Au début est la conscience (2)

David Chalmers est jeune (né en 1966) et plus enclin, semble-t-il, à se défendre contre les modèles réductionnistes ‘forts’ hérités du 19ème siècle. Pour nous, à mon avis du moins, il offre l’intérêt de livrer un ouvrage qui paraît le plus complet sur la question, publié en anglais en 1996, traduit en français et publié par Ithaque en 2010 : L’esprit conscient : à la recherche d’une théorie fondamentale. Etonnamment, un livre qui fait le point des recherches scientifiques les plus poussées, mais un livre aussi rempli de logique ; tout y est examiné surtout d’un point de vue logique, formulation constamment frappante et qui conduit à se demander si la conscience elle-même n’est pas un défi logique ; une question sans réponse ? Dans son authenticité la plus incontestable, il apparaît vite qu’elle nous enferme dans son apodicticité, nous aveuglant à la fois de l’extrême lumière de son indéclinable évidence et de toutes les apories qu’elle impose à la raison raisonnante.

Chalmers est un homme qui s’amuse aussi ; il avait 30 ans à la parution de ce livre, un aspect échevelé, il se fait photographier en Hamlet – mais le crâne remplacé par un cerveau ! Jeune et hardi, il délimite rapidement le champ de la ‘Question Difficile’ (il emprunte  ces mots à Dennett) en écartant de la manière la plus radicale tous les efforts réductionnistes des tenants du matérialisme. Si le camp de base est vite circonscrit, c’est pour aller ensuite le plus loin possible : « Etant donné que l’expérience consciente existe, pourquoi les expériences individuelles ont-elles leur nature particulière ? Quand j’ouvre les yeux et que je parcours mon bureau des yeux, pourquoi ai-je ce genre d’expérience complexe ? A un niveau élémentaire, pourquoi voir du rouge fait-il cet effet-ci plutôt que cet effet-là ? (…) Pourquoi a-t-on l’expérience de cette sensation rouge plutôt que d’une sensation d’un genre complètement différent, comme le son d’une trompette ? » Rejoignant – qu’on s’en souvienne – les remarques récemment rapportées de Sergiu Celibidache qui célébrait dans son son style propre la spécificité d’une sensation individuelle, la réalité des qualia donc, ou conscience phénoménale, Chalmers ajoute : « Quand quelqu’un joue un morceau C au piano, une chaîne complexe d’événements se met en place. Les sons vibrent dans l’air et une onde se déplace jusqu’à mon oreille. Dans l’oreille, l’onde est traitée et analysée en fréquences, et un signal est envoyé au cortex auditif. Certains aspects du signal sont alors isolés et catégorisés et, finalement, une réaction est déclenchée. Tout cela n’est pas difficile à comprendre en principe. Mais pourquoi faut-il que cela s’accompagne d’une expérience, avec la richesse de sa tonalité et de son timbre caractéristiques ? Telles sont les deux principales questions auxquelles nous aimerions qu’une théorie de la conscience réponde. » (page 24) Quelques centaines de pages suivent, abordant la question sur tous ses aspects, et principalement la tentative de réduire l’expérience de conscience à des déterminants de nature physique. L’examen est long mais ses conclusions sont assez définitives, semble-t-il, bien qu’on se tienne toujours au plan logique d’une possibilité de réponse théorique satisfaisante. Ainsi, concernant l’explication réductrice : « Quelle que soit notre analyse fonctionnelle de la cognition humaine, une question supplémentaire se pose : pourquoi ce type de fonctionnement s’accompagne-t-il