La ‘Parole de Dieu’ (Henry) : les grands thèmes selon l’Evangile de Thomas (3)

On me l’a redemandé à plusieurs reprises et je vais le repréciser une nouvelle fois. Un travail très important sur l’Evangile de Thomas a été entrepris par Emile Gillabert dans les années 70, puis poursuivi par une communauté de chercheurs qui se réunissaient chez lui à Marsanne (Drôme) : pendant des années ont été publiés des Cahiers où une exégèse précise et approfondie (commentaires et comparaisons) des logia s’est détaillée au fil de  publications trimestrielles. Je recommande une nouvelle fois leur consultation. Concernant l’ouvrage principal d’Emile Gillabert, sa première publication, enrichie des travaux de l’helléniste Pierre Bourgeois et du coptologue Yves Haas, remonte à 1979. Des rééditions successives permettent toujours de la consulter : je renvoie par exemple au site d’Amazon, un des plus riches pour la consultation et l’achat de livres par correspondance. Concernant d’autres ouvrages, le plus recommandable, et qui mérite encore d’être lu, est celui de Henri-Charles Puech : En quête de la Gnose (deux volumes) publié par Gallimard, NRF, en 1978. On pourra également consulter avec profit la récente publication exhaustive des Ecrits gnostiques à la Pléiade (Gallimard 2007) Je mentionnerai aussi, je crois que ça en vaut la peine, la Concordance de la Bible (Nouveau Testament) aux éditions du Cerf, un livre rare mais qui a fait l’objet de plusieurs éditions. Des concordances intéressantes y sont établies entre évangiles canoniques et Thomas, ainsi que quelques autres écrits retrouvés à Nag-Hammadi. Il y a enfin, pour les plus curieux, les traductions des évangiles en langue copte, dont celui de Philippe, proposées par Jean-Yves Leloup et publiées en collection de poche ; on y sent le désir de rapprocher ces enseignements cachés de la doxologie officielle et c’est un parti-pris qui n’est pas le mien. Aujourd’hui, plus personne ne conteste l’importance historique de ce texte mais ses enseignements, c’est tout le problème, sont à ce point éloignés des canoniques et des théologies historiques qu’il demeure toujours très délicat et très anticonventionnel de les mentionner.

Les logia de recommandation éthique, ces choix de comportement, que j’ai déjà mentionnés sont aussi de ceux qu’on retrouve dans les canoniques, ce qui prouve non seulement les parentés mais peut-être aussi l’origine commune de ces enseignements. Mais, dans l’Evangile selon Thomas, leur dimension ‘pneumatique’ leur est propre et les distingue entièrement. Ainsi par exemple : Quant à vous, veillez à la face du monde… Le logion 21 parle d’un ennemi mystérieux qui nous menace sournoisement ; il recommande dans ces conditions une veille de tous les instants, un travail personnel que j’opère seul, une veille ou des précautions que personne ne prendra à ma place. C’est toujours de moi qu’il s’agit et la visée est toujours la même, d’où ce rappel dès le logion suivant (22) : Quand vous ferez le deux Un… (log. 22) Mais si je veux citer une injonction plus ‘morale’ et qui se retrouve dans tous les canoniques, ce sera par exemple : Aime ton frère comme ton âme ; veille sur lui comme sur la prunelle de ton oeil. (log. 25) complété par ces mots : Le brin de paille qui est dans l’oeil de ton frère, tu le vois, mais la poutre qui est dans ton oeil, tu ne la vois pas. Quand tu auras rejeté la poutre de ton oeil, alors tu verras clair pour rejeter le brin de paille de l’oeil de ton frère. (log. 26) Notre inconscient collectif s’est chargé de ces ‘commandements’ mais rien n’est évident ici et l’expérience prouve à l’envie que nos contemporains préfèrent encore critiquer semblables et voisins qu’eux-mêmes… Par contre, une autre formule un peu plus loin relève au niveau de pure gnose : Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le Royaume ; si vous ne faites pas du sabbat le sabbat, vous ne verrez pas le Père. (log. 27) Ce n’est pas l’obéissance aux règles imposées qui nous sauvera mais seulement la connaissance intérieure et les conduites qu’elle commande seule ! Et on peut retrouver un peu plus loin une injonction plus répandue : Ne vous souciez pas, du matin au soir, de ce que vous revêtirez. (log. 36) Mais, à la lumière de ma citation précédente, on s’aperçevra que ce n’est pas seulement un impératif moral. La connaissance projette une tout autre lumière et son enseignement a parfois une crudité qu’on peut difficilement ignorer. Directement cette fois, cet avertissement : Les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose et ils les ont cachées. Ils ne sont pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, ils ne les ont pas laissés faire. Mais vous, soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes. (log. 39) On comprendra… Mais c’est un logion rejoint par cet autre : Je dis mes mystères à ceux qui sont dignes de mes mystères. Ce que ta main droite fera, que ta main gauche ne sache pas ce qu’elle fait. (log. 62) La rareté, exceptionnelle faudrait-il souligner, d’une telle compréhension, n’est pas niée : valeurs du monde et valeurs de l’Esprit pur ne se conjuguent pas ; ni mélange ni même cohabitation si le monde impose pourtant ou commande leur proximité aux horizons de l’existence commune. Il y a cette extrême prudence, et qui n’interdit pas non plus l’enseignement dans les rares situations où il peut s’exprimer – des recommandations contradictoires sont répétées à ce sujet – mais tout cela incite évidemment à la plus grande circonspection.

