La phénoménologie comme philosophie première (1)

Il est premièrement remarquable d’aborder un tel sujet par le biais de l’esthétique. Rien d’étonnant pourtant. L’esthétique phénoménologique de Maldiney débouche sur une philosophie première : mais on pourra contester… On verra aussi que des essais phénoménologiques, le plus brillant me paraissant celui de Michel Henry, débouchent sur une esthétique. Mais ces concepts se sont tracés de nouvelles frontières, plus perméables les uns aux autres dans le procès de ce que j’ai toujours choisi d’appeler la création, qui évite la scission classique du sujet et de l’objet, qui com-prend à égalité de valeur la vérité et la beauté : en ‘première création’ comme l’avait dit, le tout premier, Maître Eckhart. Nous pouvons en faire un nouvel examen. Ou poursuivre la lecture de Maldiney qui nous confie aussi des réflexions qui sont bien de ‘philosophie première’, ce problème que je vais aborder aujourd’hui et qui fait l’objet d’une étude plus ample dans un ouvrage collectif récemment publié : La phénoménologie comme philosophie première (1)

D’abord les dernières propositions de Henri Maldiney sur l’oeuvre d’art (Ouvrir le rien, l’art nu – O.R.A.N) – des propositions qui s’inscrivent évidemment dans une recherche de philosophie première et qui, cette fois-ci, viennent éclairer cette notion de Rien devenue omniprésente dans ses derniers travaux. « Le Rien et l’Un sont les deux extrêmes auxquels aboutissaient respectivement, à la pointe d’elles-mêmes, la dialectique de Gorgias dans le Traité du non-être et de la nature, et la dialectique du Parménide de Platon. Dès qu’on veut les saisir, ils s’évanouissent pour ainsi dire symétriquement, n’ayant l’un comme l’autre ni déterminité ni fondement. Le Rien n’implique pas de fond, fût-ce pour le nier. Il exclut l’imagination d’un Urgrund. Avec lui disparaît le fondamental. L’Un ne se réfère à aucune situation basale, fût-ce à l’être ce qu’il était. Avec lui disparaît l’essential. (…) Pourtant leur différence est absolue. L’Un est à être, non le Rien. Ils ne sont pas en position de protagoniste, entrant en rapport sur un terrain de vérité qui les précèderait. Ils n’existent qu’à même leur mutation. Celle-ci n’est pas de soi à soi. Il n’est de soi que l’Un, qui seul est à être. Son avènement, comme tout avènement, n’est pas un événement du monde. Il se produit entre deux mondes, et ce entre nous interpelle : ? Le à être de l’Un est impliqué dans l’être oeuvre de toute oeuvre d’art. » (page 446)

Je vois bien l’articulation, ou la précision d’une création authentique : c’est l’oeuvre d’art qui fait monde, à l’instant de son surgissement, de son apparaître maintenant, à mes yeux. Et non le monde sensible du commun, de l’expérience commune qui enferme (ou ferme) l’étant dans l’objectité d’une catégorisation de provenance empirique. La vérité de la création se limite à l’oeuvre d’art, ou du moins elle s’y montre exemplaire, sans comparaison.  » Dans une oeuvre d’art… rien n’est accidental. Elle n’admet pas de détail, de particularité. Chaque élément ou moment singulier, n’est présent à lui-même qu’à participer au-dessus de lui-même à l’existence d’une oeuvre qui, en l’ouvrant en elle, l’ouvre à lui-même et le fonde. L’apparaître de l’oeuvre elle-même est tout à fait fortuit, mais d’une autre manière que l’apparaître du monde. Elle surgit de rien en même temps que de soi. Le paradoxe fondateur de l’oeuvre, c’est qu’en elle – et seulement en elle – le Rien est à être, et par là justifié. (…) L’idée de justification n’a de sens que par un appel à l’Ouvert. L’Ouvert n’est pas signifiable ; il est signifiance. Dans le jour de l’Ouvert éclairant à soi toute signification s’abîme. L’Ouvert est le absolu en-deçà de l’être et du sens. Il est l’apertural qui appelle à être. Tout ce qui répond à cet appel a lieu d’être, et son entrée en présence dans l’Ouvert ne fait qu’un avec l’avènement de son essence.

