L’art ‘moderne’, comme la seule ‘vérité’ de peinture ? (4 b)

Avant d’aborder une autre comparaison entre Matisse et Bonnard, mais qui les rapproche cette fois,  je voudrais en finir avec ma longue citation de Jean-Philippe Domecq. J’ai hésité : c’est une parole acérée, trop peut-être, qui veut énoncer une vérité de Matisse tout à l’opposé de ce qui est communément reconnu aujourd’hui. Il recourt à une critique impitoyable de son travail, de ses intentions de peintre, de son talent même ; c’est ainsi qu’il veut relever un Bonnard injustement méconnu. Mais de cette façon, on peut manquer sa cible : Bonnard est aujourd’hui reconnu et célébré, et Matisse, parce qu’il a été lucide et sincère envers lui-même, n’en figure pas moins au rang des plus grands ‘en dépit’ de ses défauts ou insuffisances qui ne passent plus inaperçus. Mais voilà encore une page de Domecq : « Pourquoi Matisse, si voisin à tant d’égards, a-t-il pour le moment un retentissement plus grand que Bonnard, dont l’oeuvre est plus grande ? La question n’est pas anecdotique : c’est un de ces exemples par lesquels on peut observer comment se font les réputations historiques, provisoirement ou pas. » (op. cité, page 133)

Il poursuit : « Il y a que Matisse s’est plus souvent mis sur la brèche, passant d’une période à une autre, d’une technique à l’autre, d’une exigence et d’une aventure artistique à l’autre – s’incrivant, au fond, dans la logique expérimentaliste des avant-gardes, et c’est pourquoi celles-ci s’y sont souvent reconnues. Alors que Bonnard explore, des décennies durant, ce qu’il a entrevu définitivement à partir de l’âge de cinquante ans. Mais, là encore, rien de rédhibitoire… Il y a plus décisif, parce que plus superficiel : Matisse est plus connu que Bonnard parce que, moins subtil dans ses oeuvres alors qu’il l’était suprêmement en discernement, il est plus frappant, dans sa gaucherie même. En plus, on ne peut pas le lui reprocher : Matisse fait vraiment ce qu’il peut, et ses intentions sont des plus louables, intelligentes et éminemment nuancées. La nuance dans la sueur se voit mieux que sans.  » (page 134) Une telle férocité de propos est-elle ici justifiée : j’avoue, quant à moi, que je ne déteste pas, si ce sont des ‘vaches sacrées’ qui sont visées ! Je continue, et c’est bien de la ‘grosse caisse’ cette fois :  » Il y a souvent de la grosse caisse dans la célébrité. On le voit avec Salvador Dali, qui incarne le surréalisme aux yeux du grand public. On l’a vu avec Picasso et ses coups au plat de sabre. L’amusant avec Matisse, c’est que c’est la raison inverse : il n’y va pas par coups et effets, il est tout en finesse, mais dans ses projets, ses énoncés, pas dans son oeuvre. C’est ce qui l’a fait aisément repérer : elle a toute l’apparence de la délicatesse, l’intention de subtilité y est soulignée, découpée, sertie. Comment tout le monde ne la repérerait-il pas ? Et tout le monde, chantant la musicalité de Matisse, se sent en communauté de finesse. » (page 134 in fine) Oui, j’ai hésité à citer plus longtemps Domecq mais je l’avoue aussi : je le lis depuis longtemps – ces attaques contre l’art dit ‘contemporain’ – et je m’étais interdit jusqu’à présent de le citer. Trop violent, injuste, et je ne partage ni tous ses avis ni au fond même, sa pensée ; j’y viens dans quelque temps et sur cette question de l’art contemporain.

Voilà ce qui s’est produit. Je ne serais pas remonté au chapitre précédemment cité du livre de Jean-Philippe Domecq (qui m’a si fortement impressionné) si je ne m’étais penché sur le magnifique livre-catalogue de l’exposition actuellement présentée (1) au Musée Bonnard du Cannet : Bonnard entre amis, dont Matisse évidemment, Monet, Vuillard et quelques autres. (1) C’est encore une autre comparaison qui est proposée : une comparaison des plus passionnantes et je ne peux ici en évoquer tout le propos. Mais, en particulier, je trouve un chapitre sur « les fenêtres » qui a retenu toute mon attention : une analyse très fouillée et très pertinente d’Isabelle de Navas – précisément : Bonnard et Matisse. Fenêtres avec vue… Le ton polémique de Domecq y est absent ; ici, nous retrouvons une certaine impartialité, érudite et savante, qui ne dissimule pas non plus son enthousiasme pour les deux peintres si différents mais dont le génie propre est dans chaque cas une magnifique illustration de cette ‘vérité’ moderne recherchée en peinture. Et c’est toujours mon propos. Et je le souligne une fois de plus : il n’est guère aisé de discerner l’authenticité d’une ‘vérité’ de peinture d’un extrême savoir-faire (combien de ‘grands’ tombent sous cette critique), un savoir-faire démonstratif, convaincant, qui emballe à la fois les critiques et le ‘gros’ public comme dirait Domecq ! J’ai prétendu aussi : une révélation de vérité parce que révélation de cet invu de réalité qui nous est accordé par la création artistique, une oeuvre ‘plastique’ dont la fenêtre (ouverte bien entendu…) est le centre et l’horizon affranchi. C’est au registre de l’extraordinaire que je veux me porter, et d’abord moi-même, là où bien peu sont parvenus, dans l’ignorance où ils se tiennent, et souvent se gardent malheureusement, de leur condition de ‘créature créatrice’… Mais on peut rester aussi plus simple en empruntant la voix poétique. Une belle parole d’Apollinaire est citée qui dit tout de cette surprenante puissance créatrice libérée par le thème de la fenêtre : « Du rouge au vert tout le jaune se meurt… La fenêtre s’ouvre comme une orange/le beau fruit de lumière «  

