Au début est la conscience (1)

Les questions relatives au problème de la conscience s’ouvrent sur des perspectives à ce point immenses, toutes si diversifiées et souvent hétérogènes, qu’on ne sait où porter son regard et comment ouvrir ‘la’ question. On le sait déjà : on ne trouvera ni réponse unique, ni réponse définitive, qu’on s’adresse aux écoles philosophiques en interrogeant leurs rivalités, ou à la science –  psychologie et aujourd’hui neurobiologie – étalant soit des faisceaux complexes de contradictions soit le constat flagrant de présupposés initiaux radicalement inconciliables. En les regardant d’un peu plus près, il est peut-être possible de situer le problème, sa vraie difficulté étant d’observer en quoi il échappe à toute conceptualisation entièrement satisfaisante, en quoi les réponses proposées semblent toutes fragmentaires. Depuis quelque temps, j’ai collectionné sur ma table et sur mon ‘disque dur’ des éléments de réponse empruntés à tous les horizons – d’où l’évidence à mes yeux des contradictions, des divergences radicales de points de vue – mais je trouve au moins une phrase prononcée par un des plus éminents chercheurs actuels, Antonio Damasio, qui nous renvoie à la définition la plus fondamentale de la problématique : « Qu’y a-t-il de plus étourdissant que de s’apercevoir que c’est le fait même d’avoir une conscience qui rend possibles et même inévitables nos questions sur la conscience ? » D’où ma proposition de départ « au commencement est la conscience » qui signifie que la conscience pourrait bien restée dissimulée à son propre regard, à sa propre prise, en un irréductible mystère. Mais l’enquête peut être poursuivie, sans omettre aucune difficulté, sans omettre d’éclairer les traquenards où nous conduisent les différents types d’interrogations en cours.

Je choisis dans ces conditions un ton beaucoup plus libre encore qu’à l’accoutumée : j’éviterai tout effort didactique systématique, chacun pouvant aller aux manuels pour les ‘instructions de base’… On peut recourir à l’adresse suivante sur internet, une parmi d’autres ; on y poursuivra aussi des recherches de livres sur la question, interminables sur internet : http://lecerveau.mcgill.ca/flash/d/d_12/d_12_p/d_12_p_con/d_12_p_con.html  Je m’éviterai par exemple de jouer sur les mots : faut-il clarifier le problème par une enquête sur les équivalents de conscience : psychisme, âme ou esprit… ‘Conscience’ suffit, qui précise bien cette dualité de sujet et d’objet qui crée elle-même toute la problématique : quel sujet, quel objet, quelle relation de l’un à l’autre et quelle prééminence de l’un sur l’autre, ou quelle égalité de structure, quelle commune appartenance ? Ce qui renvoie déjà à l’autre question de poids : celle de l’identité, de la ‘nature’ de cette identité ; finalement à la question de la personne ou à la question de la question qui est celle de la possibilité, de la légitimité de la réflexivité – je note qu’on peut l’écrire aussi réflectivité, c’est un progrès ! C’est ainsi que je peux rejoindre a priori ma propre interrogation, à mes yeux la principale ou la seule question : celle d’un spiritualisme radical, ou de son radical refus, réduction de toute subjectivité pure à un phénoménisme matérialiste. Autrement dit : le monde est-il dans la conscience, ou la conscience dans le monde, et à quel point l’avènement de l’un se trouve lié à celui de l’autre ? Ce n’est pas là une simplification excessive, de quelques mots : c’est le fond du problème, qui ne varie pas, quelle que soit l’apparente scientificité de ses constantes reformulations depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Mais on voit bien que toute question sur la nature de la conscience invite à s’interroger sur la personne, toutes les questions sur la personne en entraînent d’autres sur l’identité, celles-ci sur la question de l’être, et au final ce verbe conjugué en première personne qui renvoie à conscience etc… Il est nécessaire dans ces conditions d’ajouter que le point de vue du scientisme réductionniste, c’est bien évident, se justifie presqu’initialement de l’état d’ignorance de soi, de confusion mentale et d’abrutissement dans lequel vit l’immense majorité des êtres humains, sans parler des obscurantismes variés, qui vont du fanatisme religieux au nihilisme philosophique. Le ‘qualitatif’ – les qualia comme on dit maintenant – voit son existence simplement niée ( une pure illusion, tout comme un rêve) ou dénuée d’intérêt, réalité peut-être mais sans pesanteur, sans mesure scientifique possible, sans véritable consistance, finalement négligeable. Et pour cause ! L’immense majorité des hommes , aujourd’hui encore, et malgré tous les prétendus progrès, est bien plus animée par ses passions obscures que par le sentiment d’une téléologie de destinée humano-divine, orientée d’une seule vérité de lumière. Un désordre qui affecterait un champ purement fantasmatique, la fumée qui s’échappe d’un feu, un épiphénomène malheureux mais dénué de toute authenticité. L’ignorance, l’ivresse des hommes est d’ailleurs au moins égale à celle que constataient Shakyamuni ou Jésus en leur temps, il y a deux mille ans et plus ! Autant essayer dans ces conditions de tout réduire à d’élémentaires rouages, en l’état déréglés, mais qu’on pourrait peut-être ‘mettre à l’heure’, comme une pendule – le concept même du ‘meilleur des mondes’ – et qui sait si une seule pilule n’y suffirait pas ? Ou une habile lobotomie, ou un camp de rééducation par le travail ? On a fait ça, pour les résultats que l’on sait… Et pourquoi, si nous inversons l’interrogation, constater que nous sommes des ‘animaux dégénérés’ – dérèglement des hommes ou carence de nature ?

