Le Schubert de Radu Lupu

J’avais 15 ans, c’était en 1958, j’habitais à la campagne, et mes copains écoutaient Bill Halley and his comets… Et moi, grâce à la complicité de ma mère qui réglait les factures, je recevais mois après mois des disques ‘classiques’ de la Guilde Internationale du Disque, ça marchait très bien à cette époque, par la poste, et c’est ainsi que j’ai découvert les Impromptus de Schubert joués par un certain Goldman, pianiste américain dont je n’ai pas retrouvé la trace depuis… Mais à quel point j’avais été impressionné : en dépit de mon inexpérience, disons bien à cette époque, de mon inculture, de mon immaturité, il y avait déjà une émotion née du contraste entre cette fragilité et cette puissance également exprimées, une délicatesse de ton le plus souvent joyeuse et une gravité déjà éprouvée comme le ton d’une désespérance, un chant douloureux alternant inexplicablement avec une sorte de ritournelle insouciante. C’est à cause de ce contraste que la musique de Schubert reste si difficile à jouer, reste incomprise de la plupart, prisonnière des préjugés qui, dès l’origine, avait fait méconnaître un génie incomparable à celui de Beethoven, et tellement parent aussi parce que passionnément désireux d’exprimer des secrets de coeur qui ont une profondeur, une force, une universalité qui les placent au sommet de toute expression du génie humain.

 Schubert à 17 ans

Il y a donc de multiples interprétations du piano de Schubert – je me limite ici à son piano, à deux mains – et je me garde de comparaisons qui sembleraient dévaloriser telle recherche d’expression au profit de telle autre, tous les tempéraments de pianistes que je nommerais étant tous exceptionnels, et leur science pianistique au-delà de tout éloge, très au-dessus en tout cas des ‘grands anciens’. Des ‘grands anciens’ je ne citerai que Wilhelm Kempf dont on trouve facilement des rééditions ; et des ‘jeunes talents’ je citerai volontiers Leif Ove Andsnes, capable de provoquer un étonnement neuf. Mais voilà, je viens de recevoir Radu Lupu dans Schubert, un coffret de dix cd qui regroupe tous les enregistrements ‘solo’ du maître, coffret publié par Decca et vendu à prix -cadeau ! Et c’est l’évidence, à l’écoute de l’ensemble des oeuvres enregistrées (il y a aussi Beethoven, Schumann, Brahms qui n’est pas le meilleur de la ‘fournée’) et particulièrement des dernières sonates de Schubert : nous tenons ici, non seulement ce qu’on appelle une version de référence, mais la version la plus originale et finalement la plus authentique de cette musique. C’est un caractère, un style, une diction, qui réunissent le compositeur si lointain déjà, et son interprète d’aujourd’hui, une individualité rare, deux personnes unies – et c’est toute l’originalité de la musique – pour désigner ce qui dépasse toute personnalité, en la fondant, en l’exaltant, en lui conférant son aura de gloire et de perfection humaine. Le propre d’une musique romantique, de ce premier romantisme, qui va s’éteindre au milieu du siècle, dont l’écho chez Bruckner ou Sibelius prend des accents si différents ? C’est une autre interrogation, brûlante, la mienne j’avoue, moi qui crois que le romantisme est notre gnose, certaine, évidente, inachevée aussi, trahie, oubliée comme toute parole à jamais étouffée par la répétition tragique des subversions mondaines.

