Phénoménologie pratique (2) : personne et culture

Un de mes lecteurs m’écrit pour s’étonner que je ne m’attarde pas davantage sur le contenu du livre de Natalie Depraz, qui s’applique longuement, et finement, aux analyses d’expériences très intéressantes des différents processus de réflexion, de méditation, y compris une forme de méditation bouddhique (shamata/vispashyana) qui livre dans ce contexte d’intéressantes perspectives sur une science de l’esprit. Mais, si telle science ne semble pouvoir jamais aboutir à un résultat certain, c’est une des conclusions de l’ouvrage, c’est bien parce qu’elle n’atteint pas à cette antériorité originaire où prend source l’activité pneumatique. Par contre, j’ai reçu un commentaire porté à la fin de cet article, qui dit mieux ce qui peut s’observer quand on obéit à la fois à l’exigence gnoséologique et quand on accorde voix au souffle poétique, comme je l’ai dit moi-même, qui anime le je-u vivant de la création. Je cite : « Passage », ce mot laisse supposer l’existence d’un dynamisme que la méthode d’observation n’atteint pas. Peut-être n’y a-t-il même ni allée ni venue, ni entrée ni sortie…Pour qu’il y ait clarté sur ce sujet, il faut un corps qui se laisse traverser par la lumière ( parole qui surgit comme un rappel dans l’oubli? ) et, de l’autre côté, quelque chose que l’invisible laisse voir , effet de commandes secrètes exactes au rendez-vous du présent. Cette idée de circulation de l’absolu vers la vie incarnée peut venir du fait qu’on ne sait ce que la vie a voulu qu’après l’avoir vécu. La vie ne claironne pas ce qu’elle va vouloir et ce qu’elle met en place d’abord n’est pas la résolution finale. A la mesure de l’intuition de chacun, ne se colore d’évidence que « le processus d’avènement » éprouvé dans notre chair. » (Manoune M.) Je reviens donc à la question et je poursuis. Le retour purement philosophique, gnoséologique, à une radicalité de l’immanence, cette précédence absolue de tout exercice de pensée, allait forcément réintroduire le thème de la révélation et du discours religieux. La question posée est la suivante dans ce cas : existe-t-il un passage, cette fois, de cette phénoménologie radicale à une religion révélée si tant est que la personne ne puisse parvenir à se relier elle-même à son antécédent absolu – son autoaffection – sans le recours à cette liaison (religion, au sens strict) proposée par telle révélation ?

Rolf Kühn (1) est très clair à ce sujet : « … ce qui importe, c’est de savoir si, philosophiquement, j’ai le droit de donner à cette possibilité transcendantale d’adhésion le nom du Christ. Car, en utilisant le témoignage d’une révélation historique, ici celle du Nouveau Testament et du christianisme, pour désigner par un nom propre ce qui permet et constitue mon lien ipséisé à la Vie originaire (Père), j’introduis, malgré tout, un élément de langage mondain dans la chair de ma foi-certitude affective (…) Donner le nom du Christ au rapport passible qui habite toute sensation, tout sentiment ainsi que tout agir, c’est reconnaître, philosophiquement, que ce pathos « n’est pas le fait de cette modalité particulière » (Henry), mais qu’il appartient à l’essence absolue de la Vie s’autoengendrant à reconnaître transcendantalement ce qui est le dernier ‘mystère’ de toutes les surdéterminations vivantes. Une phénoménologie libérée d’une autoconstitution illusoire emprunte alors un nom qui constitue la réalité reconnue d’une Vérité nécessaire que cette philosophie ne pourrait pas poser d’elle-même dans l’existence mais qu’elle formule en l’exerçant. Cet exercice du nom « Christ » forme ainsi une praxis, et même une passion, dans sa radicalité réductive la plus stricte, de telle façon que cette nomination christique ne garde que le mouvement immanent même de cette Réalité christique évoquée qui est l’essence de tout faire ou agir. » (page 160) Littéralement cela veut bien dire que cette ‘pratique phénoménologique’ parvenue à découvrir l’essence même de la manifestation va consentir à se donner un nom ‘constitutionnel’ – Christ – pour s’éviter l’erreur de s’auto-constitutionnaliser elle-même ; soit de se mondaniser, objectiver, historiciser. Il fallait le dire une fois. C’est fait. Mais j’avais déjà exposé mes propres contestations : quel christianisme, quel Christ, et pourquoi celui délimité par les textes du Nouveau Testament ? Une question à laquelle personne ne répond à ce jour. D’où le nécessaire retour à une philosophie exigeante, qui dit mieux, à moins que… si je retourne, et je le ferai, aux problèmes posés par le langage et la logique, on ne sache toujours pas qui peut mieux le dire, sinon la réalisation, le sacre, de la subjectivité personnelle en mode de co(n)naissance gnostique pure. Et uniquement dans une langue poétique.