de conscience ? (…) A la différence des états psychologiques, les états phénoménaux ne sont pas définis par les rôles causaux qu’ils jouent. Il s’ensuit qu’expliquer comment est accompli un rôle causal ne suffit pas à expliquer la conscience. Après que l’exécution d’une fonction donnée a été expliquée, le fait que la conscience accompagne cette exécution (si elle l’accompagne effectivement) demeure inexpliqué. » Néanmoins, c’est ici que Chalmers fait glisser ses observations radicalement inédites : « … dans tout concept mental qui implique un élément phénoménal, il y aura un fossé explicatif partiel. Si l’expérience consciente est requise pour la croyance et l’apprentissage, par exemple, nous pourrons ne pas avoir une explication entièrement réductrice de la croyance et de l’apprentissage. Mais nous avons au moins une raison de croire que les aspects psychologiques de ces caractéristiques mentales – dont on peut soutenir qu’ils forment le noyau des concepts en question – seront en principe explicables par réduction. Si nous laissons de côté les problèmes touchant la phénoménologie, la science cognitive paraît pouvoir expliquer l’esprit. » (page 82) L’explication réductrice trouve son efficacité – cela ne se nie pas – jusqu’à un certain degré, jusqu’à ce que sa spécificité soit reconnue comme telle : « … l’expérience consciente ne survient pas logiquement sur le physique et ne peut donc pas être expliquée par la réduction. Une réponse fréquente est que l’expérience consciente n’est pas la seule dans ce cas, et que toutes sortes de propriétés ne surviennent pas logiquement sur le physique… L’expérience consciente est quasiment la seule à ne pas survenir logiquement. La relation entre la conscience et les faits physiques n’est pas du même type que la relation standard entre les faits de niveau supérieur et les faits de niveau inférieur… (ma thèse sera donc la suivante) : les faits de niveau supérieur sont impliqués par tous les faits microphysiques (sans doute avec les lois microphysiques). Cet ensemble qui comprend énormément de choses inclut les faits sur la distribution de la moindre particule et du moindre champ aux limites de l’espace temps… (ex : l’amour…) La meilleure façon de formuler la thèse est peut-être de dire que tous les faits surviennent logiquement sur la combinaison des faits physiques et des faits phénoménaux, ou que tous les faits surviennent logiquement sur les faits physiques modulo l’expérience consciente. De même, le fait que des phénomènes de niveau supérieur dépendent de l’expérience consciente peut entraver leur explication réductrice éventuelle, mais nous pouvons toujours dire qu’ils sont explicables par réduction modulo l’expérience consciente… Finalement, les cas où les faits de niveau supérieur sont indéterminés ne s’opposent pas à la survenance logique. La thèse est seulement que, pour autant que les faits de niveau supérieur sont déterminés, ils le sont par les faits physiques. Si le monde lui-même ne suffit pas à fixer les faits de niveau supérieur, nous ne pouvons pas escompter que les faits physiques le fassent… Quoi qu’il en soit, dans la mesure où les faits sur la situation sont déterminés, ils sont impliqués par les faits physiques… » (pages 116/117) Un propos qui paraîtra à certains contradictoire, mais pour moi, dans ce contexte, à l’évidence, c’est la définition de la conscience comme relai entre tous les faits physiques qui s’enregistrent avec cette particularité remarquable : logiquement !

