La question de la ‘donation’ : phénoménologie ou théologie ? (2)

Suivant Dominique Janicaud (1), il faudrait tenir compte d’une histoire plus ancienne de la ‘réduction’ , avant même l’examen qu’en fait Jean-Luc Marion dans le livre (2) où il en examine trois formes distinctes. « Le schéma des trois réductions est résumé à la fin de Reduction et donation, mais il faut évidemment se référer à des développements plus circonstanciés pour en apprécier les attendus. La première réduction serait transcendantale, la seconde existentiale, la troisième pure, presque inqualifiable. Trois signatures : Husserl, Heidegger, Marion… Voyons les choses de plus près : la réduction transcendantale n’est pas censée être uniquement husserlienne ; elle est tout aussi bien « cartésienne » ou « kantienne »… (et dans tous les cas) le mouvement rétrograde de la vérité ‘phénoménologique’ permet de circonscrire l’entreprise de réduction (à son noyau central)… la constitution d’objets par un Je constituant… » (Page 45) Résumé d’une démarche que Janicaud croit identifier avant de la critiquer, et avant de nous conduire lui-même à ce ‘tournant’. Ainsi Janicaud fait un examen de cette phénoménologie qui se développe toujours, à ses yeux, dans le sens d’un idéalisme classique, sans que les précautions prises par un Husserl ou un Heidegger ne parviennent jamais à nous en distraire, que ce soit par une nouvelle mise en perspective du sujet (Husserl) ou par celle du sujet mondain (Dasein de Heidegger). Mais, avec Marion, c’est différent : la démarche de la troisième réduction qu’il propose vise à une autre dimension d’expérience et de connaissance qui semble, elle, nous faire sortir du champ de la philosophie. Voyons :

 « … qu’il s’agisse de la réduction, de la donation ou de l’appel, nous assistons à une coincidentia oppositorum à vrai dire classique sur la voie théologique et mystique : plus la phénoménalité s’amincit jusqu’à s’anéantir, mieux l’absolu s’enfle et s’amplifie jusqu’à l’apothéose. Nous avons affaire ici à une nuit mystique un peu sèche et la surabondance de la grâce a subi le laminoir de l’originaire heideggérien. Mais les qualificatifs ne sont plus humains ni finis : pur, absolu, inconditionné, tel est cet appel. Il s’adresse, il est vrai, à un lecteur, un interlocuteur, fût-il idéal. Mais voici l’interlocuteur à son tour réduit à sa forme pure, à l’interloqué ‘comme tel’… » (p.49) Le reproche de Janicaud va porter sur cette combinaison adroite d’avancées philosophiques, et des plus hardies, jusqu’aux travaux de Heidegger, et de résurgences bien plus anciennes de conceptions religieuses, voire mystiques, qui semblaient sorties du débat philosophique depuis l’avènement du rationalisme cartésien, au moins ! Maintenant, c’est la ‘réduction’ qui se trouve réduite à l’extrême d’une ‘nuit mystique un peu sèche’ ! Mais les spécialistes savent eux-mêmes que ces notions se chevauchent souvent, et que ce n’est pas seulement le jeu des concepts qui l’autorise ou le favorise, mais bien le contenu même de ces questions, celui qui fait l’objet de la recherche philosophique la plus fondamentale depuis sa création : le moi, le monde… ces concepts dont l’élucidation, on le sait bien, qui resteront au coeur des préoccupations de l’auteur de Sein und Zeit et ne seront plus jamais abandonnés par ses successeurs. Ainsi Marion concluait-il son chapitre sur ‘les figures de la donation’ :  « La thèse (…) de la primauté de l’interloqué s’attire une objection : qui ou quoi revendique l’interloqué ? Que l’on évoque ici Dieu, l’être, l’autre, l’auto-affection même et toutes figures de la différence – cela ne permet que de nommer, sans plus, la difficulté, non de la résoudre ; car l’interloqué deviendrait, en tous les cas, une instance dérivée, régionale ou secondaire – simple variation du sujet, pris en relation avec une instance autre et ainsi spécifié. Cette objection repose pourtant sur la présupposition illusoire, qu’il faille pouvoir nommer l’instance qui revendique pour en subir la convocation. Or l’inverse se produit suivant l’ordre d’une stricte description phénoménologique : je me reconnais interloqué bien avant d’avoir conscience ou connaissance non seulement de mon éventuelle subjectivité, mais surtout de ce qui me laisse interloqué. L’imprécision, l’indécision, voire la confusion de l’instance revendicatrice atteste bien plutôt qu’à l’origine se trouve la pure forme de l’appel, comme telle… L’interloqué lui-même décide du commencement… L’autarcie du sujet se découvre initialement blessée par le fait qu’un appel l’a déjà atteinte et défaite. Sans savoir ni par quoi ni par qui, je me sais dès l’origine interloqué. »

