Faire scandale : la philosophie ‘inutile et incertaine’ ?

J’étais tout jeune et au début de mes études quand je trouvai dans Platon (Théétète 174 – 175) cette anecdote qui en dit long déjà. « Il (parlant de Thalès) observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur temps à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce… »  J’en avais été frappé parce qu’il y a là deux critiques qui sont adressées au philosophe : il ne sait pas ‘où il met les pieds’, égaré dans sa quête d’une connaissance qui lui fait manquer les plus évidentes réalités, notamment matérielles ; et plus grave, il s’éloigne du commerce de ses semblables au point de parvenir à les ignorer en vivant à part dans ses rêves et ses illusions. C’est un reproche que j’ai entendu tout le temps et qui se répète de nos jours. Mais on dit également que la philosophie suscite des curiosités et un engouement qui marquent un réel progrès de la réflexion, un désir d’indépendance à l’égard des opinions et des passions communes, voire un authentique appêtit de vérité. Peut-être curiosité et répulsion à la fois : comportement ambigu qu’il conviendrait d’analyser… Il faudrait rappeler comment la philosophie acquit son statut, en Grèce d’abord, comment il fut déjà diversement critiqué et controversé, rappeler par exemple la condamnation de Socrate ; comment ces querelles purent rebondir tout au long de l’histoire et quels reproches on peut adresser encore à la philosophie, dans un contexte actuel, ou quelle légitimation on lui accorde, voire quelle nécessité de conduire la pensée et d’accompagner l’action. En fait les mêmes questions indéfiniment reposées, avec quasiment les mêmes réponses pour la même justification d’une pensée capable de s’exercer en toute indépendance des contraintes de nécessité naturelle, culturelle, politique.

