L’intentionnalité en phénoménologie : un débat, toujours

Intentionnalité : chacun croira entendre et comprendre par ce mot sans mystère le dessein du fondateur de la phénoménologie. Pourtant c’est un concept dont l’évidente signification implique une métaphysique très précise et, à l’époque de sa reformulation par Husserl, une toute nouvelle perspective d’appréhension de la réalité. De la notion d’intention, formelle ou volitive suivant qu’on se borne à un objet intellectuel ou à une action, l’école de Francfort où se rendit célèbre le maître de Husserl lui-même, Brentano, avait spécifié un type de volition toujours distinct de ses objets particuliers et qu‘on pouvait étudier séparément. Mais Husserl avait reproché aux condisciples de ses débuts un ‘psychologisme’ trop enclin à voir la conscience impressionnée comme une matière par les objets autonomes d’une réalité extérieure. Husserl voulut se libérer du réalisme prévalant à la fin du siècle et tenter de signifier de manière plus convaincante que la conscience n’est pas simple contenant mais bien intention de signification dans sa démarche originelle, fondatrice. C’est une propreté d’essence qu’il veut mettre à jour et non une propreté factuelle du vécu. C’est un rapport permanent de moi-conscient au monde que je vise dans l’exercice de cette intentionnalité. Le concept s’associe à celui de ‘réduction’, une autre démarche qui veut distinguer la visée eïdétique proprement dite de cette concrétude d’un monde que je voudrais persister à croire étranger à cette visée. Cette réduction (époché) permet de prendre possession de l’intentionnalité comme caractère essentiel des vécus : elle désigne cette propriété qu’ont les vécus d’être conscience de quelque chose, de viser une réalité, de sortir d’eux-mêmes. L’intentionnalité ne signifie pas que la conscience se trouve, de fait, en face d’un monde mais, plus profondément, qu’elle n’est elle-même qu’en présence d’un monde, nuance délicate mais capitale, nullement spécieuse. Dès lors, en mettant entre parenthèses la thèse d’existence, l’époché ne perd pas le monde mais en retrouve le sens véritable, à savoir comme corrélat des vécus intentionnels, pôle d’une visée. « Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose, de porter, en sa qualité de cogito, son cogitatum en elle-même », autrement dit son corrélat intentionnel.

Les successeurs de Husserl prendront de grandes libertés avec cette notion parce qu’ils tenteront tous de la lier à d’autres concepts fondamentaux, soit scientifiques soit métaphysiques, si bien que les deux questions qui demeurent toujours sont celles-ci. La signification est-elle seulement définie par les intentions de l’énonciateur ? Le sens est-il toujours généralisable aux actes intentionnels. On trouve un examen complet des réponses actuelles dans un livre récent, La genèse de l’apparaître (1) qui rassemble plusieurs études d’Alexandre Schnell consacrées à des aspects méthodologiques et historiques du problème envisagé par les principaux auteurs qui ont donné vie à cette notion. (1) Mais pour Husserl, le premier, la phénoménologie ne fait rien d’autre qu’expliciter le sens que le monde objectif des réalités a pour nous tous dans l’expérience, sens que la philosophie peut ‘dégager’, ‘faire ressortir’, mais qu’elle ne peut jamais modifier. Elle répond en tout premier lieu au besoin de décrire et de comprendre l’expérience vécue de la vérité. C’est pourquoi, je le souligne à nouveau, la première forme qu’elle revêt est celle d’une ‘phénoménologie pure des vécus de pensée et de la connaissance’, pure, c’est-à-dire ayant exclusivement affaire, dans une généralité d’essence, aux vécus appréhendés dans l’intuition, non aux vécus aperçus empiriquement. La description pure qu’elle pratique porte sur les modes de visée de l’objet et sur les intuitions qui le présentifient, assurant à l’évidence le caractère de donation originaire. Toutefois, le ‘retour aux choses mêmes’ ne résout pas le problème du sens de l’être en général. Certes, la description phénoménologique consacre la ruine du schéma réaliste du dehors et du dedans et le sens de transcendance de l’objet ne peut plus être une production mentale ni une donnée externe. Comme science de l’ego pur, d’un ego concret saisi indépendamment de toute caractéristique intra mondaine, la phénoménologie va étudier la façon dont la conscience est originairement constituante du sens objectif de tout être. La conscience naturelle – aussi bien vie perceptive ordinaire qu’activité scientifique – adhère immédiatement à la certitude de l’existence du monde, autrement dit, elle reste naïve en ce sens qu’elle ignore sa propre participation à la donation du monde. Un autre concept, celui de ‘constitution’ est avancé par Husserl, une ‘opération anonyme de constitution’ dit-il d’abord, mais qui devient avec lui la tentative de mise à jour des corrélations entre ce qu’il appelle ‘noèses’ et ‘noèmes’, entre les vécus intentionnels et leurs corrélats. Husserl va tenter d’établir, dans une philosophie première entièrement neuve, que la transcendance qui appartient au sens d’être du monde est immanente à la subjectivité, mais pas au sens d’une inclusion réelle puisque le moi n’est pas une partie du monde. Il faudra comprendre que les phénomènes ici envisagés  ne sont pas des ‘choses’ simplement observables du dehors, pas plus que la manifestation d’un être inconnaissable. ‘Ils sont ma vie pure, avec l’ensemble de ses états vécus purs et de ses objets intentionnels’ ; ils constituent l’apparaître originaire de la chose même. De là, on devine aisément les évolutions des concepts husserliens dans l’histoire même de ses écrits fort nombreux, la variété d’interprétations qu’ils ont pu susciter et nourrir jusqu’à aujourd’hui et enfin, surtout, l’ambiguité si visible d’un recours sous-jacent à une subtile notion d’objectivité qui maintient toujours cette philosophie nouvelle dans un cadre moderne, reproche que fera précisément Michel Henry.

