et « l’intelligibilité réside dans la vision de l’essence ». Cette vue est commune à Platon et à Husserl. La théoria platonicienne et l’évidence husserlienne sont des intuitions. Des intuitions, non des impressions. Elles n’enregistrent pas des composantes matérielles du vécu. Elles portent sur des objets idéaux. Cette manière pour la pensée de contenir idéalement autre chose qu’elle constitue l’intentionnalité. La vision de l’essence enveloppe une visée ; l’intuition empirique, une intentio. Elle n’est pas la mise en vue d’une donnée immanente, elle a pour tenseur une transcendance, ouvrant et articulant la profondeur de champ de l’immanence.

Parlant de la saisie des essences, Platon souligne cette orientation de la pensée en même temps que l’objectité idéale de l’essence qu’elle vise. ‘Celui qui refuse à définir une idée (eidos) de chaque étant un à un, n’aura nulle part où tourner sa pensée pour n’avoir pas laissé être, éternellement la même, une idée de chaque étant’ (dans le Parménide)… » 

L’esthétique rejoint manifestement ici une métaphysique, et celle des Grecs en particulier, du moins celle qu’on désignera plus tard par le vocable d’un ‘réalisme des essences’. Ici elle est bien élargie par Maldiney à des notions qui ne sont pas spécifiquement grecques puisque l’esthétique contemporaine qu’il interroge scrute aussi les oeuvres d’autres civilisations : archaïques, orientales. Le Rien, le précédent absolu, qui donne lieu, qui n’est ni « être ni chose » et par conséquent sans visage, qui interdit la formation de tout système de métaphysique (je vais y revenir) et qui se dit mieux, au niveau où je suis de l’auto-révélation du secret : « un mouvement et un repos »… Je signale encore une fois l’emploi qui est fait dans la tradition de l’outil d’une simple conjonction comme l’avait proposé Eckhart : Quasi stella matutina… On y trouverait la meilleure définition de la métaphysique, plus précise que celle fournie par Aristote et ses successeurs, plus féconde que la métaphysique moderne dont les premiers disciples de Husserl ont fait une critique sévère. Allons-nous dire que la métaphysique se déborde elle-même dans sa propre recherche, ou que c’est la phénoménologie qui s’invente à nouveaux frais, philosophie première. C’est ce qui fera l’objet des articles suivants.

(1) Platon précise dans son Timée que la chora est à la fois le lieu et le rapport d’équilibre entre les deux valeurs inégales de l’absolu et du relatif. Mais c’est un concept lui-même variable qui autorise maints points de vue et utilisations sytémiques. Je reviendrai sur cette question avant la fin de l’année par l’examen des thèses de Jacques Garelli qui s’est efforcé à une compréhension gnoséologique la plus complète possible. Ce nouveau parcours philosophique m’y oblige.