Ce n’est pas un hasard si je trouve cette problématique exposée dans un livre tout récent d’André Guigot (1), une réflexion, étonnamment, qui reprend les accusations portées plus haut, en les actualisant, et dans ce procès répété mais ici plus inédit de la philosophie, qui reprend tous les arguments de sa défense dans un plaidoyer assez nouveau. Je m’y arrête. « Par penser, dans ce livre, j’entends : produire par concepts et intuitions une représentation du monde. Ni plus, ni moins. Produire, et non répéter ou hériter… » Quoique… sans cet héritage, nous ne serions rien et l’auteur le reconnaît aussitôt : pas de philosophie sans histoire de la philosophie, postulat immanquable aujourd’hui. Le mot ‘intuition’ néanmoins me frappe ; j’ai toujours envie de questionner le philosopohe exactement là : « Quelle est votre intuition centrale, la vôtre ? » Notre auteur précise bien : « Produire, c’est ici créer… » Quand partout, dans les milieux spécialisés, reconnus, de la pensée, « les débats sont devenus des rivalités de constats, pas de conceptions du monde. » Ambition que l’auteur précise une nouvelle fois par ces mots : « Il n’y a pas de pensée sans représentation du monde, sans le risque prescriptif d’un engagement… sans effet de résistance… » C’était une tentation des plus fortes de la philosophie d’après-guerre : s’engager comme ils disaient… Mais l’engagement n’est plus ce qu’il était : « L’inventaire subjectif est un point de vue photographique. L’objectivité est ici un moyen, puisque le choix des auteurs suppose le choix de ce que penser veut dire. Se représenter le monde, oser la critique et la projection, prendre acte également du caractère destructeur de notre civilisation. En maîtrisant la nature comme objet de savoir puis d’exploration énergétique, l’homme moderne a ouvert la voie à une ère de domination qui, sous le couvert de science, a découpé la réalité en rondelles pour à chaque fois répéter les mêmes gestes : objectivation, maîtrise scientifique, exploitation. L’homme à son tour y est passé, son corps en rondelles… » Quelques lignes plus bas, cette répétition insistante : « Derrière l’immense gâchis, la nature qui n’a rien demandé paye le prix fort de la folie humaine. Il n’y a pas, pour moi, et donc dans l’inventaire que je propose comme un chemin inachevé, de pensée véritable qui ne parte ou ne conduise à ce constat des effets catastrophiques, profondément déshumanisants de tout ce qui s’auto-proclame, selon l’humeur, ‘modernité’, ‘progrès’, réforme’, ‘humanisme’… » C’est ouvertement que le penseur contemporain peut révoquer la métaphysique des ‘fondements’ – c’est ainsi que Guigot désigne la recherche philosophique traditionnelle (universitaire) – et tous ses prolongements en philosophie germanique – jusqu’à Heidegger donc ! – pour accepter la nouvelle donne de libre pensée, la ‘philosophie du sujet’ par exemple, et contre l’anthropologie athée des années 70 (Althusser, Foucault, Deleuze), un culot rare ! Cela peut se dire ainsi : « Tout ce qui divise et hiérarchise… » Dit autrement : « le défaut majeur de la spécialisation contemporaine est d’aboutir à des expertises qui débordent rarement du constat, sauf en s’excusant… » Et même en peu de mots : « La sérénité n’est pas plus une complaisance, que le retour à la nature n’est une fuite. » Dans ces conditions, sont reconnus ‘penseurs’ des hommes et des femmes d’horizons divers, voire des ‘ennemis théoriques’ mais qui trouvent leur place dans cette nouvelle philo-sophie (revenons-en au sens propre du mot !) parce qu’ils s’insurgent tous contre le prestige de la ‘performance’, du ‘sérieux’ qui caractérisent la suprématie proclamée des ‘spécialistes’. « Penser n’est donc pas seulement classifier, représenter, redéfinir, c’est aussi rendre heureux par des décalages… Il faut un certain culot pour opposer au cynisme la poésie banale d’un soleil levant. » Mais la classification proposée ici brouille toutes les cartes, avec des genres nouveaux : « résistants », « recycleurs », « convertis », « fidèles », « sages ». Ils sont assez nombreux à être cités dans ce livre : trop nombreux peut-être, je veux dire trop exposés à leurs contradictions pourtant reconnues ; mais alors sont-elles significatives, et à quel titre ? Rien n’est démontré. Je ne ferai aucune énumération ici, trop longue… Mais je pose la question : peut-on associer les travaux et les noms, même dans cette nouvelle perspective, même en s’excusant d’une subjectivité revendiquée, les noms de Michel Onfray et Peter Sloterdijk, de Jean-Pierre Changeux et Emmanuel Jaffelin, d’Alain Badiou et Satish Kumar. Trop d’écart entre eux ? Pire, des perspectives qui ne peuvent aucunement se croiser ni augmenter leurs lumières par comparaison ou simple rapprochement. Et pourquoi citer Sloterdijk et oublier Zizeck ? Pourquoi rappeler Heidegger et ne pas citer Henry  ? Pourquoi conjoindre les noms d’Elisabeth de Fontenay qui défend la cause animale, et de Judith Butler, féministe acharnée ? Pourquoi citer Satish Kumar et négliger Nisargadatta qui dit mieux que personne, dans une langue et un témoignage tout à fait contemporains, la vérité de la tradition védantique et comme il serait précieux de l’entendre à nouveau. Le livre qu’on trouve partout de Satish Kumar s’intitule « Tu es, donc je suis » – or rien n’est plus faux, à commencer par ce ‘donc’ calamiteux qui nous a déjà gâté tout Descartes, et un seul pas au coeur des ‘enseignements’ nous le révèle sans conteste ; un titre imposé par l’éditeur ? – Alors oui « à chacun sa route » et l’homo viator, thème précieux de Rimbaud à Marcel, s’impose avec l’autorité de sa seule évidence spirituelle. Spirituelle parce que « progresser, ce n’est pas être meilleur que les autres, c’est être meilleur que soi-même. » Un chemin intérieur.