Rolf Kühn poursuit avec son impeccable autorité philosophique, mais peut-être aussi, désormais, sur le mode de la déduction, quand l’essentiel est dit : « …si la personne, toujours vivante, ne peut se manifester que dans la vie et par celle-ci, elle reste indestructiblement liée à la Vie phénoménologique absolue en tant que l’Origine de tout apparaître. Une Origine apodictique ne peut être que le Fond absolu, c’est-à-dire ce qui s’affecte en son devenir même comme son propre contenu en dehors de toute Distance. » (page 176) Et une page plus loin : « La personne naît donc en ce site non-mondain qu’est la Vie et, de telle manière, cette personne est, en recevant la Vie, passibilité pure. Jamais la personne ne produira sa propre vie à laquelle elle n’a accès que par la vie absolument phénoménologique en tant que telle. Cette passibilité transcendantale de l’archi-naissance de la personne s’accomplit selon un mode entièrement impressionnel, car l’autoaffection de la vie absolue consiste toujours, pour nous, en une affection déterminée, en une tonalité affective concrète, c’est-à-dire encore comme la manière, chaque fois singulière, d’être un Soi. » (page 177) C’est dire, ajouter cette fois, le rapport ‘miraculeux’ entre cet Absolu précédent de tout ce qui ek-siste, pour parler la langue de Heidegger, et la vie singulière du sujet unique de l’expérience d’un seul instant où je m’aperçois moi-même vivant ce procès d’autoaffection. Surgit une nouvelle évidence : « … une telle spiritualité de la Vie ne cède en rien à une théologie ou même à un mysticisme quelconques comme le critique Dominique Janicaud, à partir d’une position husserlienne… Pour nous, Esprit (le Spirituel) et Chair restent des manifestations entièrement phénoménologiques de la Vie autoimpressionnelle et ne représentent ainsi que deux termes différents pour la même Vie… Les analyses existentielles appliquent, en fonction de leur précompréhension ekstatique de l’apparaître, un schéma dichotomique de la personne tel que appel/réponse ou impression/expression. Ces oppositions deviennent, par le préalable herméneutique indiqué, une sorte de dialectique presque mécanique (…) et l’autoaffection de la vie phénoménologique que je suis transcendantalement n’est jamais à identifier avec un sentiment empirique en tant que tel (…) La naissance transcendantale de la Personne a toujours déjà eu lieu avant toute existence biographique qui, de son côté, consiste en des attitudes ou des comportements isolés, sans jamais pouvoir présenter un ensemble unifié. A l’égard de certains actes intentionnels isolés, je peux donc me distancier, mais aucune distance n’est possible face à ma Naissance entendue comme le Fond vivant de ma passibilité radicale. Car ce pathos est, en dehors de tout comportement spécifique, la non-distance de la vie par rapport à elle-même en son autodonation invisible… » (pages 180-184)