Pour un bilan d’information, ce que je souhaite donc m’éviter de faire, je renverrai volontiers à deux livres qui présentent des résumés à la fois complets et concis de la question, deux petits livres d’ailleurs dont l’achat n’oblige pas d’effort financier exceptionnel. D’abord celui d’Oliver Putois : La conscience (Corpus Garnier-Flammarion 2005) et un ouvrage collectif sur l’état de progrès actuel des connaissances scientifiques, Implications philosophiques de la science contemporaine, (tome 3),  et son article de Jean-François Lambert sur Cerveau et conscience, bilan et perspectives, paru en 2003 (1). Je citerai une des conclusions de cet article en préalable pour présenter mes propres éclairages et ma réflexion à ce sujet. C’est à ce niveau et dans cette perspective que les questions les plus passionnantes se posent aujourd’hui, dans des perspectives de recherche toujours ouvertes. Les controverses évoquées pourront également m’engager à un nécessaire retour sur l’histoire… « La conscience ne peut qu’échapper à toute forme de représentation. Si la connaissance est du côté de l’être, la signification est du côté de l’agir (de l’étant). Mais définir la conscience en termes d’expériences vécues conduit à une régression sans fin dans la mesure où il faudrait pouvoir définir l’expérience vécue indépendamment de la conscience. C’est précisément l’arrêt de cette régression qui donne à la conscience son effectivité dans la mesure même où les modalités d’un tel arrêt lui échappent… Certes, les neurosciences se doivent de mettre entre parenthèses l’existence de la subjectivité pour ne concentrer leur effort que sur l’objectivité des mécanismes cérébraux et des comportements auxquels ils sont associés. Mais quand on prétend ensuite rendre compte de cette subjectivité que l’on a d’abord écartée du champ de son investigation – en postulant son identité aux mécanismes objectifs – on trangresse les limites de la science… Prétendre montrer où et comment l’esprit interagit avec le cerveau procède d’un paralogisme de même nature que celui qui consiste à en nier l’existence parce qu’il appartient à un domaine de la réalité dont la science s’est a priori interdit l’accès… C’est le même corps-cerveau-esprit qui est vécu et connu, c’est le même homme qui est corporel et mental, mais d’un point de vue que je ne sais pas, un point de vue tiers englobant l’unité de substance… La question cruciale pour l’homme n’est pas tellement de savoir si l’on peut réduire le mental au neural ou si l’on peut, grâce à la physique quantique rendre compte de leur interaction, mais celle du fondement, de l’origine, de la sauvegarde de son humanité et cette question continuera de se poser quelle que soit l’idée que l’on se fait du rapport entre le cérébral et le mental. » (page 85) Je peux maintenant examiner une des thèses du réductionnisme scientifique et en contrepartie, sa critique radicale, opérée dans le champ même de la recherche scientifique. Par contre, pour désigner cette essence d’humanité irréductibe, je devrais retourner au cogito cartésien et à son extension phénoménologique pratiquée par Michel Henry. Je vais confronter les thèses antagonistes par deux exemples : les travaux de Dennett, puis ceux de Chalmers sur les qualia ; rappeler enfin la thèse de l’auto-affection d’un Seul – l’Absolu stricto sensu – qui fonde notre humanité dans la perspective d’une phénoménologie matérielle parvenue à conjurer le ‘paralogisme’ du dualisme corps-esprit. Revenir donc à Michel Henry, à sa lecture de Descartes ; et aussi aux travaux plus récents qui s’en inspirent. Ce sera une fois de plus la preuve qu’en abordant le thème de la conscience on touche à toutes les principales questions de fond de la Philosophie… Remonter même à la querelle opposant Aristote et Platon, ce que je ferai, mais plus tard.