A être dans l’Ouvert : l’Un. On y atteint par la voie du Vide… L’affinité entre le Vide et l’Un signifie que l’Un est à être à partir de rien d’étant. Il n’est pas énonçable. Il se montre en suspens dans l’Ouvert en chaque oeuvre d’art. Tout phénomène apparaissant en elle surgit de rien, est appelé en elle à la présence de l’Un qui est le véritable exposant de la fonction ontologique. Le y apertural n’est énonçable ni dans le langage des essences, ni dans celui des états de choses. Platon fait signe vers lui mais dans l’équivoque. Il évoque la chora mais sans jamais entrer en présence d’elle-même. Il s’en forme une image-schème à partir de cette idée que ‘ce qui est nécessairement quelque part’.(…) Rien n’est sans avoir lieu. Cette tautologie constitue en réalité un paradoxe. Cet avoir lieu précède toutes les situations concernant les essences et leurs homonymes sensibles. La chora n’est leur lieu de rencontre que pour autant qu’en elles ils ont lieu. Leur être ne se manifeste que si la chora se présente, elle-même en elle-même, à son propre jour. Or l’art en est la révélation et le révélateur. » (pages 446 à 448)

« L’ouverture d’une oeuvre d’art est une avec notre ouverture à elle. Elle nous ouvre l’Ouvert, qu’à co-naître avec elle nous reconnaissons en nous. De l’Ouvert nous sommes passibles. Mais que cela soit, c’est ce que la montée de la mondanéité du monde ne supporte pas, parce qu’elle ne peut pas le porter. (…) A notre époque d’objectivation universelle, où tout est en train de devenir thème et circule sur tous les réseaux du ‘On’… nous tissons devant nous une toile de configuration et nous cherchons nos signes, que nous objectons… mais une oeuvre d’art n’est pas un objet ni sa forme une configuration livrée par la nature… Sa dimension formelle, la dimension suivant laquelle elle se forme est d’un autre ordre. Au moment apparitionnel de la montagne, il n’y a pas de différence entre sa présence et son apparition. Son entrée en présence est une avec l’avènement de son essence dans la révélation de l’Ouvert. Et parce que nous co-naissons avec elle, l’Ouvert s’ouvre en nous. Nous ne sommes pas non plus engagés dans la mondanéité du monde, en jet dans un projet dont nous serions l’ouvreur, quand, à l’apparition d’une oeuvre d’art, nous sommes saisis par l’Ouvert. (…) L’être-oeuvre d’une oeuvre d’art est une auto-genèse qui ouvre le de son avoir-lieu. Elle ne s’énonce pas. Elle se montre. Sa signifiance est une avec son apparition. Son épiphanie ne va pas sans l’autophanie de celui en présence duquel elle ‘apparaît’. Surgissant en co-présence, cette oeuvre et moi, tous deux uniques, nous nous rencontrons dans le où dont son moment apparitionnel est la révélation. En cette rencontre je suis passible de moi tel qu’ouvert à cet avènement je m’adviens. » (page 450)

Le plus étonnant, oui, maintenant il faut bien se l’avouer, c’est que cette esthétique-artistique longuement spécifiée et de façon si approfondie par Maldiney, ne rejoint jamais l’esthétique sensible du monde quotidien : elle l’ignore. Il semble fatidique que le monde sensible soit à la fois le monde de l’objectivité, et de l’objectivisme, cette conviction venue s’ajouter à l’expérience ambiguë des ‘choses’, de l’extériorité, de l’espace-temps vécus comme dimensions uniques et critères de réalité, exclusifs. L’esthétique-sensible porte en elle un vice rédhibitoire et dans ces conditions c’est non seulement la sensation qui est contestée, mais tout ce qui apparaît dans sa formation comme l’initial trompeur de toute connaissance. De plus en plus centré sur la co-naissance de l’oeuvre d’art et de son spectateur, Maldiney en vient à oublier la co-naissance d’un monde et de moi-même, et la co-naissance même de moi par moi, ignorant ce qui fonde la phénoménologie comme connaissance du monde et de soi : philosophie première en effet, et psychologie, quand toute l’oeuvre de Husserl, le fondateur, partait de la critique de ce qu’on appelait alors le ‘psychologisme’, et de l’exclusive, moderne définition du monde par le sujet en mode d’appréhension scientifique. Quelle métaphysique ou quelle philosophie première concevoir, la plus éloignée de l’expérience première de la donation d’un monde, si celle-ci est frappée à ce point de fausseté, pervertie dans sa genèse même et par les mécanismes même de sa propre production ?

