La ‘Parole de Dieu’ (Henry) : les grands thèmes de l’Evangile selon Thomas (1)

C’est dans son dernier livre publié : Paroles du Christ (Seuil 2002) que Michel Henry évoque ce qu’il appelle lui-même la ‘parole de Dieu’ et qu’il déclare trouver dans l’Evangile de Jean, le Prologue, mais pas seulement ; et c’est une lecture originale qu’il en propose à la lumière de cette phénoménologie matérielle dont il est l’initiateur (1).  Mais voilà ce qui m’intéresse ici. Dans les premières pages de son livre, il laisse échapper ces confidences (page 10) : « Les paroles du Christ, nombre d’entre elles en tout cas, sont parvenues jusqu’à nous. Elles sont contenues dans les ‘Logia’, qui sont des recueils dont l’origine est indubitable. L’Evangile apocryphe dit de Thomas, retrouvé en Egypte dans une bibliothèque gnostique, consiste dans une simple énumération des paroles de Jésus. Des recueils de ce genre ont circulé dès les premiers temps. Rien n’empêche de penser que certaines des propositions qu’ils relatent ont été prises en note du vivant du Christ, par des auditeurs, des disciples, voire un secrétaire attitré. L’Evangile dit de Thomas a beau avoir été rédigé au milieu du IIème siècle, il n’en apporte pas moins la preuve de l’ancienneté des Logia, nombre de leurs énoncés se retrouvent dans les Evangiles de Mathieu, de Marc et de Luc ! «  Reconnaître l’ancienneté, l’authenticité, le caractère de ‘source’ des Logia de Thomas, c’est beaucoup ! Mais on sent ici l’influence de Puech (lecture recommandée par Henry) qui fait de cet évangile retrouvé en 1945 à Nag-Hammadi, parmi beaucoup d’autres rouleaux gnostiques, une collection de paroles comme « il en a circulé dès les premiers temps » – sans plus, sans reconnaître ici le précieux document Q (de Quelle en allemand = source) reconnu par d’autres universitaires. Mais le débat est-il d’ordre historiographique ? Le classement des thèmes de l’Evangile de Thomas, dans sa seule lecture même, n’éclaire-t-il pas une tout autre vérité ? On peut toutefois être tenté d’admettre une autre forme de légitimation, radicale, et plus ‘canonique’. C’est ce que fait Origène, théologien du 3ème siècle, de la période dite ‘patristique’  (in PUF, volume IV, Le discours philosophique) : « Toute la sainte Ecriture est un Evangile : si évangéliser c’est annoncer des biens et si tous ceux qui précèdent l’avènement corporel du Christ annoncent le Christ qui est tous les biens (…) les paroles de tous font, d’une certaine manière, partie de l’Evangile… La Parole totale de Dieu, parole qui est dans le principe auprès de Dieu, n’est pas prolixité. Elle n’est pas « des paroles » ; en effet c’est une parole unique constituée de multiples idées et chacune de ces idées est une partie de la parole complète… » (PUF page 1637) C’est donc de ‘la parole complète’ qu’il faut nous inquiéter et non des ‘idées’, qui sont toujours multiples et contradictoires. Et voir si cette parole est bien l’enseignement du Christ, comme veut le prouver Michel Henry, parole qui s’adresse aux hommes, depuis toujours à portée de leur compréhension, et néanmoins parole de Dieu à dimension d’infini, révélation, et révélatrice de cette condition christique qui est la première à manifester ce statut amphibolique qui est le nôtre à tous : divin et humain, en croix, la réalité de ce symbole testamentaire. Quelle parole enfin, « récapitulée en un seul tout » précise Origène, faut-il entendre qui mérite d’être appelée parole du Christ ?

