L’art d’Odile Kolb (retour)

Une nouvelle fois, Odile Kolb expose à Metz, grands et petits formats, dans l’église des Trinitaires qui se trouve dans le centre-ville, près de la Cathédrale et de la Mairie, tout près du Musée de la Cour d’Or. (1) C’est une église désaffectée comme on dit, dont les traces de décrépitude sont bien visibles, autant dues aux outrages naturels du temps qu’à la barbarie des hommes qui ont laissé s’effacer les fresques peintes sur les murs. Mais là, une nouvelle vie a pris racine ou demeure, au moins pour quelque temps puisque cette exposition prend fin le 4 novembre. J’ai déjà écrit une longue page sur l’art d’Odile Kolb, comme je l’avais éprouvé dans un espace beaucoup plus petit à Nancy, d’abord à la galerie 379, puis à la galerie d’Enfer à Metz. (2) Mais je dois aller droit au but, au coeur : pourquoi le mot « éprouver », et comment cela se produit-il ? Dans mon précédent article, écrit au départ d’une inspiration recueillie dans un article de Philippe Dagen, j’avais commencé par l’évocation d’une comparaison avec ce qui s’éprouve précisément à la rencontre d’une peinture mue d’une force titanique, celle du Caravage par exemple. Et pas moins ! Je veux dire par là qu’on en ‘éprouve’ une sensation physique, élémentaire, qui ‘attaque’ au ventre, là où la vie s’origine, plus intense, primitive, non celle des passions comme on croit à tort, mais l’élan vital trop souvent injustement méprisé ; là où s’ébranle en fait ce courant de conscience qui a des origines si puissamment somatiques, jusqu’à s’épanouir dans les représentations plus raffinées du cerveau vivant. Vivant, cela se souligne, et dans ce cas cela signifie alimenté de bien des images, bien des mémoires, des attentes ou des espérances. Impossible de ne pas le rappeler pour évoquer l’art d’Odile Kolb.

 Gris, huile sur toile (photo RO)