Je manquerais le plus curieux des arguments chalmériens si je ne citais pas son évocation d’un monde zombi, non pas celui du cinéma hollywoodien dégoulinant d’hémoglobine, mais un monde virtuel de créatures toutes semblables à nous quoique dépourvues de conscience phénoménale, réagissant de manière purement mécanique suivant leurs programmes prédéterminés physiquement :  le zombi est « … quelqu’un ou quelque chose physiquement identique à moi (ou à n’importe quel autre être conscient), mais entièrement dépourvu d’expérience consciente. Au niveau global, nous pouvons considérer la possibilité logique d’un monde zombi : un monde physiquement identique au nôtre, mais dans lequel il n’y a absolument aucune expérience… Cette créature est identique à moi à la molécule près, toutes ses propriétés de niveau inférieur, postulées par une physique achevée, sont identiques aux miennes, mais elle est entièrement dépourvue d’expérience consciente, son intérieur est vide… Physiquement identique à moi, nous pouvons également supposer qu’il se trouve dans un environnement identique au mien. Il sera certainement identique à moi fonctionnellement… Il sera psychologiquement identique à moi… Il sera même ‘conscient’ aux sens fonctionnels – il sera éveillé, capable de rendre compte du contenu de ses états internes, de porter son attention sur divers endroits… En revanche, aucune de ces fonctions ne s’accompagnera d’une expérience consciente. IL n’y aura aucun ressenti phénoménal. Être un zombi ne fait aucun effet… » (page 146) « Un zombi est juste une chose physiquement identique à moi, mais dépourvu d’expérience consciente. Même s’il est probable qu’un zombi soit empiriquement impossible, il paraît certain que la situation décrite est cohérente ; je suis incapable de discerner la moindre contradiction dans cette description. » (page 147) Où nous mène l’invention d’un tel objet théorique – puisqu’il s’agit bien d’un objet et en aucun cas d’une personne ?  » Si mon jumeau zombi est une possibilité cohérente, par contre, il s’impose de constater que « la conscience ne survient pas logiquement sur la physique » quelles que soient les hypothèses ou les expériences réalisées d’un possible isomorphisme entre l’organisme et ce qu’il est convenu d’appeler ‘esprit’ – deux réalités qui n’ont aucune cohérence qui puisse être évaluée de quelque manière concevable en l’état de nos connaissances. Chalmers se livre à une critique pointue du concept de ‘concevabilité’. « Nous devons évaluer le type de possibilité pertinente en utilisant les intensions primaires des termes impliqués, au lieu des intensions secondaires pertinentes pour la nécessité a posteriori. Donc, même si un monde zombi est concevable seulement au sens où il est concevable que l’eau ne soit pas H2O, cela suffit à établir que la conscience ne peut pas être expliquée par réduction. » (page 150) Cette démonstration, dont je me suis gardé de reprendre tous les termes, a un aspect ludique autant que logique : c’est tout Chalmers. Mais ici il s’y ajoute l’administration de ce qu’il faut bien appeler une preuve. « Quelle que soit l’analyse des processus physiques supposés sous-tendre la conscience, une question supplémentaire se posera toujours : pourquoi ces processus s’accompagnent-ils d’expérience consciente ? Pour la plupart des autres phénomènes, la réponse est simple : les faits physiques relatifs à ces processus impliquent l’existence du phénomène. Pour un phénomène comme la vie, par exemple, les faits physiques impliquent que certaines fonctions seront accomplies, et il suffit d’expliquer l’exécution de ces fonctions pour expliquer la vie. Mais aucune réponse de ce genre ne suffira pour la conscience… » (page 160)

Chalmers est donc parvenu à établir l’échec de l’explication réductrice. Il précise bien que c’est dans l’état de nos connaissances actuelles, si bien qu’à la fin de son livre, il se propose de poursuivre des recherches qui établiront enfin le rapport de ‘survenance’ de la conscience sur le physique, mais dans une perspective scientifique radicalement nouvelle. L’échec de l’explication réductrice n’est pas l’échec de toute explication possible. Il va poursuivre son exploration du problème en reprenant les différents reproches adressés à Dennett par exemple, comme j’en ai déjà parlé, et ensuite, sur cette nouvelle voie que ses commentateurs (1) ont qualifié de ‘métaphysique’ il va poser les jalons d’une définition inédite de régions ontologiques. Il y aura, d’une part celle qui se limite aux événements physiques ou qui supporte la réduction physicaliste, et d’autre part, radicalement hétérogène, celle des événements phénoménaux, qui