La phénoménologie comme philosophie première (2)

On ne devrait jamais donner le ‘clap’ de fin avant d’avoir laissé se dérouler le film tout entier. Pourtant c’est ce que je vais faire ici, pour la simple raison que je me demande encore si je dois poursuivre de nouvelles investigations, rapporter ce qui tient lieu de débat dans la philosophie contemporaine, proposer de nouvelles explications ou de nouveaux éclaircissements quand les conclusions apparaissent si nettement chez Henry dont je viens de relire les Entretiens, ainsi que dans tout mon travail précédent, ces quatre années où je me suis efforcé de décrire la grande dramaturgie de l’apparaître d’un moi-monde, si évident tout compte fait, si peu absurde, et si libre, et à ce point destiné à se connaître au risque permanent de se perdre. Donc, avant d’aborder une dernière fois cette éventualité de proposer la phénoménologie comme philosophie première, je citerai le Michel Henry de 2002, quelques mois avant sa disparition. « Dans une phénoménologie de la vie, la finitude doit se comprendre à partir de la vie. La vie est infinie, absolue. Mais moi, je ne suis pas cette vie, je ne suis qu’un vivant. C’est seulement dans le rapport du vivant à la vie absolue que notre finitude peut se comprendre. D’une part, je suis un moi, un Soi transcendantal, mais ce n’est pas moi qui me suis apporté dans ce moi que je suis, et c’est en ce sens que je suis fini, d’une finitude radicale. Je ne suis apporté en moi, donné à moi-même pour être ce Soi que je suis à jamais, que dans l’auto-donation de la vie absolue qui s’apporte elle-même en soi. Plus radicale est ma finitude, plus décisive l’empreinte en laquelle la vie absolue me donne à moi-même et qui n’est autre que l’étreinte dont elle s’étreint elle-même éternellement. » (page 153) On voit bien ici que toute la difficulté de la philosophie, éternellement si je puis dire, irrémédiablement sans doute, sera dans l’oscillation périlleuse entre l’aveu de cette finitude, ou de cette passivité, ce qui revient au même ici, et l’étonnante, inexplicable, formidable appartenance à l’Absolu éprouvé comme Le Seul par tous les grands mystiques depuis Plotin qui l’a si clairement confessé, le premier.

Je citerai principalement ici un ouvrage collectif où s’associent de jeunes phénoménologues, sous la houlette de Marc Richir, pour exposer, démêler, approfondir et critiquer aussi les grandes thèses du fondateur, Husserl. C’est une lecture difficile parce que chacun des auteurs s’efforce d’aller un peu plus loin dans l’analyse que tous ses prédécesseurs. Les grands noms sont cités : Finck, Levinas, Merleau-Ponty mais tout le travail porte sur l’examen d’une seule question, une seule perpective : peut-on aujourd’hui prétendre que la phénoménologie constitue une nouvelle philosophie première. Le livre a été publié par les Mémoires des Annales de Phénoménologie (1). Dans un article signé de Jean-François Lavigne, il est rappelé que le propos, au départ, est abordé par Husserl lui-même : »On appellera ‘philosophie première’ celle qui ‘en soi’, c’est-à-dire en vertu de raisons intrinsèques essentielles, est la première. » (Philosophie première 1923-1924) Et parmi ces raisons intrinsèques essentielles, le retour à la subjectivité pure, qui caractérise au premier chef la démarche husserlienne : Husserl encore : « Revenir à la subjectivité pure, à l’ ego cogito, cela signifie prendre conscience de l’être irréductible, de l’être en dernière instance indubitable, c’est-à-dire de ce qui de son côté est présupposé dans toute mise en question et dans toute mise en doute. Or, dès qu’on a saisi cette sujectivité pure, l’on se rend compte aussi que dans ses vécus de conscience pure est la source originaire de toutes les donations de sens, le lieu originaire où tout être objectif qui doit pouvoir signifier quelque chose et valoir comme existant pour le moi connaissant reçoit sa signification, sa validité… Ce n’est que dans ce genre de vivre subjectif que prend naissance toute espèce d’objectivité en tant que contenu de sens de la conscience correspondante. » (PPP page 37) Et l’on voit bien ainsi que c’est cette ‘philosophie première’ que rejoignent tous les successeurs de Husserl, et particulièrement Michel Henry que je n’ai pu m’empêcher de citer en premier, parce que celui qui révèle ultimement la signification de l’effort de connaissance phénoménologique, aboutissant à une philosophie du sujet et de la chair. Mais quelle philosophie première, restaurée si puis dire, peut ici trouver son illustration – telle est la question abordée par les jeunes phénoménologues cités plus haut. Voici déjà la conclusion de Jean-François Lavigne qui se garde encore de renverser tout à fait les thèses classiques« A proprement parler, la réalité naturelle n’est pas réellement suspendue, elle a seulement été perdue de vue. En effet, au fondement de tout ce processus demeure, quoi qu’en dise Husserl, une position originelle qu’aucune reflexivité complexe ne peut altérer, ni même atteindre : la prédonation originaire de la réalité. La réduction dite transcendantale n’est donc en fait qu’un produit médiat de l’attitude naturelle. » (PPP page 45)