Quand on la connaît – j’ai vu plusieurs de ses expositions, je suis allé chez elle – on s’attend néanmoins à quelque chose, on se projette – mémoire encore… Mais à chaque fois, l’événement se produit, surprise et prise, parce que plus vivement comme je viens de le dire en quelques mots plus sages. Alors, me répéter ? Non, puisqu’en ce domaine de l’art vivant, authentique, nous allons toujours vers quelque chose de nouveau, d’inattendu, de bouleversant, ceci qui ne se produit jamais comme auparavant. Le propre de l’art donc, qu’on appelle aussi, souvent et à la légère : création. Vital, surprenant : en lien direct avec la vie, court-circuitant les réseaux de tout programme pré-établi. J’ai un peu évoqué plus haut cette église des Trinitaires à Metz, si tristement délabrée et décrépite… L’impression soudaine, en quelques secondes, avec la peinture d’Odile Kolb, n’en est que plus saisissante. Une métamorphose se produit, instantanément, comme une opération alchimique, un éclaboussement de vie, une mutation de tout l’horizon, modifiant radicalement teintes et couleurs puisqu’on en voit ici, mais au degré phénoménal, personnel, de l’apparition d’un monde. Je fais un petit retour en arrière, pour m’expliquer, il le faut bien. J’ai écrit récemment à mes amis qu’avec mon dernier article, sur les interprétations de Sergiu Celibidache (3), notamment celle de Bruckner, se terminait mon cycle sur l’art. Que je ne reviendrais plus sur l’émotion esthétique dans une considération spécifique. Or, justement, en cet instant, hier, la démarche a paru fausse. J’avais conclu, croyais-je, en affirmant que l’art le plus authentique, le plus ‘vrai’ – je me suis longuement expliqué à ce sujet, insistant beaucoup d’ailleurs sur l’art figuratif ‘moderne’ – éveillait une impression d’humanité plus profonde, plus substantielle, qui s’était endormie dans la pratique rassurante des savoirs et des habitudes, la soumission aux préjugés. Celibidache disait même que l’art nous rendait à nous-même, singularité irréductible augmentée du sentiment glorieux, de la terrible évidence d’égalité avec la Déité, au Fond de toutes ‘choses’ : le sujet même de la création ici maintenant. Il évoquait un écho qui retentissait au niveau des archétypes, du monde astral, mais je ne crois pas nécessaire de préciser cela. J’ai relu là-dessus Rolf Kühn (4) que j’ai souvent cité, et relevé d’inédites propositions, tout le contraire d’une conclusion qui ferme, plutôt la découverte, l’éclaircie qui ouvre, en grand. « Si la pensée manque la vie par son principe intentionnel de distance et reste ainsi vision, théorie ou objectivité, il incombe d’autant plus nécessairement à la culture, en tant que génération d’oeuvres… de créer justement par l’imagination un autre ‘espace’ et un autre ‘temps’ que la spatio-temporalité objective ou géométrique. Le Besoin, en tant que présence pure de la vie s’affectant absolument par elle-même, peut être par là ce ‘lieu’ différent de tous les lieux mondains, puisque son site originaire reste la vie seule. Et sa temporalité propre est celle de l’Historialité immanente des tonalités affectives à partir de leur naissance, dans la vie jusqu’à leur éveil sensible au monde en passant par la transposition de sa pro-duction d’images. La narration de ces images hors lieux et hors temps … sont le langage, pour ainsi dire ‘naturel’, de cette vie invisible… » (page 262) Je veux insister, et je ne crois pas cela déplacé : l’Historialité immanente des tonalités affectives à partir de leur naissance…  J’y étais, à Metz, hier, je m’y sentais tout à fait… Un peu plus loin, ces précisions du philosophe : « … le Besoin renvoie à la Culture et celle-ci ne renvoie pas, de son côté, à un redoublement du monde, à une sorte d’arrière-monde, comme disait Nietzsche, mais à ce Fond d’où naît tout besoin – autrement dit, à l’Abîme de la Vie absolue. Inventer des langages conformes à la respiration de la vie et prêter attention à l’imaginaire comme narration du passible, c’est frayer une voie de libération de la vie. » (page 270 in fine) Autrement dit, c’est notre monde qui s’en trouve bouleversé, et toutes nos impressions d’un coup, d’un seul, rédimées : plus d’église en ruines, une grotte féérique où s’expose la Vérité.

 La forêt, huile sur toile (photo RO)