C’est de là que Janicaud tire la force de ses critiques, quand une prétendue philosophie s’inspire d’une foi religieuse, l’une passant pour l’autre, et l’une avec les arguments, les preuves ou les convictions de l’autre : « On veut croire que c’est à dessein, et non sans une certaine complaisance, que congé est ainsi donné, non seulement au sens commun mais à la consistance phénoménale. En fait le seul lien qui rattache ce propos à une expérience quelconque est religieux… Mais qui introduit imprécision, indécision, voire confusion, sinon la philosophie qui entend transformer en instance a priori et en schèmes généraux des références d’un autre « ordre » comme aurait dit Pascal ? Or justement le « fil conducteur » de Pascal est invoqué par Marion pour répondre à une question concernant le caractère très « problématique » de la troisième réduction et l’équivocité du terme même de donation… Le raisonnement est étrange : admettant que, puisqu’il s’agit de phénoménologie (point auquel Marion s’accroche), il faut une intuition immédiate, il concède qu’elle est absente. Et donc (se citant lui-même dans un article de réponse à des critiques) : « Dans Réduction et donation… n’apparaissent que des phénomènes dérivés – l’interloqué, l’ennui – et d’autres – indices ou effets de phénomènes encore indescriptibles comme tels – l’appel, l’assignation non-indifférente et d’autres. » Il fallait bien citer cette phrase : elle fait une concession capitale (l’élément phénoménologique est dérivé… mais elle la reprend aussitôt sous une forme quelque peu captieuse qui consiste d’une part à glisser sur la notion de ‘phénoménologie négative’ qui mériterait examen (et dont il n’est pas évident qu’elle se confonde avec la phénoménologie la plus fondée), d’autre part à introduire l’idée qu’il y aurait des ‘phénomènes encore non manifestes’. C’est là un déplacement étrangement subreptice vers une sorte de progressisme de la phénoménalité : si la ‘forme pure de l’appel’ apparaît vide dans Réduction et donation, il semble que les lendemains chantants d’une phénoménologie de plus en plus négative en dessineront les contours pour un travail, il est vrai « plus difficile ». Il n’y a là nul respect de l’ordre phénoménologique, puisqu’on le manipule comme un dispositif élastique tout en le prétendant strict. De même la réponse sur la donation utilise l’ambiguïté de cette dernière pour ne pas vraiment répondre à la question posée : celle-ci ne contestait pas le recours à la notion de donation, mais l’usage (ou le mésusage) précis qui en est fait au niveau ultime de Réduction et donation… » C’est un fait étrange de constater que ces critiques, somme toute, pourraient s’adresser à toute démarche philosophique qui s’éloigne d’un plan ‘scientifique’ bien arrêté, qui ne l’avoue pas, et qui n’avoue pas ses arrière-pensées, qui n’en seraient plus dès qu’elles rejoignent une forme de foi religieuse. Ce tournant théologique affecte toute la phénoménologie des successeurs de Husserl, et je ne parle pas ici de Levinas, longuement cité par Janicaud, mais que je m’abstiens de mentionner. Par contre, voilà aussi Merleau-Ponty pris à témoin.