 Encre de Tal-Coat (1)

C’est dans la sonate D894, composée en 1826, publiée en 1827 un an avant sa mort, qu’on peut entendre le souffle si particulier du Schubert des dernières années, comme le joue Radu Lupu. Ce sont les deuxième et troisième mouvement de cette sonate que je retiendrais pour des comparaisons. C’est impossible ici mais chacun peut le faire à ma place. Je me risque cette fois : comparer par exemple avec le très classique Brendel, esprit universaliste et tellement précis, mesuré, intellectuel…  On peut aussi ressentir différemment une émotion musicale qui reste unique en elle-même, pour retrouver chaque fois une nouvelle traduction du mystère confié, cette confidence qui vient de si profond et qui s’écrit sur un cahier de 1826, message reçu par si peu d’amis, entendu néanmoins par quelques uns. Il y a aussi les Trois Sonates, les trois dernières, publiées en même temps en 1828, dont les meilleurs, ou les plus téméraires, ont proposé des interprétations toujours émouvantes, parfois bouleversantes. Avec Radu Lupu, j’ai réécouté un son qui retentissait de façon vraiment inouïe dans les D959 et D960, mais comme dans les Impromptus de la dernière période, notamment la deuxième section qu’il fait vibrer avec un dramatisme jamais entendu. Je ne partage pas du tout l’avis émis par Colin Davis sur cette interprétation et rapporté dans le livret qui est joint au coffret. « La musique exactement telle qu’elle est… » Non, la musique n’est rien sur le papier et elle est tout dans la lecture de l’artiste qui la joue, son interprétation. C’est une vérité à trouver, à révéler, à faire revivre, « venant du coeur et allant au coeur » comme disait Beethoven. Et c’est ce que Radu Lupu sait faire. Mais c’est une découverte à tel point subjective, une émotion passante si éphémère, et ce qui ne se livre pas avec des mots parce que c’est d’un autre ordre. Mais avant de confier mes propres sentiments d’écoute – je rappelle qu’il y a une musique écrite, des glyphes, tout comme ceux que je reproduis ici, et qui ne sont pas de musique, mais capables de susciter une égale émotion, et une musique interprétée où l’essentiel se délivre, jamais le même, en des instants toujours exceptionnels – je rapporterai des paroles de Brigitte Massin qui publia une biographie énorme du maître viennois, un vrai défi en 1978, un livre à l’autorité toujours indiscutée. Voici ce qu’elle écrit de ces Trois Sonates : « Les trois Sonates, conçues et réalisées dans le même temps, offrent tant de rapprochements stylistiques que l’unité organique de leur groupe est une évidence. L’amplification orchestrale du piano, souvent recherchée par Schubert, atteint un point extrême, la prospection de l’espace total du clavier entraîne des jeux de mains croisées constants. Les registres graves sont systématiquement utilisés et révèlent leur pouvoir mélodique… l’écriture se déroulant souvent sur trois plans superposés dans une conception proche du lied. Si la fluidité schubertienne s’affirme comme toujours (succession de triolets, de doubles croches), les silences, par les brusques ruptures qu’ils imposent, prennent une importance primordiale. La tendance générale s’accuse nettement vers le chromatisme. Vigueur et rigueur de la démarche créent dans ces trois Sonates une symbolique nouvelle dans l’abondance de motifs répétitifs qui prennent valeur de véritables ‘signaux’ sur lesquels rebondit l’action et qui trouvent leur apothéose … dans la dernière sonate… » (Franz Schubert, Fayard 1978)

