L’art ‘moderne’ vieillira-t-il ? La collection Stein à Paris

On en arrive là peu à peu : sûr d’attirer les foules, on expose des ‘stars’ du ‘contemporain’ sans rechigner à la dépense (Anselm Kiefer, Anish Kapoor dernièrement au Grand-Palais ; Jeff Koons,  Takashi Murakami au Palais de Versailles) mais les crédits en baisse ne permettent plus de riches expositions monographiques comme par le passé, à cause du coût excessivement élevé des prêts, du transport, des assurances – je suppose… On essaie de créer un événement, avec plus ou moins de bonheur et ça se passe à Paris comme dans les musées de province aujourd’hui. L’idée peut être heureuse, comme au Musée du Luxembourg : « Cézanne et Paris », mais au Grand-Palais, en ce moment par exemple : « des jouets et des hommes… », ce n’est qu’une curiosité, dans le genre sociologisant qui est à la mode. Mais on peut  voir aussi au Grand-Palais une exposition consacrée à la famille Stein, célèbre pour avoir encouragé dès le début du siècle ceux qui allaient devenir les plus grands créateurs de la modernité. Sont accrochés des tableaux des quatre ‘grands’ (les big four : Manet, Degas, Renoir et Cézanne) qui ont orné les salons des Stein et particulièrement des portraits de la grande Gertrude, des oeuvres parfois de ses protégés, comme le Picasso ci-dessous, ou même Gertrude toute de bronze statufiée, telle qu’elle se découvrait, imposante, autoritaire, animée d’une grande force mise au service de l’art nouveau. Cela vaut  le déplacement, même si l’on se sent un peu déçu finalement parce que le meilleur des peintres ici représentés ne s’y trouve pas ! Mais les quatre ‘grands’ se remarquent, et ceux qui leur succèderont, dont Picasso qui est ‘la’ découverte de Gertrude, ou d’autres d’avant et après la Grande-Guerre, comme Juan Gris qui est toujours une belle surprise, puis Matisse – Leo Stein et son épouse comptent parmi les premiers ‘matissiens’ -Bonnard, Manguin, Vallotton, plus tard encore, Masson, Picabia et même un extraordinaire Balthus que je n’avais jamais vu ; tout son style dans la vision d’un ‘cheval et de son spahi’ – pas le contraire ! Le plus étonnant peut-être étant les nombreuses esquisses des Demoiselles d’Avignon qui manifestent si éloquemment l’influence des masques ‘nègres’ sur le jeune Picasso. Mais, interdit de photographier ! J’ai dû aller chercher sur le Net … Gertrude … et les Demoiselles…

Pablo Picasso : Gertrude Stein

Faute de pouvoir thématiser plus explicitement sur cette exposition, j’ai élargi mon sujet , pris de la distance pour poser la question suivante :  cet art ‘moderne’ qui triomphe, et scandalise d’abord, au début du siècle, a-t-il vielli, vieillira-t-il ? Je pose autrement la question : n’y a-t-il pas dans l’art moderne de ce début de siècle, si soucieux de s’inventer des formes radicalement nouvelles, une part d’universalité dans cette figuration qu’il respectera jusqu’à la révolution de l’art abstrait ? Je dis simplement universalité, plutôt que beauté, devenue trop classique, en précisant humanité, une figure d’humanité radicalement neuve, totalement inédite et capable de nous toucher plus que par le passé, capable de proposer un dessin d’une beauté neuve qui atteigne plus de réalité profonde, plus de vérité, et donc capable de nous bouleverser davantage. Je donnerai simplement pour exemple ici les visages qu’on peut voir au Musée de l’Orangerie : c’était pour moi le déplacement qui s’imposait après la visite aux Stein du Grand-Palais, complémentaire et tellement plus riche, et le besoin de revoir quelques uns des ‘grands’ fondateurs de l’art moderne. Et quelques autres que Paul Guillaume avait su si intelligemment gardés dans sa collection. Je propose une réflexion que m’inspirent les visages de familiers peints par Renoir, Cézanne, Modigliani, Derain, Soutine, visibles au Musée de l’Orangerie. Et je reviendrai par la même occasion aux esquisses des Demoiselles, un travail préparatoire de Picasso qui se trouve au Grand-Palais. L’impressionnisme, bien nommé ou pas, nous allons voir, n’est pas une conquête limitée à des recettes radicalement nouvelles de composition, de choix des couleurs, de style de peinture, d’inventions techniques – si, on achètera ses peintures toutes faites dans des tubes ! C’est la conquête d’une plus grande liberté de peindre et par conséquent la conquête de tous les moyens qui favorisent cette affirmation révolutionnaire.

