La ‘Parole de Dieu’: et j’ajouterai…

La Parole De Dieu ? On m’a écrit aussitôt pour me faire remarquer que c’était (« en réalité ») une parole d’autant plus audible qu’elle était prononcée par un homme à destination d’autres hommes, une parole pour cet échange d’humanité que constitue tout langage. La portée de l’objection se voit aisément. Mais je réponds : oui, néanmoins Parole de Dieu comme l’a écrit Michel Henry parce que parole irrecevable par les hommes qui délimitent leur destin au milieu mondain, exclusivement, et qui obéissent à une intelligence assujettie aux ‘choses’ du monde, qu’on les prenne en mode d’appréhension commune, vulgaire, ou scientifique. Cette parole, inhumaine ou surhumaine, je veux bien qu’on l’appelle ainsi, est destinée à des hommes qui pratiquent d’autres modes de connaissance, de soi-même et du monde, à l’aide d’une autre logique, d’inclusion cette fois, et comme je l’ai souvent répété, de conjonction. On a souvent évoqué une complémentarité des contraires – contre précisément l’attitude d’exclusion – et moi j’insiste sur la conjonction, l’incroyable évidence qu’il y a « un mouvement et un repos » – ni mélange ni confusion -c’est-à-dire de l’essence (des modèles qui n’ont jamais connu « l’odeur de l’existence » comme le dit Ibn’Arabi, qui « ne meurent ni ne se manifestent » dit l’Evangile) et de l’existence, toutes ces conditions qui trament nos existences particulières et s’éprouvent, ô combien, avant (croit-on du moins) que la Valeur et sa propre vérité se rendent elles-mêmes visibles à l’horizon de nous-mêmes ; mais non point de l’existence d’abord mais bien du secret, appelons-le ainsi, de cette conscience inexplicable où se cachent toutes les clefs de la connaissance et de la réalisation : je souligne toujours ce mot que je ne manque jamais d’ajouter. Michel Henry disait que, partout où se porte le regard mondain, l’intentionnalité, la Vie n’est pas. Et l’Evangile dit « au commencement » en un précédent absolu de tout ce qui viendra à existence. ‘Parole de Dieu’, oui.

Ces mêmes lecteurs n’ont pas manqué de me rappeler ceci : il y a dans l’Evangile selon Thomas, comme dans les évangiles canoniques, une intensité polémique qui revient souvent, et qui peut sembler exprimer une vraie violence. Refus, et même condamnation : arrachement dans certains cas ( « le cep de vigne… » du logion 40) et destruction, anéntissement. Aussi je viens insister un peu en posant ou reposant la question : y a-t-il des ‘objets’ si mauvais, physiques ou mentaux, qu’il faille souhaiter détruire ? C’est l’interprétation psychique, physicaliste comme je me plais à le répéter en croyant être compris, celle qui fait exclusivement référence à une objectivité en soi jetée devant nous, qui nous pousse à le croire. Or l’Evangile de Thomas ajoute un ensemble de précisions assez éclairantes à ce sujet. J’ai cité le logion de l’ivraie et de la moisson qui est à lui tout seul une leçon : l’ivraie, aussi néfaste ou nuisible soit-elle, un vrai poison, et qui étouffe le bon grain, n’est arrachée qu’à l’heure de la moisson ; c’est quand elle est parvenue à la fin de son évolution ou de son développement, que sa nuisance s’est prouvée elle-même, qu’elle paraît devoir être éliminée. J’ai même dit que c’était le programme le plus courageux d’une vraie tolérance, sinon d’une non-violence qui irait jusqu’à s’abandonner à l’intention meurtrière de son adversaire. Il faut comprendre que la surgie de la Valeur, cette source de la spiritualité, est comme un élément radicalement nouveau, ‘alchimique’ si je peux me permettre cette expression, qui provoque une véritable métamorphose, ou une transmutation de la réalité de l’ensemble des ‘objets’ de l’expérience. Il y a arrachement en réalité, puisque c’est d’une réalité qu’il s’agit, nouvelle, neuve, mais entièrement réelle comme telle ; arrachement de l’image qui travestit la réalité fécondée cette fois de la valeur, arrachement sans doute de tout objet qui incarne totalement cette fausseté – en existe-t-il ? Malheureusement si !!! – Mais pourtant ce n’est pas l’acte essentiel, initiatique, de révolution qui nous retourne vers cet orient où s’éclaire l’Absolu. Il est dit et répété plusieurs fois dans l’Evangile de Thomas : « devant », ce qui est « devant » nous, devant nos yeux – on trouve aussi cette désignation dans le bouddhisme zen – mais quand le regard s’est ordonné à la « vue juste » par la métanoïa, la conversion des valeurs.