L’ensemble des logia de l’Evangile selon Thomas présentent de nombreux caractères qui en font un texte très différent des autres évangiles qu’on dit canoniques quand ils sont de fait tous apocryphes, rédigés bien longtemps après la mort du Maître et surtout corrigés au fils des générations de copistes qui se sont succédées. Mais mon propos ne se tient pas là, de même que j’éviterai ici de dénombrer toutes les traces qu’on peut qualifier d’évangéliques ou gnostiques dans cet évangile. La question de la gnose y est bien posée, et de façon particulièrement démonstrative ; ici par exemple une parole jetée à la face de l’avenir : Les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose et ils les ont cachées. Ils ne sont pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, ils ne les ont pas laissés faire… (log 39) Un fait est certain, éclatant : il s’agit d’un évangile de ‘connaissance’ – les thèmes de l’amour, de la mort, de la résurrection y sont très rares ou absents, mais également la ‘déficience’ chère au gnosticisme – ‘connaissance’ donc, comme une forme de réalisation supérieure à celle de la conscience primaire qui se limite habituellement par son identification au corps physique, psychologique, social. Dans les termes d’une philosophie contemporaine, et il me faut déjà de l’audace pour m’engager à telle comparaison, une conscience et une identité qui ne se réduisent en aucun cas à des phénomènes de langage ou à toute autre détermination mondaine. Mais les logia sont assez explicites par eux-mêmes. Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas de la mort (log. 1) C’est parce que la compréhension de telles paroles délivre de l’identification à la personne sociale et de l’esclavage des déterminismes, qu’il peut être dit aussi qu’elle délivre de la mort : c’est un autre soi-même qui prend naissance en co(n)naissance avec un principe caché qui n’est pas seulement contenu d’histoire ou d’appartenance à un groupe humain particulier. Ainsi : Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté, et c’est vous la pauvreté. (log 3) Nous retrouvons souvent ces termes d’une différenciation absolue : d’un côté, connaissance, soit richesse, vie infinie, puissance même, ‘règne’ ; et de l’autre côté, ignorance, aliénation, misère et mort. Mais le concept de ‘monde’ ou de ‘personne’ délimité par l’expérience exclusive de la matérialité et de la sidération qu’elle provoque est ici totalement exorcisé. C’est aussi une quête, plus précisément une ‘interprétation’ qui est proposée comme si l’aliénation qui nous tient dans ses rêts s’était manifestée plus vite, avant une authentique éducation spirituelle, ou par une éducation plus perverse, celle des autorités et des institutions qui prétendent dès notre notre naissance gouverner nos destinées. Cette ‘pauvreté’ ici dénoncée semble de notre fait, notre responsabilité ! Comme le dit si bien Origène, si évangéliser c’est annoncer des biens, c’est de biens spirituels qu’ils s’agit, mais d’une réalité non moins substantielle ! C’est ainsi que la conjugaison même du verbe ‘connaître’ vient éclairer cette nouvelle dimension d’existence.

Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin, et il ne goûtera pas de la mort. (log 18) Cette notion de ‘commencement’ est capitale dans l’évangile et elle se répète au logion suivant : Heureux celui qui était déjà avant d’exister. (log 19) Elle s’éclaire à mon avis des remarques émises plus tard par un Eckhart et un Jourdain signifiant une « première création » où le Père et le Fils oeuvrent ensemble à la conception et l’existenciation, la matérialisation même d’un monde qui ne contredit pas les formes secrètes qui appartiennent exclusivement à la Déité inconcevable, indicible et surtout invisible. Or ces formes ont le désir d’exister : leur surabondance d’être, semble-t-il, commande un désir d’exister auquel Père et Fils répondent conjointement, par le premier fiat existenciateur et par le témoignage, vision et parole qui font monde – mais monde originaire, orée de lumière et d’images qui ne sont pas encore en compétition, en conflit, en affirmation d’autorité exclusive. Ce qui implique cette parole, comme une nouvelle recommandation, une condition pour être soi-même ce Fils qui est aussi régent de ce monde qui semble lui appartenir : Celui qui parmi vous se fera petit connaîtra le Royaume… (log 46) Ce n’est pas le déploiement d’une rationalité et d’une tekné comme la modernité – qui n’a pas d’âge de ce fait ! – nous y entraîne, c’est la simple visibilité, l’innocente participation à un monde de lumière et d’images qui jouent ensemble la musique d’une célébration des réalités possibles – et toujours divines – du Royaume. Divin, oui, parce qu’il y a bien deux : un miroir ou une réciprocité, une réciprocité des regards comme dans le Soufisme. Celui qui est ‘petit’ ici c’est celui qui a récusé le prestige mondain des vérités fabriquées et des pouvoirs ajoutés dans la visée d’une propriété du monde afin d’exaltation et de jouissance personnelles. C’est d’une innocence sauvegardée comme telle qu’il s’agit, qui est une intelligence des formes circonscrite à l’intériorité spirituelle du vivant-imaginant, créateur d’un monde qui ne s’émancipe pas tout à fait des modèles mais qui les illustre et autorise leur jeu, lié au sien, à seule fin d’exhausser l’Esprit pur. Tout est offert dès le ‘commencement’ et cette ‘première création’ favorise la composition d’un bel arc-en-ciel de possibilités – c’est là que l’artiste véritable travaille, là qu’il ouvre son atelier de ‘lecture’ des modèles cachés, et pour une ‘présentation’ inédite :  Ce que vous attendez est venu, mais vous, vous ne le connaissez pas. (log 51) Propos qui se répète tout aussi clairement un peu plus loin : Vous sondez le visage du ciel et de la terre, et Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas… (log 91) En me limitant à une connaissance prétendument objective du monde, à cette mesure et à cette interprétation des signes étroitement physicalistes, je trouve un ‘cadavre’ c’est-à-dire une figure amputée de son mystère d’origine, privée de son élan d’épanouissement, de sa fraîcheur et de son rayonnement propres. Celui qui a connu le monde a connu un cadavre ; et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui. (log 56) Autrement dit : Celui qui a connu le monde a trouvé le corps ; mais celui qui a trouvé le corps, le monde n’est pas digne de lui. (log 80) Le monde ne s’anéantit pas aux ‘connaissants’, il prend – ou garde – figure de lumière et de création en esprit même dans ce qu’on peut encore appeler l’épreuve des choses et des circonstances. Un autre logion le dit tout aussi clairement, signifiant aussi qu’il y a, sinon un travail ou une catharsis à opérer, une veille à sauvegarder activement et sans cesse : Heureux l’homme qui a connu l’épreuve : il a trouvé la Vie. (log 58) Tout est donné du monde sans effort de mesure ou de définition, de déterminanation prétendue ‘scientifique’ : Vous sondez le visage du ciel et de la terre, et Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas… (log 91) Le règne n’est pas matériel : il s’origine et s’oriente en cette unique manifestation de la Valeur qui palpite dans les formes offertes à l’expérience du ‘commencement’. Et c’est ainsi que le fidèle peut être encore désigné, allusivement : Celui qui connaîtra le Père et la Mère, l’appellera-t-on fils de prostituée ? (log 105)