Je crois quand même nécessaire de fixer un peu plus précisément les termes du débat, du moins celui qui m’intéresse au plus intime, et m’éviter de glisser trop vite en philosophie générale. Avant de passer à l’examen des thèses de Dennett et de Chalmers, voyons plus en détail comment se formule cette problématique. Olivier Putois le fait en quelques pages et je le rejoins pour préciser ce qu’il faut entendre par qualia – si vous découvrez le mot pour la première fois ! – et préciser aussi ce qu’est aujourd’hui la controverse du réductionnisme. Les qualia désignent « le caractère proprement qualitatif de l’expérience consciente, en tant qu’elle est propre à un sujet qui l’éprouve d’une manière irréductible à toute autre description ; (ils) caractérisent ce qu’on appelle la ‘conscience phénoménale’. Il s’agit de ‘ce que cela fait’, phénoménologiquement, d’avoir tel ou tel type d’expérience… Le problème posé par une telle notion n’est pas tant phénoménologique qu’épistémologique : la revendication de la présence de qualia justifie-t-elle une irréductibilité épistémologique de l’expérience subjective à une perspective en troisième personne en vertu de la spécificité de la connaissance dont les qualia sont porteurs ? » (page 232) Et c’est Dennett (rapporté par O. Putois), que je citerai plus longuement à la suite, qui propose cette remarque critique : « … un même accord de guitare joué deux fois avec dans l’intervalle l’audition d’une des notes qu’il comporte sonnera différemment au niveau subjectif et qualitatif, alors qu’il est identique dans les deux cas – l’audition de la note seule fait entendre des harmoniques auxquelles on n’était pas sensible la première fois, et la conscience qu’on en a la seconde fois vient de l’inscription mnésique de la note seule et de son influence sur la seconde perception. » On notera, et j’ai noté moi-même que c’était toujours le cas, que la thèse réductionniste ne nie aucunement la subjectivité : simplement elle ne veut pas en tenir compte ou la tient pour valeur négligeable, puisqu’incompatible avec une mesure scientifique. Mais le réductionnisme ne se limite pas à une seule thèse de rejet pur et simple du qualitatif. Il y a d’une part la perspective matérialiste ou éliminativiste qui considère que les proprités mentales ne sont rien d’autre que des propriétés physiques, et la perspective (qualifiée souvent de ‘dualiste’) qui admet que l’individu est réellement biface et qu’on ne peut négliger ni son activité physique ni son activité mentale – en fait c’est la thèse de Chalmers. « Le problème est de savoir comment trouver une manière d’accorder les deux discours, celui des neurosciences (perspective en troisième personne) et celui de la perspective en première personne, qualitative, soit celle de la conscience phénomènale, dont la réalité, donnée à chaque instant, est hors de doute. » (Putois p. 234) Mais Dennet est le plus radical, qui souhaite carrément ranger les qualia au ‘magasin des erreurs de grammaire’ tant il est persuadé que les ‘états de conscience’ correspondent exclusivement à des phénomène de nature cérébrale. Tandis que Chalmers va s’engager dans une recherche qui refuse le réductionnisme tout en s’efforçant d’appliquer la rigueur scientifique à la défintion de l’esprit qui accompagne et spécifie nos ‘états de conscience’. Je ne citerai pas les autres auteurs américains qui ont une très grande audience dans le débat : Churchland et Nagel par exemple, dont les ouvrages ne sont pas traduits ou difficilement accessibles en France. Mais la confrontation entre Dennett et Chalmers est bien assez éclairante. 