Mais je veux me limiter à cette notion d’intentionnalité et je choisis une fois de plus, pour assigner le propos, de revenir aux mises au point d’Henry Maldiney dans son livre déjà abondamment cité : Ouvrir le rien, l’art nu (page 74, 75) : « Qu’est-ce qui se fait jour à l’horizon soit de la vie intentionnelle soit du projet ? Réponse de Husserl : ‘Ce qui est présupposé en tout vécu (par exemple de la perception de ces fruits sur cette table) est une intuition orientée sur le sens ‘monde’, sans qu’un monde soit pensé comme étant ou comme inétant. Le corrélatif plein de l’intentionnalité n’est pas un objet mais un sens ». Réponse parallèle de Heidegger : ‘Le sens n’est pas une propriété attachée à l’étant’. Un étant n’a sens, sens d’être qu’à titre de moment d’un monde. Ce monde lui-même a sens en ce qu’un existant, de tout son pouvoir être, l’existe comme son . ‘L’essence de l’homme c’est l’être-là en lui’, qui n’est le qu’à s’ouvrir lui-même en se faisant projet d’un monde où avoir lieu. Le projet ouvre le sens du sens et fonde la mondanéité du monde et l’ipséité du moi. De cette ouverture l’être-là est éclaircie… Husserl et Heidegger découvrent, chacun selon sa voie, que l’être ne se laisse pas rabattre sur l’étant…. Semblablement, en se faisant le d’un monde auquel être, l’homme heidegerrien transcende l’étant qu’il est – factuel et sans raison d’être – vers un Soi consistant de son propre pouvoir être. Il transcende de même l’étant qu’il n’est pas et lui donne sens d’être en ouvrant un monde. Le projet ouvre la différence ontologique entre l’être et l’étant. ‘Dans le projet règne le monde. Dans le projet se produit l’intronisation de l’être de l’étant.’ (toutes citations de Heigegger empruntées à Être et temps et aux Chemins) » Cette triple perspective (Husserl, Heidegger et Maldiney) a le mérite de mettre en lumière les efforts de la phénoménologie contemporaine qui vise une axiologie pour échapper à l’ontologie ou à l’onto-théologie classiques. Mais l’équivocité du ‘sens’ demeure dans le lien soigneusement conservé, par Heidegger notamment, par le jeu de l’être et du néant dans une sphère sinon ‘objective’ mais d’une réalité totale qui échappe au regard du sujet. Le sujet est resté prisonnier d’une dimension ontologique qui le dépasse, et l’Ouvert rilkéen ou maldinéen est une redéfinition de cette dimension d’être pur, prévalence irrécusable. 