J’ai souvent cité le logion 42 comme l’un des plus expressifs, radicalement, de cet enseignement, et qui ne peut prêter, au fond, à aucune mésinterprétation : Soyez passants. Une parole lapidaire mais capitale, une des plus fortes de l’ensemble. Il faut bien entendre et c’est pourquoi j’y reviens : non point passer au sens de traverser le monde et ses événements, sans installation, sans se confier à nul abri mensonger ; mais encore passer, traverser ses propres pensées, ses propres sentiments, ne s’attarder à rien, ne s’attacher nulle part. Un programme de liberté : mais quelle austérité, quel courage aussi ! Sans la compréhension la plus profonde, le discernement le plus aigu, c’est impossible. Et c’est ainsi, à cette lumière-là, qu’il faut interpréter le ‘petit’ du logion 46, qui n’est pas non plus une injonction morale à l’humilité : Celui qui parmi vous sera petit connaîtra le Royaume… (log. 46) J’ai dit austérité, rigueur, et par exemple encore cette parole connue et répétée : … il n’est pas possible qu’un serviteur serve deux maîtres, sinon il honorera l’un et il outragera l’autre… (log. 47) Sur le plan intellectuel peut-être : une évidence, mais sociologiquement, un exemple rarement observable tant la duplicité reste maîtresse de la plupart de nos comportements, faute de discernement, d’examen courageux. Par contre, il est possible de surmonter ces conflits qui semblent inhérents à la manifestation même, au ‘mouvement’ ; c’est encore la compréhension seule qui le permet, le dépassement au coeur ou au sommet de cette unité secrète de la Vie : Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : éloigne-toi et elle s’éloignera. (log. 48) Conflit, en apparence irrémédiable ; et apaisement, fusion possible quand nos confusions et nos passions sont déjouées : intelligence ‘pneumatique’ et réalisation, pas seulement cet amour, comme un élan affectif, geste et exhibition de soi pour se donner bonne conscience et mieux étouffer son prochain. En effet, comment comprendre le logion 57, de la moisson et de l’ivraie ? La violence, celle même d’une légitime prévention, y est condamnée : l’ivraie sera ‘arrachée’ et ‘brûlée’ au ‘jour de la moisson’ – pas avant ; quand elle aura manifesté ses effets et ses conséquences, la réalité éprouvée de sa nuisance. C’est ici que se démontre une autre qualité d’amour qui est la confiance absolue à la puissance de l’Esprit pur, germe de toute vie et de tout avenir. C’est une tolérance, notons-le, qui ne se traduit pas non plus totalement et finalement en non-violence : que l’ivraie grandisse et il sera bien temps de l’arracher ! Cette austérité, cette rigueur, je le répète, ne souffrent aucun compromis, ni mélange au présent des antagonismes spirituels, ni espérance d’un salut futur : la connaissance seule de ce qui se dérobe aux expériences de la duplicité ou de l’ambiguité, de tout ce qui se préserve en confusion et passion : Regardez vers Celui qui est vivant tant que vous vivez, de peur que vous ne mouriez et ne cherchiez à le voir ; et vous ne pourrez pas voir. (log. 59) C’est ici que ça se passe, maintenant, et vous êtes convoqué sans délai à cette expérience cruciale : c’est sans nuance à ce niveau-là : Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n’avez pas cela en vous, ceci qui n’est pas vôtre en vous vous tuera. (log. 70) La connaissance relève entièrement de ma responsabilité – personnelle – et il n’y a pas de demi-mesure : une simple curiosité intellectuelle, des gestes en contradiction avec une croyance superficielle, me tueraient ! Les Gnostiques de Nag-Hammadi avaient prévu les traîtrises de l’Histoire et préféré, de leur temps, enterrer leur trésor de connaissance : Il y en a beaucoup qui se tiennent près de la porte, mais ce sont les monakhos qui entreront dans le lieu du mariage. (log. 75) Apparemment cela n’a guère changé de nos jours.

