Un peintre ‘moderne’ d’aujourd’hui : André Seipel

Les ‘modernes’, je sais bien ce qu’on leur reproche de nos jours, ce dont on se moque même. Ils étaient passés tous maîtres ; apprentis d’abord, soumis aux contraintes d’une école, d’un académisme même, dont il avait, de bon ou bien mauvais gré, toléré les contraintes et la discipline. Tous, ils avaient acquis ce savoir-faire irréprochable, et celui-ci de ces maître mêmes qu’ils espéraient un jour dépasser. C’est à dessein qu’ils avaient appris dans les écoles et dans les musées ! J’en prends pour exemple Cézanne qui vint compléter sa formation à Paris, consentant plus tard à modifier toute sa technique au contact de Pissarro, en même temps qu’il fréquentait assidûment le Louvre – ils en faisaient tous autant ! – et voyageant encore durant vingt ans de Paris à Aix où il fallait retourner s’approvisionner en huile d’olive !!! L’individualisme contemporain, ambitieux et pressé, s’accommode mal de telles servitudes. Par ailleurs, je sais aussi : les artistes, connaissant la difficulté qui s’oppose toujours à eux, s’inclinent devant la virtuosité, la prouesse technique, tout en se méfiant de ces sirènes capables de les conduire trop loin de l’intention primitive, de l’inspiration du premier jet. L’artiste sincère, s’il a le souhait, le souci de vaincre la difficulté, veut d’abord rester maître de sa main, qu’il respecte autant que son désir, son inspiration. Il va dire quelque chose avec ses moyens propres, non pour plaire seulement, mais pour illustrer la part de vérité qu’il porte en lui, au coeur de son expérience personnelle, mais qu’il a vocation de communiquer pour notre enrichissement et le sien.

 A. Seipel : Sous-bois en hiver (1)

C’est ainsi qu’André Seipel a fait le choix de la modernité, un parti-pris esthétique, mais pas celui d’une école en particulier, apprenant de toutes au contraire, et sans être animé d’intention polémique : c’est sa manière, son style, son savoir-faire à lui, qu’il n’oppose pas à ceux des artistes qui se déclarent ‘contemporains’ avec, semble-t-il, leurs choix si particuliers, une quasi-disparition de la peinture à ce jour, ce qui est bien fâcheux pour un peintre ! Je me suis exprimé déjà à ce sujet. D’ailleurs, André Seipel, bien vivant, exposait il y peu en Alsace, à Riquewihr et il est notre exact contemporain ! C’est ainsi qu’il prenait parti, à son insu, dans le débat actuel sur l’art en me déclarant une fois : la nature, c’est le modèle qui ne ment pas… en ajoutant, si je me souviens bien : c’est le maître… Ceci dit, en lui demandant de préciser, j’avais remarqué qu’il en était moins persuadé ou du moins pas de façon aussi radicale que ce qui s’exprime dans le préjugé de la représentation réaliste. Je rappelle une nouvelle fois ce reproche adressé aux ‘modernes’ quant à leur désir de fidélité à l’image sensible du paraître commun en toute perception naturelle. L’art a pour but de magnifier cette expérience, certes, d’y faire naître une autre vérité, qui n’est pas simple jouissance esthétique, mais cette fidélité, cette soumission à l’image restait bien là. Or nous le savons tous aujourd’hui, un tel concept de représentation donnerait l’avantage à la photographie, seule capable de saisir l’image, telle qu’en elle-même, et sans intervention du geste humain appliqué à la copier. De plus il semble si facile de croire que ce geste pourrait se réduire à la pure et simple mécanicité d’une ‘prise d’image’, sans déformation induite du regard humain. Il y eut crise, on s’en souvient : je préfère renvoyer le lecteur à Delacampagne (Où est passé l’art ? éd. du Panama 2007) qui avait fait le point à ce sujet. Il advint, on le sait dans l’histoire, que l’impressionnisme supplantât à la même époque le réalisme académique, métamorphosant couleurs et formes, oeuvrant poétiquement à une création neuve des apparences du monde et des êtres vivants. Et il advint que Cézanne révélât le sens de l’acte de peindre, qui aurait pu se dissoudre, qui consiste à rétablir la vérité du monde qui se construit par l’entremise de ma perception, même prolongée par un instrument, en création perpétuellement recommencée, celle d’un monde imprévisible et se renouvelant sans cesse, ‘vrai’ autant que je sache le voir dans ce mouvement d’apparition-disparition. Un moment unique que le peintre captive sur sa toile.