La révolution, on le sait, on la doit à Manet, le premier, et d’ailleurs estimé « le premier dans la décrépitude de son art » par un Baudelaire qui n’en mesurait pas les vrais enjeux – on n’a jamais su expliquer ce propos. Cette liberté vise une autre beauté et une autre vérité et, fait entièrement nouveau dans l’histoire de l’art, dans l’affirmation la plus péremptoire d’individualités, de singularités fortement marquées, autant celle du peintre lui-même que de son sujet. C’est bien son fils Jean que Renoir peint, câliné par sa maman. C’est son épouse que Cézanne peint, une épouse que son caractère ombrageux rendra de plus en plus malheureuse, et cela aussi se voit ! Ce sont des amis, des familiers que peignent Modigliani, Picasso, Derain ou Soutine, des êtres aimés souvent , proches toujours, tant cette empathie commande une vérité d’art et de peinture. Ces modèles ont une personnalité qu’ils choississent de ne pas ignorer, bien au contraire : et c’est en exhibant cette individualité, disons-le ainsi, qu’ils évoquent une part réelle d’humanité bien vivante et toujours si proche de nous après tant d’années. Mais, autant d’artistes, autant de personnalités et de styles différents aussi, et c’est à travers cette précision, cette expressivité riche d’autant d’individualisme que se lit, se découvre la plus grande vérité d’humanité. Un miracle différent à chaque fois, une vie unique, à chaque fois devenue impérissable, et qui nous parle une langue ineffaçable, immédiatement compréhensible et pour toujours. Ce ne sont pas des archétypes qu’on illustre, des modèles abstraits qui prennent figure dans une vérité de morale dont on voudrait illustrer l’exemplarité. Ce sont des êtres vivants, nullement extraordinaires, qui prennent pourtant figure ou image de vérité intemporelle dans l’expression même d’un moment de leur existence, un instant assez commun mais saisi dans le vif de son authenticité momentanée. Ce n’est pas non plus un parti-pris réaliste : il y a bien la rencontre de deux caractères, celui du peintre et de son sujet ! L’art est convention, il l’a toujours été, ouvertement, et il le restera. Mais alors que les conventions du passé visaient une idéalité morale, les conventions modernes visent une réalité sensible, mais que nous n’avons pas su voir, que nous avons perdue, oubliée, négligée, faute de la ‘lire’ dans la profondeur de son évidence donnée. C’est une double révélation qui se produit : celle d’une individualité, et celle d’une universalité, d’une intemporalité hautement figurée dans le présent de sa manifestation, et si richement, si éloquemment, qu’elles franchiront ensemble sans doute les barrières du temps historique.  C’est anecdotique au départ : voilà que nous savons, sans jamais l’avoir connue, ‘qui’ est Madame Cézanne, même si c’est Paul Cézanne, son mari, qui nous la présente ! Et c’est une peinture de ‘caractères’ comme nous n’en avons jamais vue.

 

Le ‘petit’ Jean Renoir

 Un ‘adolescent’ de Pablo Picasso

La ‘fiancée’ par Soutine !