Comment être plus précis, parvenir de manière convaincante à justifier cet effort si peu naturel de ‘philosopher’ ? Maintenant, je peux bien ajouter un petit tour d’histoire de la philosophie ; voir comment, je le répète, elle a acquis son statut en Grèce antique, il y a plus de 2500 ans, aux périls de circonstances qui, toutes, sont des illustrations d’une unique histoire qui s’est constamment répétée – en Occident du moins, précision à souligner… et nuancer.  Néanmoins, l’émergence d’une autonomie de pensée philosophique, partout où elle s’est produite, possède des caractères assez identiques. C’est un type de réflexion qui se dégage progressivement, puis d’une matière définitivement tranchée, des mythes fondateurs – je veux dire d’une culture, certes, mais d’une constitution d’humanité véritable, de ‘représentation’ – Si nous nous tenons en Grèce, ce sont les Présocratiques les premiers qui élaborent des concepts authentiquement ‘métaphysiques’, éloignés des images le plus souvent anthropomorphes du mythe, ce sont eux qui préparent la venue d’un Socrate, d’un Platon, eux authentiques philosophes. Mais les contradictions qui jalonnent l’histoire de la métaphysique apparaissent déjà flagrantes. Héraclite célèbre le flux de la nature et Parménide, l’immobilité de l’être. Le mythe est encore présent dans les Dialogues de Platon mais Socrate, l’homme Socrate qui en est le véritable héros, s’efforce de ‘penser’ une philosophie qui réponde à de vraies curiosités intellectuelles, et pas seulement pré-scientifiques, mais surtout personnelles, de celles qui poussent à un engagement éthique qui est en même temps une contestation politique, la sollicitation d’une remise en question radicale de toutes les valeurs précédemment admises. Socrate le paiera de sa vie, devenant ainsi le modèle de toute philosophie. Mais ne l’oublions jamais : modèle comme personne vivante qui parle à d’autres personnes vivantes prêtes à ‘changer’ de vie en même temps qu’elles se prêtent à ces bouleversements de pensée. Aristote, élève lui-même de Platon, précepteur aussi du jeune Alexandre, penchera vers une abstraction plus forte, elle-même authentiquement pré-scientifique sans vouloir rien ajouter par là de péjoratif au contraire. Aristote est philosophe et ‘politique’ : il organise une pensée, au sommet, une ontologie, et ces fameuses classifications qui sont à l’origine de la pensée moderne. L’histoire qui suit le prouve assez, même si elle entraîne à des débats d’école qui sont sans fin, jusqu’à la critique contemporaine de la ’métaphysique’ par Heidegger et de nouvelles visées en direction de l’être qui ne serait plus envisagé comme une valeur abstraite mais bien la matrice de tout ce qui se donne à paraître et à voir, une matrice vivante dont je suis moi le ‘berger’ – ce qui reste éternellement sujet à polémique. Ce que j’énonce ici est sans doute très contestable ; c’est un survol trop rapide de cette histoire qui va enfanter les premières écoles (opposées entre elles de surcroît !) du Christianisme d’état – je l’appelle ainsi après Constantin, Justinien… et les autres ! – mais aussi la science moderne qui imposera progressivement ses normes de pensées avec leur prétention particulière à l’universalité. Peut-être, je dirais volontiers, et paradoxalement, voyons-nous une histoire et des développements assez semblables en Orient. Je précise un peu : comment le mythe et la religion sont progressivement parasités par des logiques de plus en plus ambitieuses, des systématisations se refermant sur elles-mêmes en de vastes systèmes conceptuels ; et en Orient, bien plus fermés, dogmatiques qu’en Occident contrairement à ce que certains peuvent prétendre. Cette histoire, je l’évoque ici, prouve que la philosophie relève d’un choix autant intellectuel que spirituel, commandant une éthique, des comportements qui tous nous éloignent de ce qui est croyance aveugle, soumission, démission même de cette vocation d’humanité à se connaître et se réaliser au-delà d’un état de nature sauvage et au-delà d’un état, d’une constitution ’politique’ figés par des concepts autoritaires et traditionnels. Pensons-y aussi : les transformations de la civilisation occidentale n’ont-elles pas été engendrées par de grandes percées philosophiques : le cogito de Descartes et la modernité, le transcendantalisme kantien et la révolution française, Hegel-Marx et la révolution russe, sans parler des métamorphoses produites par la dispersion littéraire de l’existentialisme en France et dans le monde. Mais c’est incontestable, et je termine sur ce point : il y a comme un ’programme’ philosophique, figé, celui même de nos manuels, qui est celui qu’a fixé Aristote et malgré de tumultueuses et répétées remises en questions, qui semble immuable et  jamais ne devoir être renversé. Un immobilisme de ce côté et la perspective de transformations infinies de l’autre.