 A. Seipel : Quatre pommes

Un jour donc, il y a quelques années déjà, je débarque par hasard chez André Seipel sans penser à rien, puisque je visite les peintres comme il y en a un peu partout dans les lieux touristiques. Et je m’aperçois que ce peintre qui a appris, c’est incontestable, un peu auprès de tel ou tel qui lui aura refilé les recettes du métier, un peu dans les bouquins – il y en a tant aujourd’hui – beaucoup sans doute dans quelque riche musée (Colmar ? Strasbourg ? et pourquoi pas le Louvre, comme tout le monde ?) – ce peintre, à la fois, sait faire, et sait dire, signifier. Autodidacte aussi, ce qui voudrait dire premièrement qu’il n’a pas été dressé à l’école, qu’il a conservé une indépendance de caractère, de l’indocilité … et la disponibilité, le choix de geste et du sujet, à la fois respectueux des conventions passées et en totale liberté, délibérément. Voyons mieux. Sait faire : André Seipel a le métier d’un bon peintre, il dessine, met en place son sujet, choisit ses couleurs, les juxtapose avec un savoir-faire très supérieur à celui qui s’apprend à l’école. Parce que déjà, il s’engage, je vais y revenir. Le poète, comme je l’ai dit, authentiquement créateur, est toujours homme intelligent, fin, et aujourd’hui, cultivé ; il a appris à apprendre, à choisir où et de quoi faire son miel, ce qui peut poser problème compte tenu de la richesse et de la diversité de l’information. Quand on s’en aperçoit, c’est une invite à une observation plus attentive, et qui se prolongera… Sait dire, signifier : c’est sur ce point là que je me trouvais peu à peu surpris, peu à peu entraîné à me sentir instruit par une certaine conjonction de vérité et de réalité dans l’image que j’avais sous les yeux, cette preuve donnée dans le sentiment assez indéchiffrable que ‘ce n’est pas absurde’… débordant de sens. C’est la sensation, l’émotion déterminante pour moi – et une photographie la fait naître rarement je précise pour comparaison. J’ai d’ailleurs une douzaine de ses tableaux dans ma chambre, je ne me lasse ni de les voir ni de les regarder. Soir et matin. Cette peinture sait se faire regarder comme un bon maître sait se faire écouter. Et parce qu’elle est vivante, elle instruit sans cesse de cette richesse du réel qui l’a inspiré, motivé son geste, ouverture au monde en même temps qu’émancipation de ma propre autonomie.

       Cafetière, pommes, bouteilles

André Seipel me prouve que la peinture, comme il la fait, n’est pas une survivance que les audaces contemporaines auraient reléguée au rang de produit strictement ‘muséal’, ou dessein conventionnel, petit-bourgeois, d’une réussite sociale. C’est d’ailleurs l’art ‘contemporain’ qui se jauge à l’aune de sa réussite commerciale ! Il y a longtemps, à mon premier passage, je vois un petit tableau : Quatre pommes dans une assiette, et j’éprouve une commotion esthétique comparable à celle ressentie à la vue des pommes de Cézanne. Je m’explique pour ne pas faire sourire : c’est comme si j’avais déjà ‘pris le courant’ avec Cézanne, et comme si j’ étais devenu grâce à lui ‘conducteur’. Une fois de plus cette émotion particulière a jailli. Bien sûr, mon ami a vu les pommes de Cézanne et n’a pu les oublier, mais encore faut-il que ‘le courant passe’ et qu’on sache le faire passer à son tour. C’est une émotion que je n’étais plus capable d’éprouver en achetant mes pommes au marché – depuis je peux à nouveau, furtivement – mais le tableau prouve (j’aime ce mot) que la mutuelle mise en présence de l’objet peint et du sujet percevant s’apparente à un ‘miracle’. Les taches, le trait de fusain d’un contour, l’architecture de la composition révèlent cette chair du monde bel et bon, et vrai, et qu’on éprouve comme tel, mais dont le modèle n’est plus, a passé, à moins qu’il ne fût dès le début demeuré hors du temps parce qu’imaginaire. C’est complètement à ma portée, maintenant, et aussi inexplicable que le serait une manifestation angélique. Peu m’importe que Cézanne me l’ait appris d’abord. Ni magie, ni tromperie : le poète découvre la splendeur de la création, et il n’en est pas de ‘petit’ ou ‘grand’ en art. Il y a seulement qui parle vrai, ou non.