Je citerai finalement trois logia qui doivent figurer parmi les plus instructifs, spécialement en regard d’une gnose inédite et sans aucun rapport avec les superstitions orientales qui agitaient les sociétés de cette époque, qui sait peut-être, un phénomène constant ! Les cieux s’enrouleront ainsi que la terre deavant vous, et le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur, parce que Jésus dit : Celui qui se trouve lui-même, le monde n’est pas digne de lui. (log.111, en entier cette fois !) Récapitualtion de ce que j’ai tenté moi-même d’expliquer. Comme cette lapidaire condamnation du dualisme ‘psychique’, de concepts radicalement erronnés : Misérable est la chair qui dépend de l’âme ! Misérable est l’âme qui dépend de la chair ! (log. 112) La dualité d’opposition et de rejet est repoussée une fois de plus : c’est l’unité dans l’opération de l’Esprit pur, associant ‘chair’ et ‘âme’ , bien au-delà des pseudo-réalités désignées par ce vocabulaire, qui doit être recherchée. C’est aussi ce qui est remarquablement proposé, je le signale une nouvelle fois, par la phénoménologie matérielle de Michel Henry. Enfin ce qui capital, en réponse à la question : Le Royaume, quel jour viendra-t-il ?  – Ce n’est pas en guettant qu’on le verra arriver. On ne dira pas : voici, il est ici ! ou : voici, c’est le moment ! Mais le Royaume s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. (log. 113) Vérité déjà énoncée au log. 59 ; un enseignement qui se trouve également répété chez Philippe, preuve que ces paroles ne sont pas totalement marginales et qu’elles ont irrigué plusieurs sources. Ici, bien entendu, nous sommes très proches du traitement de la question du temps par la philosophie védantique qui proclame dans ses termes propres une totalité « ici-maintenant » sub specie aeternitatis. Aucune conclusion logique n’est possible  : ces paroles comprises doivent faire l’objet d’une méditation permanente. Ni concentration volontaire ni obnubilation cultivée en permanence, c’est une méditation de la vie capable de provoquer ce bouleversement promis, et le règne, qui correspondent à la délivrance, à l’éveil de la tradition orientale.

J’en avais fini avec la rédaction présente quand un lecteur attentif m’a écrit pour me prier de rappeler les logia de la lumière qui, à ses yeux, constituent le foyer vivant, unique et incomparable, de cet enseignement. J’en suis bien d’accord moi-même et je les ai souvent cités, notamment rappelé le logion 50 dans mon Dit de l’Impensable. Le voici in extenso : Si les gens vous disent : d’où êtes-vous ? dites-leur : Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même. Elle s’est levée et manifestée dans leur image. S’ils disent : qui êtes-vous ? dites : Nous sommes ses fils et nous sommes les Elus du Père le Vivant. S’ils vous demandent : quel est le signe de votre Père qui est en vous ? dites-leur : C’est un mouvement et un repos. On notera ici comment sont spécifiés les rôles de la lumière et de l’image, de la filiation, et à quel point la conjonction sur laquelle j’ai si souvent insisté – un terme repris par Maître Eckhart – n’autorise ni partage ni confusion. Je dois donc ajouter ces dernières paroles, très rarement commentées, un enseignement resté inouï à ce jour : Il y a de la lumière au dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres. (log. 24) Ce mot ‘ténèbres’ revient au log. 61 comme le rappel que l’éclat du monde n’est qu’illusion et sidération : Quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière ; mais quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres. Je n’en dirai pas plus.