Cet horizon de ‘philosophie première’ est à son tour scruté par Yves Mayzaud qui examine les transformations du concept de monade qui se trouvait au centre de la philosophie de Leibniz, longtemps estimée comme le modèle le plus complet d’une philosophie première à l’âge classique – et avant la célèbre critique de Kant. « La monade se profile dans presque toutes les analyses phénoménologiques husserliennes en ce qu’elle n’est rien d’autre que l’être transcendantal clos sur lui-même dans sa dynamique auto-objectivante. Mais elle n’est pas close comme chez Leibniz. Elle est ouverte, voire, elle est par définition ouverture ou déploiement de l’horizon originaire. Elle n’est pas un atome formel qui contemplerait la Création, mais une perspective qui englobe tous les objets contenus dans l’horizon à titre de potentialités prédessinées… A la différence de Husserl, Leibniz annonce clairement quel est le moteur de la monade : l’appétition qui la fait passer d’une perception à une autre. Pour notre philosophe… la réponse la plus simple consiste à poser la vie comme son propre moteur… La subjectivité transcendantale n’est pas comprise comme structure normative par définition immobile, mais comme volonté infinie qui ‘institue une habitualité profonde dans la personne et spécialement (dans celle) du phénoménologue’… Le ‘moteur’ de la monade serait en conséquence la volonté mais en un sens husserlien d’institution de soi. Elle ne se manifesterait pas en tant que volonté, mais – dans l’analyse phénoménologique – sous la forme d’un vécu… Cette volonté ne suffit cependant pas, et c’est toute l’originalité de Husserl. Notre conception de la monade, comme ouverture ou horizon, implique un enchevêtrement des monades entre elles… l’empathie ou le phénomène de l’appariement originaire est une appréhension de l’autre subjectivité en moi… L’autre n’est pas un objet de conscience contingent qui pourrait ne pas être objet, mais il est au contraire un objet nécessaire – une conscience sans empathie ne pourrait pas être une conscience. De ce fait, l’empathie n’est n’est pas seulement une objectivation, mais aussi un principe de la subjectivation… Le philosophe qui entend fonder une philosophie première ne peut faire autrement que de réduire son intimité et de se mettre entre parenthèses. En revanche, la structure personnelle ne pouvant être réduite, Husserl ne peut pas faire autre chose que de produire une philosophie conforme à sa personne, c’est-à-dire qu’il ne peut faire autrement que d’inscrire des vérités universelles au sein de cet horizon personne, ce qui suppose nécessairement de rendre cet horizon adéquat à la phénoménalisation de ces vérités en lui… Si les autres subjectivités transcendantales forment les principes du déploiement de mon horizon… alors l’oeuvre de celui qui a pour vocation de philosopher n’est jamais seulement pour soi, mais aussi pour les autres… d’être pour eux ce qu’ils sont pour moi : un principe de leur propre subjectivation… C’est en ce sens qu’on pourra dire que (la phénoménologie) est réellement métaphysique et première. » (PPP pages 58, 59)