Daniel C. Dennett dirige en Amérique un centre réputé de recherches et il s’est personnellement illustré – souvent devant des publics conquis par son style très direct – par l’élaboration d’hypothèses très hardies visant à disqualifier totalement la croyance vulgaire, ou philosophique, plus savante, en l’existence et la prééminence d’un sujet. Il a publié en France La conscience expliquée chez Odile Jacob en 1993, et plus récemment De beaux rêves : obstacles philosophiques à une science de la conscience, livre publié au ‘éditions de l’éclat’ en 2008, un livre plus frappant, destiné au grand public. Dennett appartient à l’école de pensée ‘fonctionnaliste’ c’est-à-dire  qu’il dénie toute réalité à la représentation comme champ unitaire, un concept plutôt philosophique, ‘substantialiste’. Il s’applique ainsi à définir un devenir-conscient en activité où la stimulation affecte tout à la fois l’ensemble des zones cérébrales qu’elle mobilise. Ce devenir-conscient n’est rien d’autre que l’influence prépondérante de telle stimulation par rapport à d’autres. D’où ce concept original de ‘célébrité’ élaboré par Dennett car c’est ce stimulus, prépondérant à un moment donné, qui détermine l’enregistrement des stimuli suivants d’où naît au fil des expériences l’apparence d’une cohérence personnelle. Il y a ‘compétition’ des stimuli, influence de tel ou tel, prépondérance finalement de tel tracé d’enregistrement et finalement apparition, à ces seules conditions, d’une apparence de conscience unitaire. Mais en réalité, jamais, la conscience comme ‘célébrité’ n’est une expérience en première personne. Voici comment il se résume lui-même dans un article de vulgarisation en anglais, traduit et reproduit par Olivier Putois : « L’idée de base est que la conscience ressemble davantage à la célébrité qu’à la télévision : ce n’est pas un ‘moyen de représentation’ spécial dans le cerveau au sein duquel les événements porteurs de contenus devraient être convertis afin de devenir conscients… La conscience ne peut pas exactement être la célébrité dans le cerveau, car être célèbre, c’est être un objet intentionnel partagé dans l’esprit conscient de beaucoup de gens, et bien que le cerveau soit habituellement considéré comme composé de hordes de démons (ou homoncules), les imaginer au courant de la façon dont ils devraient l’être pour élever certains de leurs confrères à la célébrité cérébrale serait attribuer à ces composants subhumains trop de psychologie humaine… La conscience n’est donc pas tant célébrité qu’influence politique – un bon terme d’argot pour cela est influence. Lorsque des processus entrent en compétition pour un contrôle prolongé du corps, celui qui a le plus d’influence domine la scène jusqu’à ce qu’un processus doté d’encore plus d’influence l’évince… » S’ensuit cette critique qui se veut la plus radicale possible de toute conception d’un agent unique, central, précédant la fourmillante activité des stimulations neuronales capable seule d’engendrer ses propres épanchements ‘politiques’. « Il n’y a pas de projecteur de l’attention à proprement parler, c’est pourquoi nous devons faire un sort à cette métaphore séduisante en expliquant les pouvoirs fonctionnels à l’oeuvre dans le fait de capter l’attention sans présupposer une source unique qui prête attention… » C’est alors que Dennett pose sa « Question Difficile », à savoir comment et pourquoi une telle concurrence ‘politique’ se produit entre les stimuli et surtout pourquoi s’impose telle prépondérance capable de déterminer l’avenir d’une conscience prétendue personnelle. Pour lui, finalement : « Nous devons rejeter le ‘sandwich’ traditionnel dans lequel le Soi est isolé du monde extérieur par des couches d’entrée et de sortie. Au contraire, le Soi est étendu, concret, et visible dans le monde, et non seulement ‘distribué’ dans le cerveau mais déployé dans le monde… Comme elle le remarque, le contenu même de la perception peut changer, à entrée constante si la sortie change… » On s’aperçoit aisément que ce naturalisme réductionniste va faire de la personne une véritable girouette exposée à tous les courants de la vie, et la ‘Question Difficile » consisterait alors à se demander comment une apparence, si ce n’est que cela, parvient à s’imposer dans le choix ‘politique’ des stimulations jusqu’à cette prétendue prépondérance qui constitue ce qu’il faut bien appeler ‘ma’ personnalité. Mais Dennet ne se renie jamais et il faut s’en tenir à cette conclusion qui n’engage finalement que lui : « Il y a une célébrité potentielle dans le cerveau, puis il y a la célébrité cérébrale, et ces deux catégories, suffisent pour traiter la variété des phénomènes que nous rencontrons… La célébrité réelle n’est pas la cause de toutes les conséquences normales : c’est la conséquence normale. » On ne pouvait pas définir plus radicalement un scientisme ouvertement épiphénoméniste et c’est ce que Dennett proclame, pour une enviable ‘célébrité’ personnelle. D’autres penseurs réductionnistes se font remarquer comme je l’ai dit, et aussi leurs critiques, qui n’ont pas moins acquis notoriété, surtout en Amérique où le débat fait rage. Dans l’article suivant, nous verrons plus en détails Chalmers dont les thèses s’opposent catégoriquement à celles de Dennett.

(1) J’ajouterai volontiers Natalie Depraz, toujours très claire et exhaustive – qui n’oublie pas les psychologies inspirées des philosophies orientales – La conscience, Approches croisées, des classiques aux sciences cognitives, Cursus Armand Colin 2001. On pourra aussi attendre une édition augmentée de La conscience, d’Olivers Putois, à paraître en janvier 2013.