La philosophie ‘inutile’, c’est sans doute, nécessaire et banal aveu, parce que vous ne ‘pensez’ – et on a vu plus haut que c’était un ‘engagement’ indépendant de toute réponse imposée par les contraintes de la vie – qu’avec tout ce que vous autorise votre expérience personnelle, soit votre intelligence à vous, votre sensibilité à vous, et toute votre culture, ce que vous avez appris et assimilé, ce que vous éprouvez en un ‘for intérieur’ qui vous semble plus réel et plus authentique que les leçons abstraites d’une philosophie définie, comprimée en concepts parfois incompréhensibles, bien étrangers à vos préoccupations intimes. Vous êtes celui qui s’estime en bonne santé, qui s’éprouve ainsi, libre par soi-même et autonome, sans explication ni recommandation attendue de qui que ce soit. Comme un homme qui ne voudrait rien entendre des sciences médicales parce que ‘tout va vient’ et que le coeur vivant qui bat se passe bien des savoirs d’un cardiologue ! On peut voir les choses d’un peu plus haut, sans trop insister sur cette notion de ‘philosophie inutile’. C’était le mot de Pascal, que lui avait dicté sa foi janséniste, et qui n’appelle au fond que le mépris. Même si beaucoup partagent encore cette opinion, et pas seulement inspirés par une foi religieuse , mais aussi une foi de caractère purement idéologique – ceux-là sont devenus moins nombreux de nos jours – ou par cet indifférentisme qui semble marquer toute une génération. « A quoi bon se prendre la tête : on est bien, là, et c’est tout ce qui compte ! » Et voilà bien plutôt le reproche adressé à une philosophie ‘incertaine’, c’est-à-dire qui ne fonde jamais une certitude inébranlable et bien au contraire, lucidement avertie de toutes ces inspirations qui nous entraînent (je n’ose préciser ‘passions’, préjugés en tout cas), qui engage plutôt à la tolérance compréhensive, active (pas celle qui tolère les ‘maisons closes’ suivant le mot prêté à Claudel) et ouverte à la concertation, au partage. Parce que c’est le lieu où souffle l’esprit, où éclôt peut-être la découverte, le vrai progrès – c’est la conclusion même de Guigot ! – où s’épanouissent la liberté et la paix. Mais nous avons glissé là, subrepticement, sur le terrain de la morale. Quid de la connaissance ? Et n’en est-il pas d’affirmative, de vérité comme telle qui s’impose et s’oppose à son contraire, erreur ou imposture, mensonge, subversion, aux fins occultes du pouvoir et de la domination ? Hé bien non !  Et d’ailleurs la non-violence, ce degré ultime de tolérance, qui est de nature purement philosophique (incertaine ici, c’est-à-dire hautement contestable) est cette affirmation que la vérité est plus forte, plus rayonnante, plus convaincante (index sui disait Spinoza) et qu’elle ne peut compter que sur elle-même pour triompher sans dommage pour personne. Sinon, bien entendu l’abandon de nos préjugés – de nos privilèges, comme si ces deux mots avaient au fond une égale signification. Quelle intuition, quelle pensée gratuite, je veux dire sans l’attente d’un profit immédiat, pourrait m’exposer à tel péril, à quelle ‘incertitude’ de présent et d’avenir ? Or voilà où nous en sommes : parvenus au faîte du progrès moderne, quand jamais autant de possibilités ne se sont offertes, de développement, d’accroissement d’humanité dans tous les sens du terme – il s’agit du progrès de la connaissance, des techniques, de la démocratie etc… MAIS, concomitamment, jamais (et il faut souligner jamais) autant de contradictions, de dénis, de confrontations ! D’une part, cette connaissance qui s’est peu à peu découverte (en philosophie comme en gnoséologie) et d’autre part cette dévastation qui semble marquer la conscience de nos contemporains partagés entre doute et volonté de jouir, toujours. C’est une entreprise de sédition parvenue à terme, de démoralisation et de dévalorisation stricto sensu générale, sytématique, un nihilisme intégral – jusqu’à provoquer le retour des obscurantismes les plus rances, les plus outrageants pour l’esprit !  

