La phénoménologie comme philosophie première (4)

C’est bien la première fois qu’on m’en redemande ! Mais quelques lecteurs ont remarqué que j’avais un peu hâtivement conclu mon article précédent, en abrégeant maladroitement, abusivement peut-être, mon parcours de l’article de Rolf Kühn (1). Et leur curiosité au sujet de ce rapprochement entre phénoménologie et ‘philosophie première’ (ou métaphysique), curiosité surtout envers cette notion de correctif d’une approche exclusivement philosophique par la mystique, tout cela restait encore en attente. Je reviens donc sur l’article de Rolf Kühn et j’en profite pour complèter l’examen par d’autres précisions et conclusions, complémentaires, qui figurent dans les articles d’autres auteurs. Je rappelle aussi que j’avais déjà cité l’article d’Eliane Escoubas sur ‘Les résistances phénoménologiques à la philosophie première’, notamment chez Maldiney et Janicaud, surtout, qui a raillé ce qu’il a appelé un « tournant théologique de la phénoménologie française ». Les citations étrangères à l’article (Maître Eckhart) seront cette fois en bleu pour en faciliter la lecture.

Rolf Kühn – je reviens un peu en deçà de ma dernière citation dans l’article précédent : « Si l’objet de toute théorie est certes puisé du monde concret de la vie, il ne peut pourtant, en tant qu’élément théorique, être compris de façon suffisante en demeurant dans son ordre (langagier, idéologique) propre. Il ne renvoie pas seulement à un faire immanent, charnel, mais au sein de ce faire à l’acte originairement propre de l’épreuve de soi se vivant elle-même, ce qui explique pourquoi la vie n’est justement pas qu’une réalité relevant d’une ontologie régionale, mais l’effectivité d’origine de tout – ou le lieu d’une naissance permanente, pour autant que rien ne soit pour nous sans une impressionnabilité charnelle…

Si, d’un point de vue phénoménologique autant que métaphysique, il était possible de s’accorder sur le fait qu’avant l’accomplissement effectif et radical d’un épochè l’essence de l’homme ne puisse être réellement connue, puisque sinon elle serait toujours encore interprétée à partir d’un étant présent ou d’une compréhension marquée historiquement, alors on obtiendrait ici comme accès ‘méthodologique’ à la vie (et ce, exactement à l’instant où il disparaît devant le regard irréalisant) la réalité indestructible du faire. En tant que modalité et historialité affective, il n’est jamais absent et ne saurait plus non plus, à cet endroit de notre analyse, être prédéterminé par une ‘action’ déterminée, puisqu’une telle téléologie conceptuelle ne compte plus non plus d’un point de vue fondationnel avec l’épochè imposée par la vie au penser lui-même. Mais qu’est-ce qu’un faire dépourvu de toute représentation, privé de toute intention – sans une aspiration ayant lieu dans l’auto-accomplissement de l’être-toujours-déjà-saisi par la vie ? Il ne peut être que cet amour de soi de Dieu en tant que la vie elle-même, avec lequel il est toujours ‘à l’oeuvre’, sans même jeter un regard en elle, comme Maître Eckhart, une fois de plus, le donne à comprendre (sermon 2) : « Je l’ai déjà dit souvent : il est dans l’âme une puissance qui n’est touchée ni par le temps, ni par la chair (…) Car le Père éternel engendre sans cesse son Fils éternel dans cette puissance, en sorte que cette puissance collabore à l’engendrement du Fils et d’elle-même en tant que ce Fils, dans l’unique puissance du Père. (…) Si élevé au dessus de tout mode et de toutes puissances est cet unique Un, que jamais puissance ni mode, ni Dieu lui-même ne peuvent y regarder. » Par conséquent, il y a un simple absolu, privé de tout concept, qui est le suprême – mais qui fait en même temps la source de tout engendrement. Cela devrait bien valoir aussi pour la phénoménologie la plus stricte, car à chaque point de ses attestations, celle-ci accomplit l’auto-explication de l’origine en tant que vie absolument subjective au sens de son institution originaire pure. Attribuer à une telle praxis – d’un point de vue motivationnel – le nom de l’amour ne revient pas alors au fait de renoncer au travail phénoménologique de l’analyse, mais constitue l’essentialité de l’auto-compréhension phénoménologique en tant qu’effectuation ou oeuvre même, qui est seulement possible ainsi. » (PPP page 148)