 Bonnard, Petit-déjeuner, 1930

Sans la virulence d’un Domecq, heureusement penserez-vous, le propos du livre-catalogue s’approche pourtant beaucoup de ses arguments. D’une part, Matisse est plus ‘penseur’ ; d’autre part, Bonnard est plus ‘intuitif’, et je laisse de côté les accusations de ‘roublardise’ d’un Domecq qui sont ici absentes. Mais ce qui est dit et qui rejoint mes réflexions précédentes, c’est que Bonnard est plus dans l’Einfühlung, et Matisse plus dans l’abstraction. Je sais : nous avons vu aussi que cette appréciation, l’usage de ces concepts était inexacts, en tous cas des faux-sens concernant la pensée de Worringer qui n’est pas cité dans ce livre. Je m’explique : je vois Matisse demeurer dans un propos plus ouvertement ‘décoratif’ et ceci n’est ni reproche ni critique – Matisse sait trop bien en parler – et je constate que c’est Bonnard qui, en dépassant son maître et ami Monet, se rapproche le plus de l’abstraction véritable, sans quitter jamais ce rapport explicite aux ‘sens’ si important, capital, pour Domecq. Un célèbre critique, Pierre Courthion, cité par Isabelle de Navas, le dit déjà en 1945 : « Bonnard, plus abandonné, beaucoup moins raisonneur, intuitif… Matisse médite ce qu’il fait, non point par amour de la démonstration, mais par nécessité de tout faire consciemment, de voir comme il dit toute sa route. Bonnard part de l’émotion, le reste n’étant pour lui qu’une question de transcription. Ni l’un ni l’autre ne s’écarte pourtant de l’expression limitée au pur domaine de la peinture. Matisse est plus abstrait. Bonnard plus concret. Et si pour Matisse l’art est une sorte de fixité intemporelle, il est pour Bonnard un langage imparfait qui sert à exprimer les intuitions de l’homme. » (page 93 du livre-catalogue) Comme ces notions sont imparfaites surtout : ‘abstrait’, ‘concret’ ! Il faudrait s’entendre. L’abstrait matissien, critiqué par Domecq, cette critique que je reprends à mon compte, c’est d’abord un effort de la pensée qui veut tout diriger, et peut-être bien, après tout, pour compenser un talent défaillant, une intuition pas assez profonde. Le concret chez Bonnard est la traduction directe, bien que servie par une technique à la fois très subtile, complexe, et parfaitement maîtrisée, de son ’empathie’ avec la nature. Et ce que j’en dis, bien sûr, ce que ne dit jamais Domecq, c’est que cette création-là, car c’en est une, pousse à l’abstraction, ou à la limite de l’abstraction, parce qu’elle répond à la loi universelle de formation d’un monde à partir de modèles invisibles. C’est un terrible paradoxe, mais il ne faut pas avoir peur de l’énoncer : la matérialité du monde, à laquelle nous ne pouvons jamais nous soustraire, celle dont l’expérience s’impose immédiatement par l’usage de tous nos sens, correspond à une idéalité qui reste elle-même d’une pureté sans tache, « qui n’a jamais connu l’odeur de l’existence » dit-on dans la Tradition. C’est cette conjonction du réel éprouvé à l’horizon des existences, et du spirituel qui se pense ‘abstrait’, quand on s’efforce de le penser ou de le conceptualiser. Mais voilà la plus haute vérité : cette abstraction n’est ni appauvrissement ni effacement des formes, oubliée l’image sensible : c’est la traduction en images totalement inédites de ce qui est le plus-réel sinon le seul réel puisqu’il se prête à l’existenciation et à la figuration.