La ‘femme au ruban noir’ de Modigliani

Marie Laurencin

La nièce d’André Derain

Maintenant, sans pouvoir aborder le thème du paysage, trop vaste, je propose une autre réflexion relative au style personnel du peintre, son écritture ou sa technique si l’on préfère. Mais je ne m’apesantirai pas : il suffit bien de voir ces tableaux exposés côte à côte ! Je choisis quelques fruits qu’on appelle bien à tort des ‘natures mortes’. Pas de mensonge possible : on reconnaît des pêches, des poires, des pommes, des fraises. Mais on découvre aussi l’intention stylistique du peintre. Renoir, véritable impressionniste, veut montrer une chair, et par le dessin, la couleur, il l’évoque franchement comme on a vu plus haut la chair de l’enfant. La sensation traduite ici se veut sensuelle, elle évoque un sentiment de plaisir, d’amour et même en un mot, de bonheur. Et nous le partageons avec lui. On sait que Cézanne est tout différent : la vérité qu’il vise est plus plastique, elle s’ordonne en une architecture qu’il va s’efforcer toute sa vie de rendre plus visible, palpable, au point d’en perdre quasiment la forme des objets et d’approcher ainsi l’abstraction qui va naître. Si l’un favorise la fusion des couleurs qui estompent presque les contours, l’autre insiste à la fois sur le dessin qu’il souligne fortement, mais en rivalité avec la couleur, jusqu’à cette coïncidence d’expression qui favorise la richesse des deux. Et c’est toute la leçon, à mon avis, qui se dégage ici, qui porte sur l’impressionnisme de l’un et le modernisme plus affirmé de l’autre, avant la déconstruction du cubisme ou l’invention de l’abstraction qui paraissent déjà, à la lumière de cette comparaison, des plans bien intellectuels, au moins les exagérations de tentatives déjà éprouvées . Si j’ai ajouté un tableau de Derain, c’est pour prouver que cette voie de l’abstraction ne s’imposait pas si totalement. Il ya un infini de visibilité qui se délivre dans l’invention renouvelée d’images figuratives : cette miche de pain, ce verre de vin ont une puissance d’apparition, une force de suggestion, une authenticité qui augmentent le sentiment d’appartenir à une réalité que la vie quotidienne a énervée, une réalité qu’on peut qualifier de ‘miraculeuse’ et qui semble irrévocable – pas rien, non, ce n’est pas ‘rien’ qui donne à voir ! En tout cas, et à mon avis, ce n’est pas la non-figuration seule qui peut dire le sens profond d’une image, son secret, enfoui, son essence en un mot. La sensation chère à Cézanne, voilà la voie royale !

  

 Les ‘fruits’ de Renoir

 et les ‘fruits’ de Cézanne !

 des ‘fraises’ de Renoir

Une table de fruits d’André Derain

J’en finis. Ce qui est parfaitement évident avec les esquisses des Demoiselles, directement inspirées, et de l’aveu même de leur auteur, des masques ‘nègres’ qu’il avait pu voir à une exposition coloniale de Paris ou chez des antiquaires, c’est cette fois une intention à mon avis, plus intellectuelle, de transformer la vision de la réalité, d’imposer une marque au dessin, à la silhouette, qui modifie notre vision et notre sentiment, qui métamorphose même notre prore vision. Une marque, par une intervention volontaire du geste créateur, mais qui pousse comme une deuxième création d’intention purement humaine cette fois, l’esthétique devenant esthétisme… Mais ce qu’on appellera plus tard ‘déconstruction’ apparaît bien ici comme une construction ou plus prosaïquement ce qu’on a toujours appelé fort justement une représentation, conviction et affirmation artistique ici qui, si elle a le mérite de l’originalité, de la radicale nouveauté, peut aussi paraître d’une outrecuidance fort contestable. 

Picasso : esquisse pour les Demoiselles d’Avignon

On sait bien que Picasso ira beaucoup plus loin dans la déformation des visages et des corps – beaucoup plus loin que ce cubisme qui s’annonce ici (et c’est ce que Braque ne fera pas !). Je ne juge pas cette démarche : la postérité a jugé, estimant que le 20ème siècle avait été le siècle de Picasso (Pierre Daix). Je préfèrerais dire : le triomphe de l’abstraction quand le cubisme s’est finalement révélé un nouvel académisme ; et aussi ses limites, son essoufflement dès la fin des années 60, souvent même la conservation de la figuration (génial Balthus !) ou son complet dépassement dans l’excès du choix exclusif de la couleur noire des tableaux de Soulage. Je ne voudrais pas terminer sans répondre à ma question, elle-même déjà bien téméraire. Je crois que cet art moderne qui avait trouvé une nouvelle figuration, un autre chemin de vérité ai-je même dit, ne vieillira pas. Par contre je ne suis pas sûr que ses excès, ceux-là mêmes qui ont initié les pires égarements de l’art contemporain, une perte de sens programmée, un nihilisme affiché, volontairement destructeur, je ne suis pas sûr que cet art-là imprimera des traces ineffaçables dans les mémoires du futur, si nous pouvons espérer en avoir encore un. Mais c’est une autre perspective de réflexion.

Pablo Picasso : Les Demoiselles d’Avignon (1907) – détail

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