Je vais en profiter pour citer également d’autres réflexions qui m’ont paru centrales, par exemple celles de Laszlo Tengelyi (‘La phénoménologie et les catégories de l’expérience’), qui s’applique à distinguer le fait ‘originaire’ dont la phénoménologie s’efforce de cerner l’irrécusabilité, et la ‘facticité’ de l’activité humaine qui, tout en oeuvrant à la ‘réalisation’ de cette originarité, conserve une part tout aussi indiscutable de ‘facticité’. Cela pourra aussi nous amener, dans un article suivant, à une nouvelle découverte du rôle de l’imagination. « Husserl ne constate pas seulement que le temps aboutit à des ‘faits originaires’, mais il ajoute, en même temps, que ces faits originaires ne sont rien d’autre que des ‘structures originaires de ma facticité’. Toutefois, cette interprétation des mots cités serait, non pas, certes, incorrecte, mais superficielle et infructueuse. Elle cacherait la nouveauté de la démarche husserlienne par l’antique objection d’une métaphysique du sujet. Car la nouveauté consiste ici dans la connaissance que toutes les formes eidétiques envisagées par la phénoménologie transcendantale recèlent un noyau d’originairement contingent. La distinction entre la phénoménologie transcendantale comme ‘philosophie première’ et la métaphysique de la facticité comme ‘seconde philosophie’ s’écroule à la suite de cette connaissance. La phénoménologie, en sa totalité, se révèle être dépendante de certains faits originaires et de certaines structures facticielles…

Il s’agit, non plus exclusivement, mais principalement, de quatre faits originaux. a/ L’ego, comme fait originaire, semble avoir, à première vue, une certaine priorité entre eux, mais, à y réfléchir de plus près, on découvre qu’il y a d’autres structures facticielles, propres à l’ego, qui lui ôtent la priorité apparente. b/ L’une de ces structures facticielles est le fait originaire que l’ego « a » toujours déjà son monde… c/ (dans un autre texte de Husserl)… c’est la circonstance que chaque ego porte en lui-même, intentionnellement, les autres – cette ‘intériorité de l’être-l’un-pour-l’autre comme d’un être-l’un-dans-l’autre – qui est désigné comme le ‘fait originaire de la métaphysique’. Le fait de cet enchevêtrement inter-subjectif conteste encore plus clairement la priorité apparente de l’ego que le fait que l’ego « a » toujours déjà son monde. Si cet enchevêtrement est désigné comme le fait originaire ‘métaphysique, alors l’accent mis sur l’article déterminé exprime que ce fait originaire détermine le cadre dans lequel s’insèrent tous les autres faits originaires… L’ego transcendantal n’est même pas imaginable en dehors du cadre d’un enchevêtrement intersubjectif. Il en va de même pour le fait que l’ego « a » toujours déjà son monde… Cette primauté de l’enchevêtrement intentionnel parmi les faits originaires est d’autant plus importante qu’elle rend perceptible la distance qui sépare la métaphysique husserlienne de la facticité de la metaphysica specialis de la tradition. La structure triple de l’ego, du monde et de Dieu, qui est caractéristique de la métaphysique moderne et qui laisse ses traces même sur la dialectique transcendantale de Kant, est maintenant modifiée, sinon entièrement éclatée, par l’idée phénoménologique que le sujet égologique « se scinde en une pluralité ». Chez Husserl, la découverte de l’importance centrale du rapport entre le moi et autrui mène à une structure nouvelle qui reste sous-jacente à toute l’investigation phénoménologique. » (PPP pages 156, 157) Nous nous situons donc bien loin de cette conception ‘monadique’ évoquée dans les articles précédents, celle qui avait donné toute sa force à la métaphysique leibnizienne longtemps présentée comme l’aboutissement de toute la métaphysique classique. En fait, ici, avec ces notions d’originarité et de facticité, c’est toute la complexité de l’ego et de son rapport au monde qui se trouve illustrée, le fait qu’ils apparaissent simultanément et qu’ils s’organisent en relation étroite, intime même, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre, est-il précisé ! Mais il faudra bien, toujours, rappeler une autre specificité de l’ego, celle qui le distingue complètement du ‘fait’mondain, même conçu comme le plus ‘originaire’.