 Légumes  Pots                                      

J’ai cité les Pommes, mais je devrai citer la Cafetière si présente, les verres, les Bouteilles(toute une série magnifique) des paysages où se reconnaissent Riquewihr, Zellenberg, et des arbres, des sous-bois en toutes saisons, des légumes (Poireaux et deux navets) des instruments de cuisine (Pots en grès), des fleurs forcément, des Poules irrésistibles parce que rebelles, contestataires, dressées avec des plumes d’indiens, leur notoire sottise exposée comme une raillerie à nous destinée. Et s’il n’y a pas de figures humaines, dois-je penser qu’il s’agit d’une attitude de moraliste, ou que c’est LA nature morte, ce genre-là qui a été choisi, élu pour peindre, raconter, magnifier le monde quotidien ? Magnifier veut dire ici agrandir, embellir, ennoblir. C’est la couleur, la tache de couleur appliquée d’un coup de pinceau plus ou moins appuyé, par traits plus ou moins larges, de plus ou moins d’épaisseur, en coulées allongées ou en filets entortillés. A. Seipel peint sur une planche de bois où il a collé sa ‘toile’ (« oil and canvas on wood » dit-il savamment à une visiteuse canadienne). C’est solide, ça s’inscrit matière sur matière, compacte, rugueuse, le contact trouvé de la peinture avec son support, son fond… Touche à touche, avec la rigueur de quelques traits dessinés ici ou là, rarement droits ou continus, souvent tracés à l’avance, vigoureusement, André Seipel pétrit une chair qui semble fidèle au souvenir de nature – ce qu’on croit ‘reproduit’ – mais obéit plutôt à la vocation de dé-finir une création seconde, continuée, un langage sans grammaire ni vocabulaire autoritaires. Cette logique créatrice, qui devrait être celle de tout art, infinitise la perception, la sensation primitive, et façonne une tout autre figure à la fois ressemblante et étrange. Ressemblante ! Voilà où je puis à la fois me tromper, et me garder de l’être. Cette cafetière, ces bouteilles, ces navets ressemblent à ce qu’on voudrait bien appeler un original, quand l’original toujours se construit à l’instantané de ma perception de plus en plus hâtive, mais se re-construit inconsciemment, convoquant mon regard à un examen neuf des splendeurs imperçues de chaque objet, et de la scène, et du paysage que le peintre illustre.

 Un coq     Une poule

André Seipel semble bien connaître ses maîtres. Il s’est appliqué aux premières heures de son art à tracer de grands plans contrastés où les figures paraissent comme des archétypes (la cafetière déjà, des légumes…) comme chez Meléndez, le premier Dali, le premier Balthus. On ne copie pas les maîtres, on passe après eux par les mêmes sentes étroites de vérité et comme eux, on chemine, sans parvenir. La couleur ici rappelle Vlaminck et là, Nolde ou Soutine : si la figure se conçoit maladroitement comme chez Matisse, c’est parce que la couleur a imposé ici le dessin et non l’inverse, une grande initiation en peinture ! Pour ses paysages, André Seipel va sur le motif et en rapporte des esquisses, comme Corot et tous ses pairs, mais comme Corot pour en rappeler l’émotion. Et il s’essaie sur plusieurs formats de taille différente, trois souvent ; c’est que l’impression produite n’est pas la même et qu’on ne sait d’avance quel format peut favoriser l’apparition de ce qui est le plus juste. Il s’est servi de ce qu’il a recueilli précédemment ici ou là parce qu’il est bien inspiré, dès la bonne saisie perceptive assurée, ressentie comme telle, et qu’il lui demeure fidèle, indifférent à tout parti pris. J’ai cru un temps qu’il n’y aurait plus de figuration hors la copie ou l’imitation des anciens maîtres. Or il est possible de réinventer, juste retrouver la voie ou le geste, si l’esprit qui gouverne est véridique. Combien sont revenus à la figuration par souci de cette vérité, et faut-il citer Balthus, résolument ‘moderne’ et qui ne s’est jamais essayé à l’abstraction ? Vraiment un parti-pris moderne, c’est la foi qui fait rechercher l’essentiel dans l’ici-là donné maintenant, la foi puisqu’il s’agit d’être convaincu que cela nous est donné et qu’il nous revient de le déchiffrer et si l’on peut, de l’illustrer. Oui, une sorte de foi qui prolonge une véracité d’ntention qu’on estime la plus fidèle au regard humain et à l’imagination qu’il alimente.

 Vue de Zellenberg

 De temps à autre André Seipel échoue, manque un geste, mais, heureux de tout ce qu’il fait, il accumule ses oeuvrettes dans des boîtes. Parfois il dissimule quelques années durant un tableau dont il n’est pas sûr, ou au contraire parce qu’il veut le garder encore, le soustraire à la curiosité et à la convoitise. Le passant de Riquewihr devra chercher, parler avec le peintre, jouer un peu, questionner surtout pour obtenir la confidence de quelques aperçus qui lui feront aimer un peu plus l’ouvrage qu’il aura distingué. Le peintre est actuellement plus difficile à rencontrer mais qu’importe : lorsque ce bonheur se partage quelques minutes, l’artiste se sent récompensé, et vous également, de beau partage, et c’est bien ainsi.

(1) Ces tableaux figurent dans ma collection et les photos ont été prises par moi.