 Matisse, Intérieur à Nice, 1922

Isabelle de Navas corrige aussitôt le propos de Pierre Courthion : « D’un côté le doute, de l’autre, l’assurance. Ce doute permanent qui habite Bonnard lui donne sa force, cette présence que l’on admire en même temps que son effacement, sa sagesse exemplaire… » (page 93) Peut-être ne devrait-on pas dire le doute : Bonnard a beaucoup de force, une puissance de création intellectuelle et artistique exceptionnelle, mais il a de la réserve, et un immense scrupule. Il se sent dépassé, dominé par sa propre intuition créatrice et n’arrête jamais de se corriger : Dina Vierny l’avait même vu corriger en cachette des tableaux déjà soigneusement accrochés dans une salle d’exposition !!! Arrivons-en maintenant à ces fameuses fenêtres. Il y a le mot d’Apollinaire qui exprime bien cette libération, cet éblouissement par la lumière, car ce n’est pas le monde extérieur qui envahit la pièce par cette fenêtre ouverte, c’est la lumière ! Et dans cet espace à la fois confiné et ouvert – chambre ou salon – la dimension naturelle, avec sa vastitude propre, et la dimension humaine, avec tout ce qu’elle caractérise d’intime et de personnel, font naître un monde réconcilié, unifié dans cet unique englobement qui est celui de la création, à la fois personnel et transpersonnel. Et ne nous y trompons pas. Quand Bonnard déclare au soir de sa vie, propos rapporté par Isabelle de Navas, que « ce qu’il y a de mieux dans les musées… ce sont les fenêtres ! » il veut bien désigner ce passage de liberté qui annule tout, qui outrepasse les délimitations culturelles, même les plus nobles comme on les embaume au Musée, et favorise l’accès à l’univers vivant, néanmoins capable de s’encadrer, le mot est précis, dans le tableau d’un peintre comme dans la pièce éclairée de sa fenêtre. Un petit miracle qui peut favoriser de riches perceptions, d’innombrables compositions. Bonnard conservera une Fenêtre de Matisse (de 1911, car il en a peint beaucoup) jusqu’à la fin de sa vie au Cannet : preuve de son atttachement au peintre et à son sujet de prédilection. La Fenêtre de 1914, que je repoduis ici et qu’on peut voir à Paris, qui a si fort impressionné un Zao Wou-Ki qui s’en est inspiré pour peindre son Hommage à Bonnard, est très représentative de l’art de Matisse, autant celui qui s’expose à la critique de Domecq (maladroit, sommaire, ‘décoratif’, intellectuel) que celui qui attire l’admiration de tous : l’image d’une fenêtre qui s’ouvre à l’infini, un ouvrage effectivement réalisé de peu de moyens mais ô combien éloquent. 

 Bonnard, petite fenêtre au Cannet, 1946

Les Fenêtres de Bonnard, par contre, vont toutes nous introduire dans son intimité, des moments rares et qui n’appartenaient qu’à lui – Marthe est souvent présente, ou le petit chien ami du couple, et tous ces meubles , ces objets qui caractérisent un environnement qui n’est qu’à ‘vous’ – et l’omniprésence de la nature extérieure, lieu de lumière et de vie, d’exubérance – la fenêtre est largement ouverte sur un jardin, un horizon immense. D’abstraction : point ! J’ai volontairement choisi la Fenêtre matissienne de 1914 parce qu’elle inaugure très tôt une peinture incontestablement abstraite. Les Fenêtres de Matisse illustrent toutes un univers où la communauté des humains, et la plus belle quand elle se réduit à un couple amoureux, se montre en relation fusionnelle avec le monde entier qui s’ouvre par la fenêtre. Curieux paradoxe culturel en même temps révélateur d’une éclatante spiritualité, à ce point vivante que tant de peintres ont voulu l’illustrer : la fenêtre est un cadre et n’est pas un cadre (comme le tableau ?), elle est prétexte à ce qui n’est jamais circonvenu, elle ouvre une dimension infinie, désignant cet horizon qui s’espace à l’infini. C’est ainsi que je concluerai ma réflexion sur la ‘vérité’ de peinture recherchée dans l’art moderne, une évocation qui dit plus que paroles ou concepts, démonstration, une quête conduite à ce point d’exigence, de perfection à la fin, ce message n’ayant toutefois jamais trouvé de fin puisqu’il rejoignait ‘visiblement’ l’infini.     

 Matisse, Fenêtre ouverte, Collioure, 1914

Je ne peux pas m’empêcher d’ajouter encore cette Nature morte aux citrons actuellement visible au Cannet et qui est prêtée par la Fondation Bemberg de Toulouse. Il y a aussi une fenêtre derrière ces citrons : on la devine plutôt. Voyez cette image et celle plus haut, la Fenêtre ouverte de Matisse à Collioure : comprenez ainsi plus aisément tout ce que j’ai voulu dire et qui se voit ici. 

 Nature morte aux citrons, 1917/1918

(1) Voici le site du Musée qu’on pourra facilement consulter : http://www.museebonnard.fr/ Le catalogue est publié en Italie par SivanaEditoriale (2012)

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