C’est précisément dans un article sur ‘Le transcendantal dans la phénoménologie’ qu’Alexander Schnell propose ces précisions avec ses propres conclusions concernant la nouvelle définition d’une ‘réalité’, qui rejoignent tout à fait celles que nous avons abordées précédemment :  » 1/ La ‘réalité’ est inséparable du moment réflexif. Le ‘réel’ est ce qui demeure – le dépôt – dans l’anéantissement de la simple image qui a d’abord été esquissée. Il est l’être qui reste au terme de l’anéantissement du pôle subjectif de la corrélation de la conscience (et qui est de ce fait pré-intentionnel !). Mais il n’est pas un être-en-soi mort, mais est animé, vivifié, par la réflexion intériorisante : il n’est autre que la réflexion de la réflexion, mieux : la réflexion en tant que réflexion. Par là, la réalité ‘hérite’ de et ‘incarne’ en quelque sorte les aspects fondamentaux du phénomène originaire… 2/ Ainsi, nous pouvons tirer les conclusions de ce que l’épochè phénoménologique contient d’implicite. Ce qui est accessible phénoménologiquement ne s’oppose nullement à un ‘réel’ extérieur et ‘naturel’. N’est réel que ce qui se manifeste dans l’attitude phénoménologique, c’est-à-dire dans l’épochè. Mais cela signifie, plus précisément, que ce qui est donné ‘réellement’ est ‘immanent’ à la conscience (et en particulier à la conscience transcendantale). La réalité est l’immanence de l’être ou de la conscience – nous introduisons pour cela le concept d’endogénéité qui ne désigne pas une immanence pure, mais tient compte de l’ek-stase, c’est-à-dire du caractère ‘transcendant’ du ‘réel’ (2). Jamais la conscience ne saurait être ‘en retard’ vis-à-vis de l’être, rien n’est – en tant qu’être – pré-donné ou présupposé vis-à-vis de la conscience transcendantale. C’est probablement le dénominateur commun des élaborations essentielles des recherches phénoménologiques récentes… 3/ En ce qui concerne le rôle des différentes facultés de connaître dans cette ébauche d’une métaphysique phénoménologique, il convient de souligner… que l’imagination (transcendantale) prime sur toutes les autres facultés. dans la phénoménologie constructive, l’imagination a -à l’opposition de la phénoménologie husserlienne – la priorité devant la faculté de perception. Cela se justifie essentiellement par le caractère imaginaire de la réalité. » (PPP page 188) Cette dernière précision, que vous n’aurez pas trouvée dans les analyses précédentes, méritait cette citation spéciale. Et soulignée. Il faut entendre ici ‘imagination’ au sens littéral, et c’est bien plus facile à comprendre que ‘phénoménologie constructive’. Et cela nous renvoie à des problématiques plus anciennes, à jamais non résolues, ou plutôt exigeant un engagement intellectuel devenu authentiquement ‘spirituel’.