Dans la perception, cette nouvelle fois, de l’art d’Odile Kolb, j’étais dans le sujet. Aura-t-on compris que ce scénario n’affecte qu’un ‘sujet’, moi-vivant-conscient ? Non pas avec ces mots, bien entendu, je n’y ai pas pensé une seconde, mais avec cette ‘épreuve de vie’, des tonalités affectives surgissantes comme arc-en-ciel reliant terre et ciel,  moi-même et ‘le’ Tout, traversant l’espace et le temps, dans une sorte d’intemporalité vécue et consciente, j’insiste, agile ô combien ; comme l’éclair (mais qui ‘dure’ comme disait Char), et si vivement ressentie, l’affect même qui signale cette phénoménalité où je m’apparais à moi-même en un irrécusable sum. Moi-même et aussi plus que moi-même. Alors pourquoi l’art d’Odile Kolb, sa peinture ? Pourquoi aussi me répéter ? J’ai détesté le faire à chaque fois que je devais ajouter quelques mots à ceux déjà écrits pour ‘mes’ artistes. C’est possible pourtant en scrutant cette immensité, ce feu soudain rallumé et dont les lumières prennent quelque temps à se dissiper. Alors, oui, le dire à nouveau. Lumière et couleurs pour commencer. Qu’il ne faut pas séparer dans la perception de cet art parce que la lumière d’Odile Kolb se donne dans (ou par) la matité même de ses couleurs. Couleurs étouffées de leur même force également retenue. C’est un phénoménène unique et que chacun peut éprouver, à condition, ça oui je le répète, d’avoir laissé ses habitudes et ses convictions au vestiaire. Mais cet élément psychologique -là, presque mesurable, comparable, et d’autant plus avec la variation des éclairages, quand se balance lumière du jour et lumière artificielle – est le premier élément déclenchant de la sur-prise. Mais il y a un enjeu encore plus formidable, celui que Jean-Michel Le Lannou a défini grâce à son étude patiente de la peinture de Soulages. (5) C’est la plénitude du visible que l’absence de tout objet révèle et accomplit – le parti-pris de l’abstraction et la ‘présence’ de cette couleur noire, Soulages rappelle toujours qu’elle est ‘couleur’ et couleur de lumière – une présence qui conjoint tout élément d’apparition quand la forme des ‘choses’ disjoint. « La présence véritable ne peut être celle des choses, une stricte exclusion ontologique les disjoint… » nous dit Le Lannou qui ajoute aussitôt qu’il rejoint ainsi les thèses fondamentales de Michel Henry, de L’essence de la manifestation à son Kandinsky. Il y a chez Odile Kolb un noir qui rayonne avec la même efficience mais pas seulement aussi, un gris, des gris plutôt dont elle semble possèder le secret mystérieux de l’invention, de leur composition quand l’image se diversifie. Le « Grand Gris » que j’ai chez moi, que j’ai déjà reproduit, en est un exemple. On en voit d’autres à Metz, et en de plus grands formats. Noirs et gris d’Odile Kolb sont traversés de lumière, qui vous traverse à son tour, en multipliant ces liaisons affectives qui font monde à l’intérieur de votre propre imagination créatrice. Il y a des rouges, un jaune, et des blancs qui prennent plus de place qu’à l’accoutumée. Mais paradoxalement ce sont des blancs traversés d’ombre, par un frottement de noir sur la surface, quelques traces ajoutées. Une unité de couleur et de lumière sans la moindre atteinte de monotonie, du jamais vu, ni ailleurs ni dans aucune exposition précédente. Là, dans cette église des Trinitaires. Et il y a d’autres formes ajoutées, en filigrane ou plus nettement dessinées. Comme une géométrie si l’on veut y reconnaître formes ou tracés déjà vus, ou comme une fantaisie – au sens fort du mot – qui vient enrichir la couleur, nouvelle rivalité pour accroître le pouvoir de cette révélation accordée. Je pense aussi à l’accordement d’instruments de musique : les objets, la moindre visibilité consentie à quelque appartenance au monde disjoint, mais ajoutée ici la reliaison esthétique opérée par le geste créateur de l’artiste. Cette unité-là ressuscitée. « L’art résurrection de la Vie » disait Michel Henry, et j’avais cru pouvoir corriger par ‘surrection de la Vie’ tant il est vrai que le passé s’est aboli, les vieilles conditions anéanties, et qu’une figure jusqu’alors inconcevable d’accomplissement s’est dévoilée par grâce pure.

 Vue d’ensemble de l’expo. (photo RO)

