D’autres vérités de peinture ? (2)

C’est un très beau livre de Nobuo Tsuji qui a attiré cette fois mon attention : Autoportrait de l’art japonais (1). La thèse en est simple et présente même des caractères systématiques des plus frappants, avec ses nuances contradictoires qui accusent au fil du discours et de ses illustrations tous les caractères et l’originalité de cet art japonais. Car il faut premièrement noter ce point, en rapport avec mes propres recherches secondaires sur d’autres ‘vérités de peinture’ : si l’art japonais est un art de l’ornementation, c’est un genre qu’il honore avec éclat, d’où il tire toute sa beauté incomparable. Mais un art de l’imitation aussi, longtemps soumis aux influences continentales – comprendre : celles de la Chine – et un art qui, pour les mêmes raisons, ne parviendra pas plus tard à rivaliser avec l’art occidental qui s’impose au 19ème siècle, quand le Japon doit s’ouvrir totalement à l’influence occidentale, celle d’un art dominé depuis la Renaissance par la notion de génie, un individualisme passionné entièrement contraire au caractère et aux inspirations du vieux Japon. Tout ceci est exposé clairement et en assez peu de mots, avec une belle modestie souvent, en révélant toutefois et par la même occasion un génie propre capable de s’élever au plus haut degré d’une forme d’art qu’il faut définir un peu plus précisément. J’en reviens donc d’abord à cette notion d’ornementation.

L’auteur s’en explique lui-même dès les premières pages, évoquant d’emblée l’environnement naturel qui a favorisé l’éclosion de cet art : « Le Japon est un pays gratifié par une nature magnifique. C’est un don que ses habitants ont reçu du ciel et qui, comme tel, n’a pas été façonné par la main de l’homme. En revanche, l’héritage artistique… relève bien sûr de l’artéfact, même si la beauté de cet environnement naturel a contribué à en former certains des aspects les plus marquants… Toute la question est de déterminer jusqu’à quel point on peut parler d’une tradition spécifiquement japonaise. Si l’on excepte la période Jômon (8 000 – 3ème siècle av. J-C), l’art de l’archipel a en effet constitué un « art des confins » qui s’est épanoui en suivant le modèle proposé par les styles et les techniques importés de ce centre du monde que représentait le continent pour les Japonais de l’époque… À partir de la restauration de Meiji (1868), ce regard s’est tourné vers l’Occident, mais l’art japonais de la période moderne s’est alors simplement contenté de recourir à des modalités d’assimilation depuis longtemps éprouvées dans le cas de la culture continentale. » L’art japonais est donc un art constamment inspiré de l’élément naturel en tous ses aspects : montagnes, mer ou océan, rivières, végétation, animaux de toutes sortes. Ces modèles sont présents également dans les illustrations de thèmes religieux ou plus spécifiquement littéraires, poétiques notamment. Mais « deux des caractéristiques les plus fondamentales » de l’art japonais selon l’auteur sont et restent toujours le décoratif et le jeu, une typification particulière de ce que l’on appelle plus couramment ‘ornementation’ mais qui se trouve ici magnifiée d’expressions idiomatiques d’une beauté singulière.  Comme le rappelle judicieusement l’auteur, c’est l’ère Jômon, qui n’est d’ailleurs pas une préhistoire du Japon mais son enfance, une enfance créatrice, la source de tous ces courants qu’on récapitule par le terme d’ornementation. Si bien que ce sont d’abord des objets familiers, les plus courants même, utilitaires souvent, qui se trouvent ‘ornés’ de dessins et de figures qui rappelent l’environnement naturel. Mais ce sont des images qui ont toutes un caractère authentiquement japonais, et qui se différencient du caractère chinois qui servira plus tard de référence, que ce soit pour copie pure ou imitation. Et il arrivera qu’on les confonde, ce que ne manque pas de rappeler l’auteur, au Japon comme en Chine, bien avant nos propres confusions d’Occidentaux ! Je vais laisser parler les illustrations puisque Nobuo Tsuji, après ces quelques avertissements et commentaires, s’applique surtout à proposer un catalogue de toutes ces figures artistiques qui évoluent au cours des siècles tout en restant fidèles à leurs thématiques propres. J’ai choisi d’abord deux grandes pages illustrant des poèmes dont les détails sont assez peu visibles ici mais dont la splendeur d’ensemble, la finesse de composition est bien perceptible. Dans la première page on notera la présence de Bouddha (angle supérieur gauche) et d’un sage en méditation (angle inférieur droit). L’atmosphère générale rendue par la couleur bleue et des fleurs, des végétaux parsemés, est à la fois exquise et apaisante. La seconde est un poème rapporté sur fond d’images reproduisant également feuilles et végétaux, avec des collages de petites pellicules d’or ou d’argent sur une couleur générale de terre mais fort rayonnante de sérénité…

  

 Sutra offert par le clan Heike (vers 1164)

Anthologie des trente-six Immortels de poésie (12ème siècle)

On appréciera ensuite trois groupes de paravents qui sont d’époques et de styles surtout bien différents. Le premier groupe : lune et soleil, dans un paysage féérique, sont deux hommages à la nature qui sont également des exaltations de ce qu’un art ‘ornemental’ peut produire de plus beau (ou séduisant, si l’on préfère) – une magistrale démonstration de bon goût et un exercice de virtuosité qui vise à provoquer l’émerveillement. Les deux paravents suivants illustrent le jeu : tigre et dragon, tous deux presque comiques, mais sur le ton de la plaisanterie, du divertissement, ce sont des gestes d’un art consommé cette fois encore. Les deux derniers ont un caractère plus chinois mais la parodie qui est proposée (des immortels en situation qui ne prêtent guère au recueillement, à sourire plutôt…) se trace d’un geste maîtrisé et savant, avec cette intention d’une moquerie volontaire exprimée par ces mêmes reliefs de couleurs. Des différences peut-être mais une égale puissance d’évocation, une égale maîtrise et chaque fois un projet accompli qui outrepasse le propos d’une simple ornementation. L’excellence, la perfection dans chaque cas de figure. Si nous admettons que c’est un art conventionnel, délimité même par ses caractères ouvertement ethniques, il n’en est pas moins suggestif d’une réalité transcendée en projetant dans un au-delà de beauté révélatrice la plus riche et la plus libre imagination. Une surprenante démonstration capable ici de délivrer un pur, inconcevable  inconnu par les voies d’un émerveillement très sciemment provoqué, d’un constant enchantement.

  

Paire de paravents à six panneaux (15ème siècle) 

  

 

 Paire de paravents à six panneaux (Sesson Shûkei) 16ème siècle

  

 Paravents des Immortels (Soga Shôhaku) vers 1764

(1) Nobuo Tsuji : Autoportrait de l’art japonais, Fleurs de Parole, Strasbourg 2011