La ‘Parole de Dieu’ (Henry) : les grands thèmes selon l’Evangile de Thomas (2)

J’ai dit précédemment que tous les logia de l’Evangile selon Thomas se complètent, « au fur et à mesure », avec des redites, des soulignements, même parfois quelques explications plus approfondies – et une longue histoire racontée en illustration, une facilité qu’on retrouve toujours plus fréquemment dans les ‘canoniques’ – qui viennent toujours en quelques mots précis mais aptes à provoquer l’imagination créatrice ; découverte et retournement, bouleversement, métanoïa. Après les avoir relus tant de fois, et pris la précaution de fouiller partout, je l’avoue, pour trouver des clefs d’interprétation, des correspondances, je m’étonne de découvrir à quel point ils parlent d’eux-mêmes, simplement et clairement pour énoncer une vérité intemporelle, c’est-à-dire tout aussi actuelle quand elle fut prononcée il y a vingt siècles, et aujourd’hui. Actuelle, contemporaine, un enseignement brûlant et tout aussi bouleversant, dérangeant et dangereux ! Il suffit de parcourir ces thèmes que j’ai dit bien à tort ‘secondaires’ mais qui sont assez éloquents. Qu’il s’agisse de la question du choix ( qui implique liberté et responsabilité), de l’orientation éthique (choix de vie donc et ‘engagement’ comme on dit aujourd’hui ; comme un pari, une visée et une détermination, mais alerte, vigilante, critique), ce sont autant de percées vers des accomplissements qui demeurent encore à ce jour dans l’attente d’un achèvement, non seulement personnel, mais de culture, de civilisation ; un Royaume terrestre pourtant qui est ‘déjà’ et qu’on ne ‘voit’ pas. Mais je dois les citer ici et laisser apparaître leur parenté.

Le travail, la recherche, l’interprétation à laquelle nous sommes invités, vont entraîner discernement et forcément, choix, c’est très important. J’avais dit qu’il n’y aurait pas de rejet mais néanmoins ce qui est perçu inutile ou faux est écarté, définitivement et sans ambiguité : L’homme est comparable à un pêcheur avisé qui avait jeté son filet à la mer ; il le retira de la mer plein de petits poissons. Parmi eux, le pêcheur avisa un bon et gros poisson. Il rejeta tous les petits poissons au fond de la mer, il choisit le gros poisson sans peine. (log. 8) Mais il est un logion beaucoup plus précis, beaucoup plus impératif, qui nous confronte aussi à notre propre liberté de choix : Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors étant deux ; que ferez-vous ? (log. 11) Non qu’il soit interdit de faire le deux qui est création et mouvement, mais quelle suprématie accorder, et à quelle valeur ? Celle de la multiplicité qui s’appuie sur la manifestation matérielle des ‘choses’ et sur la ‘valeur’ qu’elles peuvent représenter comme telles, ou celle de l’Un seul qui est la Valeur absolue, la plus substantielle quoique invisible, celle qui ne ‘flétrit’ pas ? Du monde et de sa réalité indéclinable, on aurait tort de le nier, il n’existe qu’un seul exorcisme, qui se dit en deux mots ! Soyez passants (log.42), concluant un rapport très particulier au monde, et qui se spécifie un peu mieux avec la proposition suivante : Les renards ont leurs tanières et les oiseaux ont leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où incliner sa tête et se reposer (log.86) Le choix de la valeur indéfectible se trouve également illustré de cette façon : Le royaume du Père est comparable à un marchand qui avait un ballot au moment où il trouva une perle. Ce marchand-là, c’était un sage : il vendit le ballot, il s’acheta la perle unique. Vous aussi, cherchez le trésor qui ne périt pas, qui demeure là où la mite ne s’approche pas pour manger et où le ver ne détruit pas. (log. 76) Ce qui peut se dire plus radicalement encore : Celui qui s’est fait riche, qu’il se fasse roi ; et celui qui a le pouvoir, qu’il renonce ! (log. 81) Qu’une ambition mondaine trouve des attraits de plus en plus grands, soit, mais au terme de cette poursuite qui trouve un jour sa limite naturelle, le renoncement s’impose, la métanoïa qui détourne de ces valeurs-là ! Il y a parfois de ces insistances, tant le choix paraît ici difficile : Celui qui a trouvé le monde et s’est fait riche, qu’il renonce au monde ! (log. 110) On notera que ces logia du choix sont autant de paroles qui se retrouvent plus facilement dans les canoniques : ils ont un sens plus accessible même si le choix effectif qu’ils commandent contrarie à ce point nos appêtits et nos passions. On sait aussi que le ‘pouvoir’ peut prendre des visages différents. Par contre le Règne proposé ici, même évoqué souvent comme une puissance qui s’exercerait sur la nature ou les éléments, correspond toujours à un retrait du monde : une maîtrise alors naturelle de soi-même qui s’exprime plutôt par le refus de se livrer aux jouissances du pouvoir, d’en devenir tributaire, comme un esclave à la fin. Que chacun comprenne ! Il est dit au log. 11, et c’est une exclamation, pas une question : Quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ! Et cette Parole, c’est son mystère et sa vérité secrète, ne dit rien directement ou positivement, seulement par image, de l’indicible joie de l’égalité du Père et du Fils conjoints en une seule création qui rehausse uniquement les qualités de l’être sans rien concéder aux prestiges de la possession et de la domination matérielles.   