 Encre de Tal-Coat

Et encore une fois, avant de livrer mes propres réflexions, à titre d’exemple, cette analyse par Brigitte Massin de l’andantino si bouleversant de la D959 : « Par son esprit, le thème de l’andantino est un chant du voyage, de la mise en route, mais avec cette fois un sentiment de douloureuse lassitude qui renvoie au tragique Voyage d’hiver… Tout est dit très simplement, le chant s’élève sur la basse immuable, balancé entre mineur et majeur ; il ne se passe rien, ou presque, que sa poignante redite jusqu’à ce que, la basse s’étant apaisée, une course de plus en plus précipitée de la voix supérieure fasse psychologiquement décoller de ce chant qui tournait à l’obsession. Et c’est l’épisode central du mouvement, moment halluciné de pure improvisation, détaché de tout contexte, d’une liberté totale dans son organisation, aux harmonies successives (ut mineur, ut dièse mineur), qui débouche sur un étrange dialogue par questions et réponses, balançant entre majeur et mineur, et qui très doucement prépare le retour au thème. Un long trille à la basse… et le thème reparaît, enrichi d’un double commentaire de part et d’autre de son registre, éléments dont il se dépouille peu à peu pour finir par se perdre dans une série d’arpèges qui ramènent à l’épisode halluciné du coeur du mouvement. » (page 1282) C’est un certain nombre de significations très spécifiques que révèlent ces oeuvres, inouïes jusque là – il faut bien le dire – ni chez le dernier Mozart ni chez le Beethoven contemporain, un ‘père’ inimitable pour le jeune Schubert – et que des musiques nouvelles, plus tard ou aujourd’hui même, ne retrouveront jamais tout à fait, ou de façon plus théâtrale comme chez Liszt ou Scriabine. D’abord le thème de la marche, ‘wanderer’ : thème également fréquent dans ses lieder, particulièrement effrayant dans le Voyage d’hiver, une déambulation hallucinée au bord d’un gouffre, tantôt le ton d’une espérance, presque une gaieté, tantôt un âpre désespoir ; c’est aller vers la rencontre, amitié ou amour, ou sa propre fin, sa propre mort, son propre anéantissement. On y entend tous les styles d’une ‘marche’, musicalement, mais psychologiquement, ressentis avec un force qui vous ébranle inexorablement : hésitation, décision, et bientôt vertiges : Schubert, semble-t-il, ne trouve pas le sens, il le pressent mais il n’est rien dans la culture de son temps, société et l’environnement – si ce n’est une lointaine nature naïvement idéalisée – qui l’autorise à l’embrasser. Parce qu’il aspire, lui, à embrasser tout le sens de l’entière création : conscience aiguë et sensibilité ‘écorchée’, il déploie une méditation douloureuse de cette richesse insaisissable, de la fuite du temps et de la permanence du désir. Dans les quatuors de la fin, c’est l’abîme qui s’ouvre et qui nous dévore. Il n’y a plus de vertige mais bien perdition. Mais dans les sonates, il y a une expression plus originale et peut-être moins manifestement tragique de ce qui est fébrilité puis fièvre, emportement sauvage, féroce, quasiment une violence physique (comme Radu Lupu parvient si bien à la traduire) et ces hésitations, ces tatônnements, ces vacillements qui se répètent toujours au bord du gouffre, sans fin, quoique sans l’évidence d’une défaite, de la mort certaine et de l’anéantissement. C’est à la fois une vulnérabilté et une force invincible : une plainte douloureuse et comme une danse qui l’accompagne, qui revient, qui s’éteint, tantôt l’une, tantôt l’autre…

