Un pétale de géranium

Un pétale de géranium. Rouge.

D’abord c’est une heure sombre, dramatique même : l’événement sans doute, que je tairai. Mais nos existences sont parsemées bien plus souvent de cauchemars que de songes exquis. Ceux-ci sont de petits poissons qui sont très rares et passent très vite. Mais ce qui était éprouvé à cet instant-là, si sombrement, c’était un sentiment de défaite et d’humiliation comme si les pouvoirs de la vie s’étaient conjurés à m’infliger cette souffrance ressentie comme une asphyxie. Pire, je me sentais prêt de l’infarctus mental : pour moi c’est toujours là que ça se tient et toujours là que la souffrance se ressent plus vivement, exclusivement. Un ‘caillot’ mental donc qui étouffait, révolte et impuissance, désespoir qui allait planter sa bannière de nuit au coeur de l’âme, au plus profond de l’être individu.

Le pétale de géranium rouge apparut, à terre, petit dessin, envolé et déposé sur le bitume gris, sale. Un pétale rouge. Et c’est ce rouge là qui contredit le sentiment de défaite planté ici. Un souffle de vie – rouge : cette couleur rouge perçue – qui balaya le vent d’amertume et de mort. Sans plus et somme ‘tout’. Une évidence soudaine qui dissout la précédente. Curieusement, aucune pensée ni impression de réconfort, pas tout de suite ; une transformation instantanée, même ce qu’on appelle solennellement une métamorphose. La perception du rouge – ce rouge d’un pétale de géranium tombé à terre et gisant dans le gris unanime – s’est substituée à tout sentiment devenu étranger et a rendu souffle à la vie, vie à la vie. Les mots sont venus après et curieusement, l’autre certitude qu’ils étaient seulement les auxiliaires de cette perception et du bouleversement qu’elle avait entraînée seule, d’elle-même. Tout cela de façon minuscule, mais l’effet d’une lumière qui s’allume dans le noir.

Peut-être ne suis-je que celui qui éprouve – et s’éprouve aussi – mais premièrement celui qui éprouve la vie sans définition, humble et magnifique, minuscule et infinie. Peut-être ne suis-je que le miroir de ‘cela’.