Il s’ensuit des anti-prescriptions en quelque sorte, une dénonciation sans équivoque de tous les rituels qui consacrent l’autorité d’une religion organisée, ‘mondaine’. On en déduira plus facilement qu’une telle parole s’exposait aux plus sévères condamnations ! : Ses disciples l’interrogèrent et lui dirent : Veux-tu que nous jeûnions ? Comment prierons-nous ? Comment donnerons-nous l’aumône ? Et qu’observerons-nous en matière de nourriture ? Jésus leur dit : Ne dites pas de mensonge, et, ce que vous récusez, ne le faites pas, parce que tout est dévoilé à la face du ciel… (log. 6) C’est une sorte de morale naturelle, immédiate, qui semble proposée, comme une évidence qui s’impose à la conscience dans un infini ou une universalité de compréhension et d’intelligence primordiale. Plus loin il y a ces précisions : Si vous jeûnez, vous causerez une faute à vous-mêmes, et si vous priez, vous serez condamnés, et si vous donnez l’aumône, vous ferez du mal à vos esprits…. (log. 14) Et encore un peu plus loin, le plus scandaleux sans doute au regard de cette histoire religieuse qui continue de s’écrire jusqu’à nos jours : La circoncision est-elle utile ou non ? Si elle était utile, leur père les engendrerait circoncis de leur mère. Mais la circoncision véritable, en esprit, a trouvé un profit total. (log. 53) Ce qui se passe de tout commentaire. La morale établie est également repoussée… Quand l’autorité de la famille naturelle est invoquée, voici la réponse : Ceux qui en ces lieux font le vouloir de mon Père, ce sont eux, mes frères et ma mère. Ce sont eux qui entreront dans le royaume de mon Père… (log. 99) Et : Celui qui ne récuse son père et sa mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; et celui qui n’aime son Père et sa Mère comme moi ne pourra se faire mon disciple ; Car ma mère m’a enfanté, mais ma Mère véritable m’a donné la Vie. (log. 101) Suprématie proclamée de l’Absolu, de la Valeur, qui sont nénamoins ‘devant moi’, qui me font face dans la conjonction éternelle d’un ‘mouvement’ (ma condition d’existant) et d’un ‘repos’ (mon appartenance à la Vie). Tous les ‘objets’ sacrés sont récusés, révoqués ; prêtres, prophètes, traditions – qui sont morts ou lettre morte… (log. 52) Mais dans le rassemblement des circonstances qui font monde, un partage et un discernement – avec leurs conséquence éthiques – sont autorisés : Donnez à César ce qui est à César, donnez à Dieu ce qui est à Dieu, et ce qui est à moi, donnez-le moi. (log. 100)  Ce qui veut dire en clair qu’on peut fort bien observer les obligations imposées par la société à condition de ne pas trahir la Vérité, de ne pas s’éloigner de la Valeur qui unit les ‘jumeaux’ – Thomas est le ‘jumeau’ de Jésus – en Un Seul au Royaume de Vie. Et on voit bien alors où sont les homonymies et les antinomies ! Au logion 104, relativement au thème de la connaissance que j’ai évoqué précédemment, il est déclaré sur le même sujet : Viens, prions aujourd’hui et jeûnons… (Mais) quelle faute ai-je donc commise, ou en quoi m’a-t-on soumis ? Mais quand l’époux sort de la chambre nuptiale, alors, qu’on jeûne et qu’on prie ! (log. 104) J’ai parlé de conscience immédiate, de dualité synonyme de ‘divin’ et de réciprocité dans ce mouvement qui signale la vie même du repos qui n’est pas inertie. Or voilà : Là où il y a trois dieux, ce sont des dieux ; là où il y a deux ou un, moi, je suis avec lui. (log. 30) Peu de mots en somme pour résumer l’essentiel : encore faut-il comprendre et réaliser. 