Singularité, comme je l’ai écrit, précisée ici avec une plus grande force, et d’autant que le rapport phénoménologique, cette ‘conjonction’ en gnose traditionnelle, s’affirme aussi comme une éthique et une esthétique générales. « C’est uniquement dans la reconnaissance de cet espace purement immanent de la Vie absolue comme pouvoir autoaffectif avant toute ek-sistence que naît cet « espace » pour la Personne, à l’intérieur duquel elle peut vraiment respirer. Tout autre espace reste un labyrinthe… Celui qui cherche la « réalisation de soi » en cette sphère, a déjà perdu d’avance… Être-personne signifie : être né dans la réceptivité de l’autodonation de la Vie qui n’est jamais un événement passé de ma biographie mais bien au contraire son « présent toujours vivant »… avec cette respiration, ce battement de coeur, en tant que le « Je Peux » qui est le mien, puisque c’est moi qui ressent tout ainsi, et moi seul, c’est-à-dire qu’aucun autre à ma place ne pourrait le vivre. Néanmoins ceci implique également notre communauté réciproque qui ne peut pas se perdre non plus, aussi longtemps que nous sommes des vivants enfoncés dans la même vie et par elle. » (page 186) Il est donc devenu tout à fait clair que toute institution, et donc la religion révélée, se trouve reléguée à ‘distance’, un lieu accessible, ouvert à l’opération de ma volonté, en réponse à mon besoin, mais toujours à l’horizon de ce procès incatégorisable de l’autoengendrement d’un Soi.  » Le reste… sont des conventions et des constructions qui ne peuvent jamais avoir plus de poids que les fictions que les discours d’importance leur accordent… » (page 187)

La contre-réduction, concept abondamment repris depuis dans les travaux de Rolf Kühn se trouve ici clairement expliquée : « Le saut contre-réductif n’est pas seulement l’abandon de la position du spectateur phénoménologisant apparemment souverain, mais l’autoréduction, en tant que contre-réduction matérielle, qui implique la radicalité de l’épreuve pure en tant qu’épreuve – autrement dit comme la ‘pauvreté’ de la vie qui ne peut se donner que comme sa seule ‘intensité’, à savoir comme la passio pure d’elle-même, sans la protection du temps et de l’espace avec leur multiplicité ontique. Le saut-contre-réductif, en cet autoécrasement de la vie contre elle-même seule (sans pouvoir distinguer ici entre substance et accident qui appartiennent à la différenciation de la transcendance ontologique en métaphysique), correspond à l’implosion de la conscience comprise comme son autoembrasement auquel ne correspondra jamais aucun horizon ou objet de la multiplicité mondaine – ce qui représente la pauvreté la plus extrême de la pensée, comme renversement ou conversion de l’être et de l’étant. » (page 201) Pauvreté comme richesse, on l’aura bien compris, la pauvreté comme telle n’étant plus, constitutivement, que la pauvreté de l’état dit naturel, ou natif, celui-là même qui appelle catharsis et conversion dans la perspective traditionnelle.

Comment désigner cette plénitude maintenant ? « La mystique non plus, dans la mesure où elle viserait une expérience thématique particulière de Dieu et de la Vie, ne pourrait être confondue avec une telle phénoménologie de la Vie que l’on vient de préciser… Chez Maître Eckhart, la Déité n’intègre aucune créature humaine en elle, mais elle est elle-même cette âme qui, de son côté, engendre Dieu. Cela veut dire que le critère ontologique de cette mystique consiste dans l’unité, et l’unité est l’Ipséité de la Vie en tous ses modes de manifestation, sans abolir pour autant le passage ininterrompu des tonalités dans l’âme. Par contre, l’unité du divin ainsi que l’union avec lui, qui sont la plupart du temps visés par des religions et croyances dogmatiques, se situent sur le plan de la doxa, tandis que la Vie est l’unité et la simplicité d’essence en tout point de son être. En ce sens, la Vie n’est pas une simple référence signifiante qui se substitue à Dieu, puisqu’elle indiquerait, en ce cas, quelque chose d’autre qu’elle-même. En son unité réelle avec Dieu, la Vie réalise l’unité avec Dieu sans faire de celle-ci le principe d’un savoir doxique ou déductif, car son identité avec Dieu est la réalisation pratique même de toute vie en sa nature d’absoluité. Pour la même raison, la phénoménologie de la vie en tant que discours théorique, ne peut jamais se substituer à l’Absolu de la Vie, car, en tant que cette Réalité absolue, la Vie reste par principe une effectuation pratique qui ne peut se dissoudre en un savoir abstrait ou distancé. » (page 216) Le scandale n’est pas loin d’éclater, et je ne me garderai pas indéfiniment d’en parler. Je vous laisse deviner, avec le simple rappel de cette fameuse parole de Pascal, qui retrouve toute sa force ici : « Descartes inutile et incertain » – la philosophie a-t-elle été ce chemin (c’est bien le sens du mot ‘méthode’ utilisé par Descartes !?) qui me conduit sans risque d’égarement de moi-même à moi-même ?