« Marion arguë, entre autres, que Merleau-Ponty a donné un traitement conceptuel de la donation, malgré (ou à cause de) son ambiguïté : il rapporte dans Phénoménologie de la perception que la donation en question est celle d’une réflexion « ouverte sur l’irréfléchi » ; c’est la donation située par excellence, puisque c’est celle qui dévoile le lien entre ma subjectivité et le monde : »Ma liberté, le pouvoir fondamental que j’ai d’être le sujet de toutes mes expériences, n’est pas distincte de mon insertion dans le monde. » Il s’agit d’une donation totalement phénoménale, ce qui n’est précisément pas le cas de la troisième donation marionesque. La question reste donc entière ; et il ne suffit pas de la déplacer vers un hypothétique futur, d’exploiter l’ambiguïté de la notion de donation ou encore d’utiliser la « phénoménologie de l’inapparent » de Heidegger comme une sorte de talisman ou d’alibi. (…) En fait, l’aboutissement est clair ; son vide phénoménologique ne s’explique que par une double référence que chaque lecteur averti connaît : la problématique du dépassement de l’ontologie (ou de la métaphysique), la dimension proprement théologique ou spirituelle. C’est le chevauchement des deux schèmes sous le couvert de la phénoménologie qui est ici contesté, en ce qu’il s’accorde beaucoup de facilités rhétoriques et reconduit à une autosuffisance (la donation pure « se donne » !) qui, loin de la congédier, restaure la métaphysique spéciale, y compris en son tour favori : l’autofondation. »

C’est sur cette dénonciation que porte tout le travail de Janicaud et on comprend alors que ses flèches les plus aiguës soient finalement réservées à Michel Henry. D’abord, dans l’Essence de la manifestation, la dénonciation de son ancrage dans la parole du Dominicain Eckhart : « Le point d’ancrage fondamental que retient à juste titre Michel Henry, est l’immanence à notre âme de la révélation divine, et si intimement que l’essence de l’âme se confond avec celle de Dieu. Cette unité profonde est ce lien incréé qu’Eckhart nomme « Déité » et au sein de laquelle toute représentation doit être dépouillée, même celle de Dieu comme substance ou personne. L’exclusion de tout rapport de transcendance au sein de la vie divine qui nous est ouverte va donc de pair avec une intégration du moment de l’athéisme. On sait que cette audace, jointe à la critique de la foi, a rendu Eckhart suspect à l’Eglise de son temps : autant de traits qui font, au contraire, d’Eckhart un maître de l’immanence, aux yeux de Michel Henry, et qui lui permettent de saluer en lui l’annonciateur exceptionnel de l’essence de la manifestation comme Parousie, ainsi que le critique systématique du savoir : Eckhart fait signe vers le non-visage de l’essence affective de la réalité. Il fait comprendre et appréhender que l’invisible « détermine l’essence de l’immanence et la constitue. » Pour Janicaud, la manipulation est repérable, aisément même, à l‘intersection du phénoménal et du transcendantal, programme husserlien où le travail s’opère à la fois par la réduction (du pénoménal) et la description éidétique (des réalités offertes à la connaissance intentionnelle) : « Dans sa nouveauté même, cette intersection est fragile. Elle sera aisément brisée par les successeurs. Le doublé transcendantal-empirique va se trouver déséquilbré, en général du côté transcendantal (car c’est le côté originaire et fondamental où les philosophes croient retrouver leur vocation). Le tournant théologique… pousse cette accentuation du transcendantal jusqu’à l’Archi-révélation, l’appel pur, l’altérité originaire. L’éidétique est alors abandonnée, décriée comme superficielle, essentialisante, ontique. On la voue aux gémonies en oubliant que – pour modeste qu’elle fût en ses visées et en ses ‘remplissements’ – elle équilibrait la recherche phénoménologique du côté d’une connaissance déterminée, stable, universelle. » Remarquons simplement que c’est bien le reproche adressé par Michel Henry à la phénoménologie classique, celle qui le précède. Question de ‘choix’, de ‘pari’ ? 