Je suis étonné de trouver cette question du choix – nous verrons un peu plus loin son corollaire : le partage – liée à celle de la création qui est plus rarement évoquée dans les logia. Et encore plus curieusement, d’une création qui se rapporte autant au ‘dedans’ qu’au ‘dehors’, il est bon de la préciser, comme au log. 22 déjà rappelé, et ici au log. 3 : … le Royaume, il est le dedans et il est le dehors. Il est même précisé, une belle image : le dedans de la coupe… le dehors de la coupe… sans qu’il soit permis de confondre un partage des valeurs avec un partage objectif, une interprétation spirituelle avec un jugement de réalité physicaliste. C’est une totalité, et c’est la perception (comme l’aperception, ce geste intérieur de saisie de soi-même- au monde : le Dasein heideggerien !) qui importe, la lisibilité d’un monde, l’interprétation du phénomène global de l’apparaissance qui importe. Ce qui renvoie à cette notion de partage qui n’est pas division suivie d’exclusion mais bien choix qui accompagne une compréhension, celle-ci opérant à la lumière manifeste d’une ‘première création’. Il y a bien des valeurs mondaines, nous l’avons vu (‘ce qui appartient à César’… ) et cette trichotomie propre à la vision gnostique ; un règne hylique, un règne psychique et un règne pneumatique, d’Esprit pur, qui sont comme les effets de la ‘mondanéisation’ du Tout évoqué par ailleurs. Cela peut aller loin : Les disciples dirent à Jésus : Nous savons que tu nous quitteras ; qui se fera grand sur nous ? Jéus leur dit : Au point où vous en serez, vous irez vers Jacques le juste : ce qui est du ciel et de la terre lui revient. (log. 12) De qui s’agit-il ici, je ne sais, mais il ne s’agit pas de Thomas qui est bien le seul éveillé en l’Un Vivant. Jésus refuse également un certain type d’arbitrage et l’on voit bien ici la ligne de partage des valeurs : Un homme lui dit : Parle à mes frères afin qu’ils partagent les biens de mon père avec moi. Il lui dit : O homme, qui a fait de moi un partageur ? (log. 72) Il faut donc une nouvelle fois rappeler ce qu’il faut entendre par Un dans cet évangile, l’unité du monachos qui ‘debout’ se réconcilie avec tous les hommes, ses semblables, et la nature entière, sa Mère véritable, gardienne et matrice des ‘modèles’ : Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (log. 11) La création est autorisée, et ses différences, et même ses conflits, mais le Un qu’on pourrait appelez le secret de toute l’opération est le garant de l’accomplissement ultime des existences : … je suis venu jeter des divisions sur la terre… il y en aura cinq dans une maison, trois seront contre deux et deux contre trois… et debout, ils seront monakhos. (log. 16) Je voudrai pour finir citer un autre logion, une autre clef, dans cet esprit de lutte qui a pu aisément tromper les exégètes – mais l’on verra bien qu’il s’agit ici d’un combat intérieur : Le Royaume du Père est comparable à un homme qui voulait tuer un grand personnage. Il dégaina l’épée dans sa maison et transperça le mur afin de savoir si sa main était sûre. Alors il tua le grand personnage. (log.98) C’est bien de moi qu’il s’agit, n’est-ce pas, et du nécessaire apprentissage d’un discernement indispensable à la conquête de soi. 

J’en viendrai dans une prochaine publication aux nombreuses recommandations spécifiquement éthiques. Ce ne sont ni obligations ni commandements mais incitations à mieux comprendre, approfondir et réaliser. On verra bien aussi celles qui peuvent s’interpréter dans une perspective purement morale, ‘psychique’ comme il est dit en gnose, et celles qui relèvent uniquement de la réalisation pneumatique, et qui ont été le plus souvent ignorées dans les ‘canoniques’. Je le répète : parvenu à accumuler 274 articles, partant d’un hommage à Stephen Jourdain, et qui portait précisément sur cette notion de création, je peux me référer sans risque d’erreur aux paroles de ce Témoignage vieux de tant de siècles et qui néanmoins n’a pas d’âge.