Avant de poursuivre, je voudrais citer des arguments avancés par Eliane Escoubas (dans ce livre-même cité plus haut et sur le quel je m’arrêterai plus longtemps prochainement), arguments pour une ‘résistance phénoménologique à la philosophie première’.  Page 261, 262 suiv.) Nous y trouvons la réponse aux objections qui viennent d’être formulées et peut-être le dessin d’une perspective vraiment inédite de ‘philosophie première’.  » Au terme de son analyse, Maldiney est justifié d’affirmer qu’une forme n’est pas mais existe. Aussi le statut de l’oeuvre d’art est-il le même que celui de l’homme : c’est le statut de l’existant – et la phénoménologie de l’art est, comme celle de l’homme, une phénoménologie de l’existence. Qu’est-ce à dire sinon que l’existence est préalable à toute ‘identité’ et à toute scission de la subjectivité et de l’objectivité ? Que l’existence soit inobjectivable et insubjectivable, c’est donc ce que Maldiney oppose à toute philosophie première… Ce trait de l’ouverture, de la transpassibilité, du transcender sans transcendance, n’est-ce pas aussi, non seulement le propre de l’homme, mais aussi le propre de l’oeuvre d’art, qui n’en a jamais fini d’être ce qu’elle est, de devenir ce qu’elle est – un « propre sans propriétés » ? (…) Dès lors, la phénoménologie, dans sa ‘résistance’ à la philosophie première, est en relation pertinente avec une phénoménologie de l’art : plus qu’une ‘relation’, il faudrait dire que toute phénoménologie est d’abord éminemment une philosophie de l’art et même une phénoménologie comme art. » Mais c’est peut-être jouer sur les mots : si l’on ne veut pas définir étroitement la philosophie première comme une ontologie, ou une onto-théologie, voire une philosophie du langage comme on le fait souvent aujourd’hui ; si l’on veut par contre instituer en philosophie première une pensée originale de l’originel qui est ‘apparaître’ avant ‘être’ et ‘exister’ avant ‘penser’ : surgissement parfaitement gratuit (et donc pourrait-on dire ‘miraculeux’) d’un Rien à tout jamais indicible et si visiblement, irrécusablement manifeste en des ‘formes’ et un ‘rythme’. C’est intéressant à souligner, en regard de tout ce que j’ai déjà dit, en regard finalement de ces thèses maldinéennes que j’ai longuement exposées.

Eliane Escoubas conclut en ces termes : « … cette ‘pratique’ phénoménologique s’inscrit … dans la mise en place ou la mise en oeuvre, non pas de ‘traités’ systématiques, mais de ‘travaux pratiques, d’exercices’, de ‘descriptions génératrices de formes’, au sein d’une multiplicité singulière et singularisante, même si cette multiplicité peut être déroutante – parce qu’elle nous éloigne de toute unité ou totalité ou position de domination et de maximalisme propre à la philosophie première. » C’est bien cela que j’ai voulu souligner d’abord, en premier, et de suite après la formulation d’une phénoménologie de l’art qui semble bien, elle-même, le complément naturel d’une phénomènologie de l’homme. Nous allons donc voir maintenant les thèmes et les termes d’une possible philosophie première qui serait entièrement renouvelée par les neuves perspectives d’une phénoménologie instituée par son fondateur, Husserl. Cette fois, l’examen de la notion d’intentionnalité s’imposera en premier.

(1)La phénoménologie comme philosophie première ; divers auteurs, Mémoires des Annales de Phénoménologie 2011

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