Pourtant c’est à une conversion du regard que nous conviait Husserl et c’est la méthode qui se trouve ainsi initiée qui va orienter les recherches de la majorité des philosophes du siècle en cours, même quand ils ne parviendront pas à se délivrer de la perspective ontologique. En effet il ne suffit plus qu’une description soit libre de présuppositions ; elle exige une critique de la connaissance. Il s’agit désormais de comprendre en sa matrice l’acte de connaître, l’ensemble des relations, des procédures, des structures dans lesquelles la connaissance trouve sa validité. Toute objectivité constituée correspond à son type d’essence, elle renvoie à la forme essentielle de l’intentionnalité multiple, réelle ou possible, qui est constitutive pour cette objectivité. Toute la vie de la conscience est ainsi dominée par un apriori constitutif universel dont l’examen est la tâche de la phénoménologie. Tout être objectif et toute vérité ayant son fondement dans la subjectivité, une vérité concernant la subjectivité elle-même n’échappe pas à la règle : elle aura aussi son fondement dans cette subjectivité ! La phénoménologie apparaît alors comme une élucidation de toute forme d’être possible dans une auto-élucidation systématique de la vie transcendantale. Toute la difficulté qui apparaît ici, immense, est celle qui vient à opposer un moi constituant le monde dans le procès de sa vie naturelle, à un moi qui serait comme spectateur, phénoménologique, c’est-à-dire dans l’observation du moi naturel. Mais alors comment concevoir un moi ‘phénoménologique’ qui se situerait lui-même hors, voire en insondable précédence, à l’activité constituante. L’aporie que je signale ici, la philosophie n’en viendra jamais à bout, et la phénoménologie qui l’a mise en exergue, non plus ! C’est très précisément ce qui conduit Michel Henry à une refondation de la phénoménologie permettant cette fois ce qu’il appelle une Archi-révélation pathétique de la vie se substituant au mode de donation de la pensée qui s’était déjà mis à jour par la réduction. Mais la vie, pathétique, ne se substitue pas à l’être ! Cette nouvelle réduction, en quelque sorte, s’applique phénoménologiquement au domaine de la vie, comme Maine de Biran, dans ses célèbres publications de 1804 à 1806 l’avait déjà montré, mais encore au domaine du langage, dépassant cette fois les thèses heideggériennes sur la poésie oraculaire – son Holderlin notamment… J’en viendrai ultérieurement à un nouvel examen de la – possible – parole poétique, alternative à une métaphysique de l’impossible, de l’impossible systématique !

Je concluerai aujourd’hui avec Michel Henry. Je ne sais si je suis parvenu à clarifier un débat aussi technique, mais, pour rendre mon propos le plus accessible possible, je citerai cette fois des passages des Entretiens (2) de Michel Henry qui expose clairement sa critique, tout en parvenant à nous apporter cette fois les clartés nécessaires à une problématique  ‘métaphysique’, si on l’appelle toujours ainsi, mais entièrement renouvelée comme nous le verrons. « Si les savoirs ne sont éclatés que considérés dans leur aspect objectif, qu’il (Husserl) appelle noématique – i.e. ce qui est pensé – on retrouve alors dans leur aspect noétique – c’est-à-dire pensant, du côté de la pensée – leur unité fondamentale. Dans ces conditions, nous retrouvons également, dans sa capacité créatrice, un homme libre, démenti de l’homme-objet réduit à des particules et à des molécules.  » Mais cela ne satisfait pas entièrement Michel Henry : « … il faudrait que puissent être découvertes ces activités constituantes qui sont anonymes et que nous ne voyons pas… Une connaissance de ce qui ne se voit pas est-elle possible et comment ? C’est ma critique de Husserl : il n’est pas possible d’acquérir une connaissance de cette subjectivité nocturne et mystérieuse qui produit non seulement des objets scientifiques mais les objets eux-mêmes. On peut démontrer que les objets ne sont là que parce qu’il y a des actes perceptifs qui construisent les données sensorielles. Notre monde n’est pas un monde tout fait… Nous avons, autrement que par un voir, la révélation de l’activité de la vie. La vie ne s’épuise pas dans une activité de connaissance, cette dernière n’est qu’une modalité de la vie… La possibilité de découvrir l’unité du savoir ne se situe donc plus du côté constitué ou noématique, mais du côté de l’activité constituante, laquelle implique en dernière instance le savoir de la vie. » (Pages 102/103) Plus loin, ce reproche décisif adressé à Husserl, et une pensée qui fonde et oriente tout à fait sa démarche : « Si Husserl reste prisonnier des impasses classiques, c’est parce que cette conscience comprise comme le naturant ultime reste essentiellement orientée vers le monde et vers l’ensemble des objectivités qui le composent. La ‘vie’ de cette conscience s’épuise ainsi dans la constitution des choses. Ce qu’est cette vie de la conscience en elle-même et non plus dans sa relation intentionnelle à un dehors, Husserl ne le dit pas, il ne le sait pas. La vie demeure plongée chez lui dans l’anonymat… » (page 149) 