Cette découverte, on s’en aperçoit, réellement essentielle du rôle de l’altérité en phénoménologie nous entraîne irrésistiblement à évoquer l’oeuvre de Levinas, ce qui est fait par Nicolas Monseu : « Le principe herméneutique à la source de toute l’interprétation de Levinas est d’ordre ontologique et se présente explicitement comme étant d’inspiration heideggérienne. En cherchant à fonder la phénoménologie transcendantale sur une ‘théorie de l’être’, Levinas a sans doute expliqué ‘l’arbre par son fruit’, soit Husserl par Heidegger. Cette ‘nouvelle conception de l’être’ – qui lie la notion d’être avec celle du vécu – pose donc d’emblée une identité entre le sens de l’être et les modes d’être donnés à la conscience, c’est-à-dire une identité entre l’existence de l’être et son mode de ‘rencontrer la vie’. Levinas l’affirme : ‘être, c’est être vécu, c’est avoir un sens dans la vie.’ L’analyse phénoménologique est ainsi une recherche sur la signification de l’existence même de l’être et Husserl est présenté tout de go ‘comme ayant déjà aperçu le problème ontologique de l’être’… (PPP page 75) Toutefois ce n’est pas uniquement le caractère absolu de la vie de la conscience qui retient Levinas, c’est aussi, et peut-être surtout, le fait que l’expérience phénoménologique de la conscience ne peut être interprétée dans les termes d’un domaine d’intériorité radicalement opposé au monde des objets. Le ‘sens intrinsèque’ de la vie de la conscience est l’intentionnalité, dont Levinas affirme la signification ontologique en insistant sur sa valeur libératoire et novatrice qui provient du caractère ‘insolite’ de poser, au fondement de toutes les activités de l’homme, l’acte de viser comme ‘essence de l’être psychique’, qui correspond à l’événement primordial de la sortie de soi. Décrire ce processus de l’intentionnalité revient à décrire ‘la vie consciente comme une vie en présence de l’objet transcendant’, c’est-à-dire, précisément, ce ‘phénomène premier et original, dont l’objet et le sujet de la philosophie traditionnelle ne sont que des abstractions. ce phénomène premier est donc celui de la transcendance et détermine le caractère de l’intentionnalité : la conscience est présence originaire aux objets transcendants. D’où cette formule : ‘l’intentionnalité fait la subjectivité même du sujet…’ Nous sommes d’autant plus en ‘philosophie première’ avec Levinas que celui-ci en vient à poser la question de la vérité qui, à ses yeux, n’est plus seulement limitée au jugement comme cela avait été le cas dans toute l’histoire de l’idéalisme ; il dira même que « ce n’est pas avec le jugement que la vérité commence ». L’essence de la conscience qui se révèle ainsi dans l’intentionnalité selon lui, ni une loi de la pensée ni une catégorie logique, mais ce qui renvoie à ce phénomène primordial du rapport à la chose même.  » Le problème de la vérité devient le problème des modes de la présence… c’est-à-dire de cette conception pour laquelle le sujet est entendu comme un être qui, dans la mesure où il existe, se trouve déjà en présence du monde, cette relation constituant son être même. » (PPP page 77)

Pour Bernard Waldenfels, ces observations conduisent à une refonte de toute la phénoménologie. Dans son article sur ‘les fondements et surplus de l’expérience’, il élargit les frontières de cette nouvelle philosophie ‘première’ à partir même des questions qui fondaient la métaphysique classique. « La question-clef de la phénoménologie se laisse formuler comme suit : comment apparaît ou se montre ce qui m’apparaît ou nous apparaît ? A cette espèce de fonctionnement, il y a quelques éléments remarquables. 1/ La question du ‘comment’ se place avant la question du ‘qu’est-ce que’. L’ontologie classique avec ses questions en ‘qu’est-ce que’ ne disparaît pas ; il y a une ontologie formelle qui s’occupe principalement du quelque chose, et des ontologies régionales qui se laissent guider par certaines essentialités… Pourtant pour Husserl, celles-ci sont toutes des ontologies phénoménologiques qui ne sont pas à confondre avec une phénoménologie ontologique… 2/ Ce qui apparaît comme premier dans la question énoncée n’est pas un quelque chose ni une substance, mais un événement désigné linguistiquement par des verbes, à savoir ‘apparaître’, ‘se montrer’… 3/ La formule fondamentale ‘quelque chose en tant que quelque chose’ ou ‘en tant que tel’ ne désigne pas une unité originelle, mais une différence originelle que je prends soin de désigner en référence à la différence de l’objet et de la signification comme ‘différence significative’… L’effondrement du ‘qu’est-ce que’ et du ‘comment’, l’effondrement au fond de la réalité effective et du sens, chatoie entre une pure réalité effective et un pur sens ; c’est pourquoi matérialisme et idéalisme se rencontrent toujours à nouveau comme des frères ennemis. » (PPP page 103) Là nous sommes bien dans le renversement des thèses classiques, mais le lien au monde, la situation exstatique du sujet qui s’éprouve dans sa mondanité ne semble pas ébranlée. « Dans le ‘comment’ de l’apparaître, notre expérience s’articule et s’organise. Si s’interrompaient ici nos réflexions, et si elles ne décidaient pas de tenir compte du ‘que’ de l’apparaître, alors nous finirions par un positivisme du sens. Le ‘il y a’ du sens, qui a tout à fait son bien-fondé en tant qu’expression de la contingence, ferait de l’esbrouffe en tant que fait dernier. Cela signifierait plus précisément : il y a de la conscience, du langage, de la société, de la culture, du symbole, des médias ou depuis peu un cerveau conférant de la signification ; ainsi nous défendrions une croyance du sens variée, qui serait aussi naturelle que l’attitude dite naturelle… L’expérience est fondée dans un premier donné, que ce soit une impression originaire, une sphère primordiale ou le primat du présent, et elle est dirigée vers une fin dernière. L’universalisation prend son envol comme finalisation. Si l’apparaître est coincé entre la corrélation du noème et de la noèse et si l’événement de l’apparaître est signifié comme la série des actes intentionnels, alors il en vient de plus en plus à une subjectivation des événements. Malgré des pré-niveaux passifs, un sujet actif a le dernier mot. » (PPP page 106)