Si une philosophie peut effectivement se réduire à un discours toujours contestable, et cela indéfiniment – c’est ce qui se voit dans tous les manuels et décourage nos élèves – chacune n’en est pas moins mue par une ‘intuition’ qui l’anime de bout en bout et vivifie tous ses concepts, et c’est elle qu’il faut discerner et rapprocher de notre propre sentiment. Encore une fois on aurait bien tort de parler de ‘représentation’, voire même de ‘pensée’ car cette lumière intellectuelle (ou ’naturelle’ si l’on préfère, mais ici ‘personnelle’, ‘individuelle’) brille la toute première et c’est elle qui éclaire le monde que j’éprouve, c’est elle même qui me constitue moi-même comme sujet. L’intuition philosophique que je soumets une fois de plus à mes lecteurs, que j’ai appelée ‘intuition d’éveil’ tant elle est bouleversante, révolutionnaire littéralement puisqu’elle nous renvoie à l’origine de notre constitution de pensée, porte sur le ‘commencement’, l’aurore de toute conscience qui s’éprouve ‘je’ et monde dans l’entrelacement d’un chiasme dont il faut bien discerner les éléments constitutifs. Cette ‘présentation’, cette ‘initiale’ comme je l’ai appelée aussi, nous en avons perdu conscience claire parce que nous nous sommes littéralement crevés les yeux de l’esprit à force de nous rendre et nous soumettre à l’évidence sensible et à tous ses jugements afférents. C’est la force du rationalisme et c’est sa faiblesse, du moins lorsqu’il s’exprime radicalement et dans l’exclusive de toute autre appréciation. J’ai parlé aussi (après Maître Eckhart) de cette sidération par les ‘choses’ qui apparaît finalement et définitivement constitutive de toute vie psychique : un aveuglement logique. J’avais écrit dans un de mes premiers commentaires à des textes de Stephen Jourdain : « Je pense que le drame qui est ici décrit est de nature plus intellectuelle que ce qui peut se comprendre comme une inflation purement perceptive, une contamination par la sensibilité perceptive de l’intuition eïdétique. Il y a dans tout le champ perceptif, et donc, forcément, interprétatif, une invasion de l’intelligence particulière que la perception habituelle, commune, fait naître et une généralisation du traitement rationnel (ou logique) de l’information initiale, d’ordre purement sensible. Ce que j’ai appelé sidération. Le monde né d’un ‘mouvement d’amour’ devient un monde lointain, étranger, menaçant, dont il faut s’assurer conquête, maîtrise, domination. Mais comment qualifier cette perversion si puissante, inconsciente au départ, qui semble irrépressible dès le moment de son apparition et jusque dans toutes ses conséquences ? Cette perversion si apparemment ‘naturelle’ !? »  J‘en avais déduit quant à moi: « Nous sommes l’Esprit pur adonné (par excès de richesse sans doute…) au je-u de la co-naissance… MAIS nous n’en savons rien, aliénés par cette sidération provoquée par l’épreuve des ‘choses’. Mesurer cette adversité, la vaincre ? » On peut voir ici une interprétation – c’est bien à tort que j’ai écrit ‘déduit’ – qui est de philosophie, mais de philosophie comme ses critiques savent habilement la dénigrer, qui nous éloigne du plus loin de cette ‘création’ du monde qui est l’assujettissement définitif au mode d’expérience de sa matérialité et des désirs (ou répulsions) – maintenant, et avec quelle puissance d’inspiration. Je sais aussi : tout se complique du fait que la ‘création’ est mélange, d’éléments purs de ‘première création’ (Eckhart/Jourdain) et de ‘constituants’ parfois nécessaires et souvent pervers, de ‘deuxième création’ – tout cela se répercutant aussi au niveau du sujet-moi, régent obligé, medium de connaissance, d’exhaussement, et/ou l’occasion du malheur, de la tragédie de l’aliénation. C’est pourquoi il y a philosophie : choix d’un discernement, d’un scrupule, d’un engagement – courage et loyauté tout le temps – qui distingue l’éthique véritable de l’abandon aux opinions, véritable laisser-aller de nos jours à n’importe quoi comme on dit !