D’une part il y a le ‘partage’ et la ‘guerre’, que le Maître dit lui-même avoir apportés au monde (« jusqu’à ce qu’il embrase » – mais qui « il » ?) ; autrement dit l’expérience déchirante d’un dualisme absolu, d’exclusion, et pourtant cette promesse : « Si deux font la paix entre eux… », ils seront capables de repousser l’obstacle des montagnes. La nature des choses les oppose en une lutte sans fin : « trois contre deux et deux contre trois » et néanmoins, « debout, ils seront monakhos », unifiés, associés dans cette dialectique de vie où l’existence se réconcilie avec elle-même dans tous les gestes des hommes, y compris, et je peux le souligner à nouveau, celui qui consistera à brûler l’ivraie à l’heure venue de la moisson. « Heureux celui qui a connu l’épreuve, il a trouvé la Vie » (logion 58) : cette parole dit tout, divine promesse. Quand nous aurons traversé les épreuves de la vie, surmonté les pièges des fausses représentations, des jugements erronnés et de toutes les fabrications , fussent-elles en béton armé, de nos préjugés et de nos passions, la lumière, délivrée dans la présence même de l’image redimée, délivrera l’expérience poétique (humainement ‘créatrice’) du Royaune ici maintenant sans aucune césure du monde et de l’Esprit pur. La ‘coupure’ pour utiliser un concept contemporain, ne serait qu’épistémologique, ou mieux axiologique, mais elle serait dépourvue de ce statut ontologique que lui confère le réalisme objectiviste. Voilà ce qui nous est dit et qui n’est évidemment pas une parole d’inspiration réaliste : pire, une vérité que jamais l’histoire, jusqu’à ce jour, n’a confirmée. Je sais : il y a ces communautés, un couple parfois, isolé ; une collectivité d’hommes et de femmes (rappelons-nous alors ce que signifie ‘monastère’ dérivé de ‘monakhos’) et je veux dire surtout : toutes ces communautés gnostiques que les institutions diaboliques (qui figent le deux stricto sensu) – je n’en nommerai aucune, mais on sait qu’elles existent et qu’elles sont toujours menaçantes avec leurs abominables traditions, voyez ce que dit le Maître des ‘scribes’ et des ‘pharisiens’ – ces communautés qui ont été de tous temps persécutées, et même le plus souvent anéanties. C’est par prudence, je l’avoue, que je m’abstiens de donner des exemples, et je n’y dérogerai pas. Il y a une actualité de cette tragédie !