C’est ainsi que Rolf Kühn détermine à son tour ‘le lieu originaire de la phénoménologie et de la métaphysique’ : « Si l’immanence de l’être, invisiblement sombre, de l’affectif est un savoir absolu, alors ‘la réinscription de la phénoménologie’ dans cet absolu est certes une réinscription dans la métaphysique, mais pas nécessairement dans l’histoire onto-théologique de la métaphysique telle qu’elle a existé jusqu’à présent, laquelle est soumise à la destruction dans le sens phénoménologique radical, dans la mesure où l’épreuve intime de soi de l’affectivité n’admet ni l’apparence ni l’apparition comme une conséquence de ce qu’elle a ontologiquement été rendue visible. Cette affectivité exige, en tant qu’auto-apparaître, que sa phénoménologie doive se régler selon l’essence de l’apparaître en tant que tel et non plus selon la méthode. Par là, non seulement l’oubli de la vie en tant qu’oubli de soi perdu à la transcendance devient central, mais, ‘métaphysiquement’, toute propriété phénoménologique qui repose sur la structure d’immanence conduit de façon principielle à l’acte de l’être en tant que vie parce que sa réalité n’est plus médiatisée par une compréhension de l’être, mais qu’elle doit devenir compréhensible à partir de la vie absolue elle-même. En effet, par la structure d’unité affective de l’être affecté vivant de toute réalité apparaissante, le cercle – qui soumet d’abord l’absolu à un principe du savoir qu’il reste ensuite à éclaircir à partir de cet absolu lui-même – est rompu. La subjectivité occupe ainsi, il est vrai, une position centrale parce que l’ego (Moi) n’est plus défini par une autre structure que par l’immanence affective passible, ce qui, toutefois, ne signifie plus une dépendance du point de vue de l’histoire de la métaphysique dans la mesure où aucune conscience réflexive et subjective ne fournit le modèle pour ce pathos d’affectivité qui, dans son caractère inconditionné en tant que passibilité pure, doit pourtant être nommé ‘métaphysique’ en un nouveau sens. » (PPP page 131) Il m’est impossible en quelques pages de faire le bilan d’une exploration aussi riche, à laquelle ont particpé des auteurs nombreux, tous enthousiastes et compétents, un langage que j’ai toujours beaucoup de mal à simplifier, résumer ou, je m’y risque à peine, vulgariser. Mais les choix que j’ai faits pour cette petite anthologie, qui n’est d’ailleurs pas achevée, montrent assez éloquemment que les meilleures réponses nous sont offertes par l’héroïsme philosophique d’un Michel Henry qui n’hésitera pas, lui, à introduire la notion d’auto-affection d’un absolu littéralement inassignable et qu’il désignera sous le nom de Vie, l’institution d’une inédite ‘philosophie première’. Savoir si c’est au prix d’un véritable ‘tournant théologique’, c’est une tout autre question ; qui déborde vraiment le cadre de la philosophie, ce serait la vraie question, d’une philosophie qui ne se suffit plus des limites ‘naturelles’ que la tradition lui avait imposées depuis le Moyen-Âge déjà, hors cet empire de la Révélation entièrement soumis aux clercs d’une université étroitement soumise à la religion révélée.

(1) La phénoménologie comme philosophie première : K. Novotny, A. Schnell, L. Tengelyi et alii, Mémoires des Annales de Phénoménologie, 2011 – ( dans mon article : PPP)

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