J’avais écrit en décembre 2009 : « Turbulence et équilibre… » Je maintiens : le grand art, en deux mots. Et dans la constance et la plénitude souverainement affirmées d’un style, ce pouvoir d’éveil, de révélation, de libération. « Un art brutal » ai-je aussi entendu dire, assez sauvage ou barbare, sans concession au beau classique, à ce qui plaît facilement en suscitant plaisir. On retombe toujours dans l’ornière kantienne d’une prétendue universalité de l’art immédiatement accessible par tous et pour tous. Alors moi, je répète ‘vérité’, qui secoue, mais, comme je l’ai confié à un jeune journaliste italien présent aux Trinitaires hier, un emportement qui est générosité, et qui ne cache pas, ou à peine, une affection qui réclame partage, une tendresse qui veut se communiquer. C’est ce qu’ajoutent à mes yeux ces formes qui s’échappent du monde, qui en rapportent le moindre élément d’ordre architectural, de signifiance peut-être, pour nous rejoindre sur la terre nouvelle d’une fraternité possible, ne durerait-elle que quelques instants. Ici et là, d’autres éléments, des branchettess ou des tiges perdues en forêt qui est, n’oublions jamais, notre commune obsession d’enfance. On s’y perd ; on y retrouve aussi des amitiés, pas seulement des menaces. Et ce sable ici ou là collé, une petite aspérité ajoutée, un relief comme les pliures de ces couches de papier ou petits amas de peinture qui rompent un rythme qu’on ne peut pas épouser du pas égal de celui qui prévoit en obéissant à son vouloir propre. Mais je ne veux rien ajouter de plus à mes descriptions précédentes – il y a cette planéité du tableau rompue de tant d’incidents habilement disposés… bon, je renvoie à mon article précédent. (1)

Aujourd’hui, si tant de force peut évoquer une colère ou une indignation, ce mot si malheureusement devenu de mode, on peut en trouver une forme, mais curieusement adoucie, tempérée par la symphonie des gris, dans la série « Fukushima ». C’est un désastre planétaire ; on en a beaucoup parlé et on l’a, depuis, beaucoup oublié. Y aurait-il plus un deuil dans ces modulations de gris qu’un cri de révolte ? Ce ‘sable’ parsemé ici et là pour rappeler que c’est en déversant du sable qu’on a d’abord tenté d’endiguer la radioactivité – ce que nous confiait Odile Kolb ? Nous nous sentons dans le climat du ‘Thrène’ composé par Penderecki en mémoire des victimes de la tragédie d’Hiroshima. Parce que nous savons que nous y sommes tous condamnés à terme, par l’ignorance et la stupidité, et la duplicité des hommes. Mais l’artiste qui clame ‘vérité’ se situe bien au-delà : dans le jeu du monde, tragique par la folie des hommes, grandiose par le Besoin qui l’anime – Spinoza parlait du désir (le mot ‘conatus’), comme les Bouddhistes, mais c’est une force-affect, un vouloir-vivre qui outrepasse toutes nos idées-concepts taillées à mesure de notre propension à nous satisfaire de croire. C’est facile de jouer avec les mots, facile aussi de les négliger ; bien difficile d’écarter toute ‘métaphysique’ implicite pour évoquer le Réel si complexe ! Mais voilà, ça se passe comme ça : dans le ‘jeu’ du monde (« tout est un jeu que la Déité se donne » a dit Silesius dans un célèbre distique) c’est l’infini qui joue « à qui perd gagne », moi ici et l’apparence d’un autre plus loin quand c’est d’évidence le Seul qui danse son immensurable manifestation. L’artiste le dit ou tente de ‘le dire’, et vous voyez ma maladresse pour l’écrire !  L’artiste : peintre, poète ou musicien. J’ai souvent eu la faiblesse de citer les plus ‘grands’, pour tenter de me rendre plus convaincant, mais je n’ai pas oublié mes amis. Me permettrez-vous donc de dire ici que j’estime Odile Kolb un des plus grands peintres vivants aujourd’hui en France, et le plus injustement méconnu.

 ‘Fukushima’, huile sur toile, (photo RO)

(1) L’exposition s’intitule : Le chien, la mouche et moi. On pourrait se croire entrer dans un film de Buñuel ! 

(2) http://marianus.blog.lemonde.fr/2009/12/13/odile-kolb-a-metz/

(3) http://marianus.blog.lemonde.fr/2012/10/12/sergiu-celibidache-la-musique-nest-rien/

(4) Rolf Kühn : Radicalité et passibilité, pour une phénoménologie pratique, L’Harmattan 2003

(5) Jean-Michel Le Lannou : Soulages, la plénitude du visible, éd. Kimé 2001