Concernant cet Evangile de Thomas, j’ai effleuré de quelques mots, du bout des lèvres avec mes amis, un conflit personnel, une dispute gnoséologique, mais vive, jusqu’à l’inimitié déclarée et ces formes honteuses d’excommunication qui jalonnent l’histoire des dictatures cléricales. J’y viens plus explicitement, mais encore sans citer personne. L’Evangile selon Thomas est-il non-dualiste ? Non. Les logia relatifs aux images et à la lumière, à cette dialectique tantôt d’occultation tantôt de révélation sont pour moi assez clairs et tout à fait révélateurs. Il y en a un au moins qui dit mieux que tous les autres, ce fameux logion 50 que je place au cœur de la révélation, du Dit de l’Impensable : « Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est née d’elle-même. Elle s’est levée et manifestée dans leur image. » Le gnostique manifeste la lumière dans sa condition même d’homme vivant, un acteur social si l’on veut le voir ainsi, un être de chair et de sang et qui porte nom. On sait que ce nom générique est « Moi », la ‘première personne’. Faut-il l’écrire avec ou sans majuscule ? Nous nous connaissons assez, les uns et les autres, pour savoir que nous ne méritons pas cette majuscule et l’humilité des grands sages ou saints connus de l’Histoire répugnait à proférer ainsi la « seconde naissance », repoussaient ce qu’ils ressentaient comme une vanité. Mais la Gnose pourtant, et depuis la plus haute antiquité védique, et jusqu’aux mots inouïs du divin Plotin, s’applique à nommer le Seul. C’est qu’Il est à l’œuvre de Lui-Même dans une opération qui déborde tous les cadres imaginables d’une histoire, et à fin unique de se co-naître, comme les deux plus grands gnostiques l’ont éloquemment proclamé : Maître Eckhart et Ibn’Arabi. Ce que j’ai dit moi : l’Un en Deux, majusculant volontairement les deux termes. Il n’y a donc pas de rivalité qui oppose l’image et la lumière : il y a bien un regard obnubilé par l’image, cette incontestable réalité produite par la ‘première création’ – Stephen Jourdain par exemple, y insistait beaucoup, et Michel Henry avec ses mots à lui, je les ai cités – et un regard libéré, délivré, que je qualifie de ‘poétique’ parce qu’il joue mélodiquement des différences (on peut les écrire et les signifier di(f)férences, soit déports ontologiques) et parce qu’il ne creuse pas de séparation irréparable qui serait sanctionnée par une loi prétendue inviolable de la consistance de « ce qui est » en mode unique de réalité quantifiable ou mesurable. Il y a une réalité de cette création, une réalité de cette matérialité irrécusable, ce n’est pas un faux-semblant, mais bien deux régimes de conscience, diamétralement opposés : l’un, borgne, qui ne voit et n’expérimente qu’elle, et l’autre qui s’est aperçu que le Royaume de Dieu s’étend devant nous, entièrement animé de la vie des modèles. C’est le regard qui change, et l’épreuve, puisqu’il s’agit de réalisation intérieure !

Je me résume encore une fois – je sais aussi que ces précisions peuvent appeler de très longues explications, des commentaires approfondis, ce serait d’ailleurs la première fois,  je ne me leurre pas ! – c’est la question de l’être et de l’identité qui se trouve ici résolue, en une toute nouvelle perspective : comme disait Heidegger, la question de « l’être de l’étant et de l’étant de l’être ». La difficulté n’est ni logique ni philosophique au sens le plus large. Elle est existentielle, ou je préciserais, moi : spirituelle, au sens, à la fois, qui a été exploré par les ‘existentialistes’ qui ont suivi Heidegger, et les essentialistes, platoniciens et spiritualistes qui ont diversement proclamé la suprématie de l’Esprit. L’Evangile de Thomas met à jour une dialectique de révélation – d’occultation et révélation, ce qui autorise une histoire, et ses ‘périls’ comme j’ai dit – Quand Plotin conclut ses Ennéades en rappelant que toute cette histoire est l’odysée du Seul vers le Seul, il désigne finalement tout ce qu’il est important de connaître, et de réaliser, je souligne une nouvelle fois. Personne, mieux qu’Ibn’Arabi, n’a dit cette dialectique de la lumière et de l’image, notre condition même, et la parousie fulgurante de son accomplissement en un acte de co-naissance et de vie : « Cela est si vrai que certains, observant cette loi des formes réfléchies dans des miroirs (corporels ou spirituels), ont prétendu que la forme réfléchie s’interpose entre la vue du contemplant et le miroir même ; c’est là ce qu’ils ont saisi de plus haut dans le domaine de la connaissance spirituelle ; mais en réalité la chose est telle … à savoir que la forme réfléchie ne cache pas essentiellement le miroir, mais que celui-ci la manifeste… Si tu savoures cela, tu savoures l’extrême limite que la créature comme telle puisse atteindre dans sa ‘connaissance’ philosophique. » (Traduction de Titus Burckhardt, chez Albin-Michel)