Avant d’aborder ce point délicat, je citerai une dernière fois Rof Kühn qui adjoint finalement la notion de culture à celle de personne, cela dans une pratique, c’était bien notre sujet, et au fond d’une immanence irréductible de phénoménologie ‘matérielle’, de contre-réduction : « La culture générée par des subjectivités chaque fois absolues, dans un monde originaire ou esthétique de la vie, implique toujours, en ce cas, une identification à des forces génératrices de la vie qui font surgir des formes, couleurs et compositions au passage même du besoin du se-sentir à la sensation singulière qui est une modalité de la vie ou de notre âme. Claude Monet (nb : le meilleur exemple dans l’évolution de l’impressionnisme vers la peinture abstraite) a essayé de peindre ce « moment » où l’impression même se change en émotion, c’est-à-dire en une réalité purement éprouvée par l’âme. Mais cette « déconstruction » impressionniste ne se libère pas encore de son ultime attachement à la figuration mimétique des nuages ou nénuphars dans l’eau que dans les tout derniers tableaux de Monet où la couleur seule – comme chez d’autres peintres – devient l’irruption triomphale de ce qui est la réitération passible de la vie en nous. Cette génération est la « création » esthétique véritable et elle marque tout effort culturel de son sceau, car la culture veut reconduire tout besoin à sa source propre qui est sa naissance dans la vie et par elle en tant qu’épreuve subjective chaque fois absolue. » (page 255) Je me permets ici de rappeler que j’ai abondamment traité de cette question dans les articles de mes deux blogs et dans mon livre sur La création qui est ici consultable (2) 

Mais la question reste posée pour moi : est-ce uniquement un art abstrait qui offrira la meilleure illustration de cette ‘pratique phénoménologique’ ou, plus simplement, la ‘pratique’ d’un art dépourvu de toute intention mimétique – qui aurait surmonté l’intentionnalité de la « deuxième création » – et opéré la véritable rédemption de la sensation cette fois libre du prolongement de l’intention inaugurale en jugement de vérité ? Rolf Kühn ne parvient pas à ce niveau de réflexion à la fin de son livre, bien qu’il y invite explicitement. (3) Sa conclusion, qui n’est formulée par personne d’autre, n’en est pas moins intéressante :  » Parler de l’Absolu par rapport à la culture ne constitue donc pas une spéculation métaphysique gratuite (…) puisque les humains n’ont pas décidé un jour par eux-mêmes de « faire de la culture ». Bien au contraire, les débuts des civilisations ne deviennent transparents qu’à la lumière de la question phénoménologique de l’Origine – et la Vie est sans aucun doute pour nous cette Origine. De la même façon que l’Absolu de la Vie phénoménologique pure en nous est opératoire en la moindre impression qui  accomplit, de l’intérieur de son affection, le passage intentionnel au monde, de même cet Absolu a permis le « comportement »  culturel des hommes dès l’aube de l’humanité pour qu’ils vivent pleinement leur vie humaine. » (page 256) Je dois ici m’interrompre. Mais n’est-il pas évident aussi que la personne, la culture vont appeler à son tour la question du monde, d’un surgissement du monde, la plus complète scénographie de l’événement unique ? 

(1) Rolf Kühn : Radicalité et passibilité – Pour une phénoménologie pratique  – L’Harmattan 2003

(2) Mon texte La création, réflexions pour une vie poétique est consultable à l’adresse suivante : http://marianus.blog.lemonde.fr/2011/06/08/la-creation/

(3) J’attends avec impatience le travail qui suit, annoncé sur le site de Michel Henry : Rolf Kühn, Individuation et vie culturelle. Pour une phénoménologie radicale dans la perspective de Michel Henry, Louvain, Peeters Publishers, en cours de publication.