J’en profiterai ici pour aborder un dernier thème, en fait plusieurs questions qui reviendront à la suite mais qui se trouvent évoquées dans ce livre si riche : la question du langage et globalement celle du monde de la vie. Je le dis aujourd’hui : il faudra bien, aussi, interroger les possibilités d’une langue purement poétique et de son dire propre, en n’oubliant jamais ce ‘silence’ que la mystique s’impose en réponse même à la question gnoséologique centrale. Il n’y aura donc pas de conclusion générale de cette évocation des possibilités d’une philosophie première restaurée par l’effort gnoséologique de la phénoménologie, pas même provisoire ;  je rappelle que c’est une histoire déjà vieille de plus d’un siècle et enrichie d’apports philosophiques extrêmement puissants, que je ne pouvais délaisser (3). Une histoire qui se poursuit donc. Je cède ici la parole à Pierre Kerszberg, à la fin de son article sur ‘La philosophie première comme ontologie du monde de la vie’ : « Le monde de la vie est tout entier compris dans ce temps où, laissant de côté son pouvoir constituant, et donc aussi l’illusion que le langage est plus vieux qu’elle, la subjectivité se fait interrogative. Vie interrogative qui n’en finit pas de se poser la question de sa possibilité : cette « question récurrente », comme dit Husserl, la condamne-t-elle à se perdre dans le silence ? Ou simplement à l’impossiblité, comme le croit Wittgenstein appliquant à la forme logique du monde ce que Husserl entend par le monde de la vie : cette forme peut être indiquée ou montrée, mais elle ne pourrait pas être exprimée par des propositions ; en effet une telle expression exigerait de nous situer « en dehors de la logique, c’est-à-dire en dehors du monde. » Mais laisser hors-jeu toute expression pour arriver au monde de la vie, ce n’est pas court-circuiter le langage ou faire semblant d’oublier que son autorité est justifiée par ailleurs ; c’est se sentir porté par un langage qui interroge ce dont il parle en même temps qu’il en parle, qui met en question ce qu’il affirme par le fait même qu’il l’affirme d’une manière inhabituelle. Bref, ‘démanteler’ tout ce qui est prédonné en surface avec le sens apparent d’une intentionnalité reconnaissable, afin de revivre la profondeur de ce qui aurait pu ou dû être vécu pour commencer. Le monde de la vie dans la profondeur de son être propre est prêt à se dilater en prestations de sens qui n’ont jamais été vécues et qui ne le seront peut-être jamais, et qui sont pourtant, à titre de pures possiblités, celles où nous vivons toujours. » (PPP page 209) Ici on le voit, c’est bien plus une interrogation qu’une conclusion qui s’expose, peut-être même un voeu déguisé. J’avoue que c’est le mien en tout cas, celui, chacun de mes amis le sait bien, qui anime mon travail dans son ensemble, et ma volonté d’étreindre toutes ces pensées et toutes ces expériences, non pour seulement ‘savoir’ mais bien pour ‘être’ en plénitude, être plus que penser.

(1) Je rappelle la référence de ce livre si précieux aujourd’hui – et il faut le savoir aussi, chacun des auteurs du collectif a développé sa pensée dans des ouvrages séparés auxquels on pourra se rendre – La phénoménologie comme philosophie première, publié aux Mémoires des Annales de Phénoménogie, septembre 2011. On pourra également consulter le site de cet éditeur :

http://www.europhilosophie.eu/recherche/spip.php?article152

(2) Il y a ici tout un développement qui s’imposerait concernant les apports tout à fait essentiels aujourd’hui, de Marc Richir. J’y reviendrai une autre fois, comme il me faudra revenir sur Michel Henry

(3) Je propose aux lecteurs qui souhaiteraient une analyse de l’ouvrage plus exhaustive et techniquement philosophique de se reporter à l’adresse suivante, un site que je leur recommande en ‘favori’ !!! Mais je tiens à en faire la remarque : inexplicablement, l’article de Rolf Kühn y est négligé…

 http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article311

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