 Encre de Tal-Coat

J’ai dans mes tiroirs une ébauche de roman que m’avaient inspiré ces sentiments contrastés : Un dimanche des beaux jours… Schubert avait l’habitude, à la belle saison, de quitter la capitale pour la campagne. Avec les amis, on se rendait dans quelque auberge où l’on buvait force vin blanc, où l’on taquinait les filles tout en se racontant des histoires, chacun profitant aussi, soit pour lire quelques vers récemment composés, soit chanter quelque ‘chanson’ nouvelle de celui qu’on appelait le ‘petit champignon’, un garçon reconnaissable par sa petite taille et sa bouille toute ronde . Bonheur d’une saison rare, de quelques années qui passeront vite. Un après-midi, Schubert rencontre une petite couseuse qui lui parlera un peu plus longtemps, qui l’aime peut-être déjà, sans savoir vraiment quelle sorte de sentiment peut susciter la rencontre d’un être aussi simple et exceptionnel à la fois. Mais, en réalité, vraiment, ils ne se rencontrent pas et cette indécision devient la mienne dans le récit de l’histoire, elle occupe mon imagination : non que la musique soit un obstacle entre les deux jeunes gens, non, elle est à la fois un passage et un obstacle, elle les conduit l’un vers l’autre et elle les sépare. Elle, ne le rencontre pas parce qu’elle entend plus fort et presque uniquement sa musique qui la ravit ,  et lui-même, qui veut l’aimer en oubliant sa musique, n’y parvient pas, soumis à son souci exclusif de compositeur, emporté par son inspiration, sa hâte peut-être à l’écriture de ces chefs d’oeuvre qui le presse. Il y a comme deux valeurs inconciliables, en tout cas non totalisables : l’amour de deux êtres humains, bien réel, un ‘coup de foudre’ et l’amour de l’art, une exigence plus profonde et plus ample, un transport dans une contrée plus vaste qui n’est pas celle de l’individualisme amoureux. Les heures passent vite un dimanche d’été, et l’on se sépare sans avoir trouvé les mots de la rencontre amoureuse, ceux d’un sentiment qui paraît alors plus commun, alors même qu’il ne l’est pas, jamais sans doute, mais qui est trop personnel, limité, orienté, plus charnel, et qui se tient à distance d’un idéal de poésie le plus exigeant. Une vérité trop difficile à conquérir : une exigence qui sépare finalement, faute d’avoir pu réunir…

 Schubert à 25 ans, avant sa maladie

Il y a un autre sentiment plus complexe, et grave aussi, et encore moins commun, qui s’exprime chez Schubert : la perplexité. Parce que cette force énorme, cet immense élan de vie ne touchent pas leur ‘fin’, il ne parvient pas à l’adoration, jamais rien n’apparaît au travers de cette musique comme un sentiment mystique, ou une consolation, à aucun instant ; il ne reste que perplexité et, sinon déception, une forme inédite de frustration spirituelle, douloureuse, mais capable de se ressentir aussi comme une jouissance. Cette ambiguité est destructrice chez cet homme de 30 ans, entièrement prisonnier, ne l’oublions pas, d’une société conservatrice et réactionnaire : c’est une incompréhension et comme un échec qui vont l’entraîner à l’épuisement et quasiment à l’auto-destruction. La religion n’est d’aucun secours à Schubert. Quand il meurt, son père et son frère veulent le secourir, et il s’exclame : « Beethoven n’est pas ici ! » L’absolu ne s’est pas réalisé : Beethoven ne l’a pas connu et lui-même n’a pas eu le temps de se réaliser suivant sa plus intime vocation. Les musiques du ‘spectacle’ auxquelles il s’est essayé : opéra, symphonie ou musique d’église, ne lui ont apporté aucune reconnaissance. Le lied, la sonate, le quatuor, musique si difficiles et rarement reçues, diront mieux ce drame intérieur permanent. Ils sont peu joués à l’époque, goûtés par trop peu d’amis musiciens… le lied, je l’ai dit, comme une ‘chansonnette’, bien qu’un peu triste parfois. Schubert part et nous laisse son inestimable héritage spirituel, musique et enseignement, de la joie et du chagrin également traversés d’une intuition indicible de vérité. C’est à mon avis ce que Radu Lupu parvient à ‘dire’, et ce qui est exceptionnel, et la marque de son talent incomparable, avec une virilité d’accent qui restitue intégralement la puissance du drame, en gommant son aspect exclusivement tragique, en effaçant toute larme, exprimant seulement cette secrète confidence qui est d’amour et de foi naturelle, de certitude finalement, même si elle reste prisonnière d’une gangue. Comme une rage de l’esprit qui s’est entendue alors comme une clameur, au mieux, mais qui peut s’éprouver aujourd’hui comme une pure traversée de lumière, à la fois idéale, et transparente aussi comme une vague immense qui nous submerge.

(1) J’avais reproduit ces encres de Tal-Coat, peintre abstrait contemporain, que j’appelle ici ‘glyphes’, pour illustrer mon article sur les sonates de Beethoven dans mon premier blog. Il n’y a pas de coïncidence.