Je le répète finalement pour le souligner, ou comme cette majucule de Vie le précise (et Michel Henry, à son tour, a ajouté cette précision) : Heureux l’homme qui a connu l’épreuve ; il a trouvé la Vie (log 58) L’épreuve, ce serait bien la vie qui nous confronte aux pouvoirs de la perte et de l’aliénation, de l’oubli et de la confusion quand l’interprétation du message nous initie à la Vie éternelle. Il est même une clef d’interprétation qui me paraît des plus importantes, qui écarte en tout cas une des pires méprises, et de celles qui défigurent le plus gravement le message de cette gnose : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. (log 67) Le corps qui ne serait qu’un corps éprouvé comme tel, est cadavre ; au règne de l’Esprit et de son épreuve il devient lieu de révélation, comme la plus parfaite image de moi-même. En effet, cette connaissance qui porte sur la totalité de la vie, mais comme naissance, maintenant, d’un monde qui est tout entier et à la fois le mien et celui du Créateur, passe par la pleine possession de moi-même, de mon ‘être humain’. Nous sommes conviés là à nous étreindre nous-mêmes dans toutes nos facultés : intelligence et sensibilité, mais je pense ici à cette sexualité qui a tant effarouché les ‘spiritualistes’ de tous temps et qui reste un si grand problème pour nos contemporains. Je ne crois pas qu’il soit proposé ici de ‘déréglement de tous les sens’ mais bien au contraire un ‘réglement’ c’est-à-dire un épanouissement de toutes les facultés qui passent par l’usage des sens, dût-on les qualifier de ‘sensuelles’. J’ai choisi de ne pas être exhaustif dans le dénombrement de ces thèmes, de choisir les principaux, et qui nous éloignent fort d’un ‘christianisme’ autoritaire et dogmatique, d’une rigidité idéologique imposée par plus d’interdictions que d’encouragements à vivre tous les moments présents d’une humanité épanouie. Je reviendrai prochainement sur quelques thèmes connexes, mais nullement secondaires, et que je veux déjà citer : le rejet des rituels et pratiques religieuses ; le choix, comme condition première d’une spiritualité vivante ; la création (au ‘commencement’), l’éthique cette fois comme un ensemble de recommandations qui ne sont ni ‘obligations’ ni ‘commandements’ mais dispositions d’esprit qui s’imposent naturellement en régime de ‘connaissance’. Mais il y a surtout quelques ‘clefs’ essentielles que je préfère finalement toutes citer et dès aujourd’hui ( en plus du log 67) : Quand vous ferez le deux Un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas (…), quand vous ferez des yeux à la place d’un oeil, et une main à la place d’une main, et un pied à la place d’un pied, une image à la place d’une image, alors vous irez dans le Royaume. (log 22) Pas de hiérarchie dans la réalité éprouvée en vérité de sa ‘première’ création – fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là (log 77) – ; ici l’image elle-même n’est pas anéantie quand une autre vision (ou visibilité) s’impose. Le Royaume s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. (log 113) J’insisterai une nouvelle fois sur le thème à mon avis majeur de l’image, cette gnose n’étant pas du parti iconoclaste, loin de là, il faut le préciser : Si les gens vous disent : d’où venez-vous ? dites-leur : Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même. Elle s’est levée et manifestée dans leur image… nous sommes les élus du Père le Vivant… le signe de notre Père en nous (est…) un mouvement et un repos. (log 50) Image signifie dualité et jeu, jeu vivant, mouvement donc, qui semble la plus belle expression de la vie, sa traduction exacte comme illustration et passage (2), hors et dans l’éternel repos des modèles qui ne meurent ni ne se manifestent. (log 84)

Je conclus provisoirement par cette dernière citation : Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. (log 83) Dans un régime d’aliénation, les images cachent la lumière et dans un régime de connaissance, elles la révèlent. Pas de hiérarchie mais une perspective, inversée : c’est une métanoïa très marquée, très forte, radicale. Mais je le souligne, une conversion plutôt qu’une condamnation et une exclusion ; un redressement et non un rejet ; un changement de perspective. C’est ici le noeud de la révélation et de l’enseignement : toute parole depuis en est une glose, aujourd’hui nécessaire comme pour le passé, un rappel de la splendeur de notre condition et de ses périls (3). Je proposerai également aujourd’hui, puisque mon investigation n’aborde pas la totalité des logia qui se complètent tous au fur et à mesure, le Cahier de Méditation sur l’Evangile de Thomas de mon ami Philippe Dubois, du moins ici son Aperçu, premier document que chacun pourra consulter. Cet examen des logia de l’Evangile de Thomas rejoint tout à fait ma propre exégèse. Je l’adresserai en version complète aux personnes qui m’en feront la demande. Il suffira de me contacter par ‘commentaire’ comme c’est toujours possible en cliquant ci-dessous – l’adresse de la personne m’étant automatiquement fournie par Le Monde.

 Phil. DUBOIS : Avant-Propos Cahier de Méditation de l’Ev selon Thomas,

Philippe Dubois fait également un point très intéressant sur cette question de la ‘gnose’ dans son blog personnel : http://tumtumblog.20minutes-blogs.fr/

(1) CF mon article : « Qu’est-ce que la phénoménologie matérielle ?  » Jeudemeure du 05.10.2010

(2) Le thème du passage que je cite à peine est pourtant essentiel : je l’ai traité dans Mystique de Pâques (11/04/2009)

(3) Je commettrais une grave méprise si j’oubliais de rappeler que ma constante référence est celle de l’ouvrage publié conjointement par Emile Gillabert, Pierre Bourgeois et Yves Haas – ouvrage qui a fait l’objet de plusieurs éditions, et qu’il faudra toujours consulter pour son appareil critique.

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