Je me suis demandé longtemps comment clarifier ce débat qui, au départ, me semblait très technique, enfermé dans les querelles partisanes d’une philosophie très savante. Mais l’auteur de la polémique finalement s’en explique lui-même, et par ces mots que je ne manquerai pas de citer : « Comment à la fois conduire vers le non-savoir de la Nuit mystique et utiliser pour cela les instuments conceptuels ou terminologiques de la bonne vieille philosophie académique ? » Somme toute, avec ce propos trouvé d’entrée de lecture (page 21) D. Janicaud exposait sa critique la plus fondamentale, ou plutôt sa conviction que mystique et philosophie ne peuvent pas se croiser. Mais quid de cette conviction elle-même qui présuppose un lien fort entre philosophie et connaissance d’un monde réel, objectif, une existence opposée à la nôtre et nullement mystérieuse puisque nous en ferions intégralement partie ? Admettons donc que si ‘tournant théologique’ il y a, il s’agit d’un renversement phénoménologique, celui que la phénoménologie française opère avec Marion, Henry, et quelques autres, que c’est un engagement philosophique aussi contestable que tout autre, mais qu’il s’est trouvé entraîné par ces notions mêmes de ‘réduction’ et de ‘donation’ qui ont définitivement trouvé demeure en Philosophie.

(1) Dominique Janicaud : Le tournant théologique de la phénoménologie française, éditions de L’éclat, 1991

(2) Jean Luc Marion : Réduction et donation PUF 1989 – complété par Etant donné, PUF 1998 – et De surcroît, PUF 2001. Nous sommes évidemment, à ce stade, parvenus à une lecture presque ouvertement ‘théologique’ des problèmes. Mais doit-on le condamner aujourd’hui, et au nom de quel principe d’école ? Finalement, sait-on où se fonde l’inspiration philosophique et d’où tire sa force l’autorité de son discours ? J’ai traité déjà du ‘phénomène saturé’, je n’y reviendrai pas. On peut par contre consulter avec profit le petit livre de Jean-François Courtine : Phénoménologie et Théologie, Critérion Idées 1997 ou l’ouvrage plus consistant de Ruud Welten : Phénoménologie du Dieu invisible, essais et études sur Emmanuel Levinas, Michel Henry et Jean-Luc Marion, L’Harmattan 2011  

Un commentaire sur “La question de la ‘donation’ : phénoménologie ou théologie ? (2)

  1. Je verrais bien la phénoménologie tourner à la théologie quand elle est le produit direct, non d’une ratiocination, mais d’un regard qui cible l’Archi-révélation dans les faits, qui saisit d’un coup la relation vivante et dynamique du spontané avec la Donnée initiale insérée au départ du cosmos.
    La donation semble circuler dans ce milieu sans s’altérer ni se perdre jusqu’à ce que, dans l’ordre des choses, elle devienne l’objet de la conscience humaine. Un complot archétypal se trame pour qu’une unité de sens s’ouvre dans la matrice de nos existences. Hautement dualiste, la fonction symbolique nous propose alors une double copie de l’information, à déchiffrer deux fois. La première fois, le message, inaudible, est obscurément senti comme l’impérieuse puissance messagère qui dirige nos vies. La seconde fois, dissous dans le concret, il est méconnaissable. La perversion n’est sans doute pas le « je » qui éclot avec sa bulle symbolique. En jeu, il y a aussi l’énergie qui traverse les archétypes en drainant mille acquis en conflit.
    La merveille, c’est que la dualité a beau s’exaspérer, essaimer, disperser le message en tous sens, la Formule qui se connaît elle-même -et se rappelle en vie- fonctionne personnellement en chacun. Inoubliable parce qu’inoculée dans le pur commencement.

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