Dans mes publications suivantes, je me propose, toujours à la lumière de l’exigence philosophique que je viens de définir, d’explorer cette intuition-là. Mais librement – j’avais sous-intitulé ce blog « libres pensées » – c’est-à-dire que je vais transgresser deux fois, violer deux fois les conventions, en associant l’intuition d’éveil orientale (tradition védique jusqu’à son représentant contemporain le plus illustre : Nisargadatta) et l’intuition d’éveil occidentale (Spephen Jourdain que je reconnais comme le ‘pôle’ de cette révélation), eux-mêmes éclairés et renforcés par la phénoménologie contemporaine (et si étroitement ‘universitaire’ !) de Michel Henry. Avec ce dernier, la philosophie devient nécessité : elle est lecture critique de l’histoire des idées, dans son ensemble, et propédeutique indispensable d’une vie de l’esprit. Pour moi, il y a une consigne, ou une enseigne si l’on préfère ; des mots à porter au fronton de ce palais : la conjonction ‘et’ qui associe ‘mouvement’ et ‘repos’ que je trouve dans l’Evangile selon Thomas, véritable document-source d’un ‘christianisme’ dont l’histoire reste encore à écrire, aussi incroyable que cela paraisse. Tous ces mots entre guillemets, hors-sujet n’est-ce pas, pour qui n’a pas une seule fois emprunté ce chemin, il faudra bien que j’établisse leur neuve authenticité et bien sûr par des aperçus et des analyses également inédits. Je n’ai fait que commencer mon travail. Mais puisqu’il y a un commencement à tout, je m’appliquerai dans mon prochain article à présenter les grands thèmes de cet Evangile de Thomas souvent cité, qui sont les germes vivants d’une philosophie vivante, d’une gnoséologie et, si l’on déteste encore les mots savants, de cet épanouissement de vie qui est notre destination naturelle et sacrée.

(1) André Guigot : Qui pense quoi ? Inventaire subjectif des grands penseurs contemporains – Bayard 2012. On peut aller aussi se frotter aux innombrables manuels et livres de vulgarisation qui encombrent les rayons des librairies : ils se valent tous (et vous pouvez penser ‘bons’ ou ‘mauvais’) mais je crois surtout qu’ils peuvent tous également servir d’illustration à mon propos. Une philosophie radicalement neuve, ‘étonnante’, reste à ‘créer’ !

2 commentaires sur “Faire scandale : la philosophie ‘inutile et incertaine’ ?

  1. Bonjour, merci pour votre commentaire qui repose sur une lecture particulièrement fine et engagée; je partage avec vous les limites (par ailleurs assumées, étant donné le sens même de cet « inventaire », le fait de « rassembler » des penseurs si dissemblables…) de mon exercice , comme je crois partager ce qui n’a pas fini de me poser problème, à savoir une forme de spiritualisme dont la conscience de l’urgence me paraît être , déjà, une résistance…
    Tout le bien possible,

    andré guigot

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  2. Par un mécanisme magique, cet aveuglement reste logique ! Même si mes sens me trompent, je crois être dans le vrai. Comme un moi naissant qui ne se distinguerait pas de son environnement, qui prendrait une pensée pour la réalité – puisque les deux produisent le même effet, plaisir ou rejet. Décidément, « l’Esprit pur adonné au jeu de la connaissance » se donne follement aux choses et s’oublie. Le plus éprouvant, c’est quand la vie se souffre au plus extrême de la chair et au plus intime du corps, alors pas moyen de se désolidariser de cette adversité.

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