Dans un entretien plus récent, presque à la fin de sa vie, Michel Henry ajoute pour préciser ultimement la portée de ses propres découvertes : « Je dirais du savoir de la vie que c’est un savoir immédiat qui ignore toute histoire, qui n’a pas de lacunes et qui est donc absolu car une sensation se connaît totalement, entièrement elle-même… Il y a une épreuve de soi continue, qui habite tous nos pouvoirs et qui nous rend capables de voir, marcher etc… – mais à l’égard de ce pouvoir radical nous sommes sans pouvoir. » C’est ici qu’une nouvelle dimension ‘phénoménologique’ se fait jour, ‘tournant théologique pour les uns’, accomplissement pour les autres : « Ce savoir a-t-il un rapport avec un savoir de type religieux ? Oui. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de la vie et que la vie est sacrée… Parce que le savoir de la vie n’est pas seulement ce savoir absolu totalement différent du savoir sujet-objet qui repose sur une séparation, c’est aussi un savoir qui n’implique aucune domination. La vie se caractérise par sa passivité vis-à-vis d’elle-même. » (page 108) C’est d’abord une nouvelle reprise du thème biranien qui l’avait mis sur la voie, puis, avec cette irruption d’une dimension sacrée, Michel Henry en vient à ce qui sera la conclusion de son trajet philosophique : « Les religions ne sont que les différentes façons d’exprimer ce non-pouvoir fondamental, qui est inscrit dans la passivité même de la vie. ‘Je suis dans la vie’ signifie que cette vie me traverse et c’est cela le mystère… La vie, c’est l’immanence, la présence-dans, c’est-à-dire que dans le vivant il y a, non des traces de la vie, mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être en lui-même… » (page 122) C’est ainsi que je rejoins le sujet d’une philosophie première, d’une reprise de la problématique dans son ensemble à la lumière des découvertes opérées par toute une famille d’auteurs. Je devrai aborder dans mon enquête des aspects importants des analyses proposées par Emmanuel Lévinas, Jean-Luc-Marion, Marc Richir : surtout ce dernier qui donne un éclairage saisissant à une toute nouvelle philosophie du sujet comme ‘philosophie première’.  Mais c’est Michel Henry, comme on vient de le voir, qui redonne un sens plus profond que jamais, totalement inédit, à la démarche ‘religieuse’. Ce seront quelques pas supplémentaires, d’une ‘philosophie première’ à la découverte ultime, entièrement personnelle de soi-même qui n’est pas seulement un aboutissement philosophique mais bien celui de notre destinée, le travail requis de chacun de nous.

(1) Alexander Schnell : La genèse de l’apparaître : Etudes phénoménologiques sur le satut de l’intentionnalité. Mémoires des Annales de Phénoménologie (2004) Un ouvrage très savant, exigeant une solide formation philosophique, je tiens à en avertir mes lecteurs.

(2) Michel Henry : Entretiens (de 1976 à 2002) Sulliver 2007. Des entretiens qui ne sont pas des ‘doublons’ de ceux qui se trouvent dans Auto-Donation. Je recommande absolument cette lecture.

2 commentaires sur “L’intentionnalité en phénoménologie : un débat, toujours

  1. Et je sens que le cœur de l’affaire est là…entre cette passivité totale de la vie envers son fond…et le Geste Jourdanien qui s’accomplit de lui-même, Acte et pourtant Pathos . S’être mais se souffrir….ma raison y perd ses ailes!

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