caractérise les états supérieurs de conscience et tout ce qui se présente comme radicalement subjectif. C’est l’élaboration inédite d’un dualisme qui peut rappeler le dualisme cartésien, qui nous renverra donc ulérieurement aux récentes explorations phénoménologiques et notamment celle de Michel Henry. Je devrai également insister sur la tentative de recours à une nouvelle physique, quantique par exemple, qui a développé un concept de matière très éloigné du concept classique (cartésien ou kantien) – une tentative qui aboutit également, suivant Chalmers, à un échec… D’abord : « L’explication physique convient bien à l’explication des structures et des fonctions… on peut réduire presque tous les phénomènes de niveau supérieur qu’il faut expliquer à une structure ou une fonction… mais l’explication de la conscience ne revient pas à expliquer une structure ou une fonction. Une fois que nous avons expliqué la structure physique du cerveau en son entier et la manière dont les diverses fonctions cérébrales sont accomplies, un autre type d’explanandum demeure : la conscience elle-même… Il y a un fossé explicatif entre le niveau physique et l’expérience consciente… » (page 160) Intervient alors la critique de Dennett et de son ‘modèle cognitif’. « En fait, il en a proposé au moins deux. Le premier… consiste en une explication du flux d’informations entre les différents modules… au centre, un module perceptif…(puis) la mémoire à court terme qui reçoit des informations du module perceptif… (puis) un système de contrôle qui interagit avec la mémoire par un processus de questions et réponses, et qui peut diriger notre attention sur le contenu du module perceptif ; une unité de ‘relations publiques’ qui reçoit du système de contrôle l’ordre de déclencher des actes de paroles et qui les convertit en énoncés dans un langage public… » (page 167) Chalmers souligne que c’est évidemment très fonctionnel, donc encore très réductif : il examine alors le second modèle présenté par Dennett dans son livre La conscience expliquée (édité en France par Odile Jacob). C’est d’ailleurs celui où intervient ce fameux concept de ‘célébrité’ qui ferait plutôt penser à une blague. « Plusieurs petits agents se disputent l’attention et l’agent aboyant le plus fort joue le rôle principal dans la direction des processus postérieurs. Selon ce modèle, il n’y a pas de ‘quartier général’ de contrôle, mais de multiples canaux aux influences simultanées… » Exposé plus en détails, ce modèle est finalement plus explicatif que le précédent mais il présente toujours le même inconvénient de la réduction, incapable en fait d’expliquer l’expérience consciente ajoutée, sa réflectivité phénoménale. Notons bien une fois de plus que pour Dennett, tous les éléments ajoutés sont des ‘chimères’, ce qui fait que nous ne sommes pas plus avancés, coincés au fond de la même impasse. C’est dans cette proximité que Chalmers évoque d’autres ‘explications’ qui vont plus loin à ses yeux que les modèles proposés par Dennett : le recours à la biologie, aux hypothèses des sciences cognitives et à la nouvelle physique. Celle-ci peut retenir notre attention : j’ai cité moi-même, en France, les travaux de Bitbol et de Ransford (1). Mais voyons ce qu’en dit Chalmers. « Bien sûr, en un sens, la physique de l’Univers doit impliquer l’existence de la conscience si on définit la physique comme la science fondamentale dont découlent tous les autres faits et lois… Presque toutes les propositions existantes concernant le recours à la physique pour expliquer la conscience se concentrent sur la partie la plus énigmatique de la physique, à savoir la mécanique quantique… (ainsi) certains ont suggéré la non-localité de la mécanique quantique… mais même si la physique est non-locale, comment pourrait-elle nous aider à expliquer la conscience ? Même si un processus physique non local est donné, il reste logiquement possible que le processus puisse avoir lieu en l’absence de conscience. Le fossé explicatif demeure… » (page 177) Chalmers souligne au passage ce qui a impressionné dernièrement une génération de chercheurs : le fait que l’observation la plus fine puisse être influencée par l’observateur, ce qui pourrait signaler un rôle plus spécifique de l’activité de conscience. Mais cela encore ne prouve rien, même si cela reste une voie toujours à explorer. « Quand il s’agit d’explication réductrice, les théories fondées sur la physique ne sont pas en meilleure posture que les théories neurobiologiques et cognitives… » (page 177) Pour ne pas renoncer totalement à ‘expliquer’, Chalmers propose alors un ‘changement radical dans notre façon de concevoir la structure de l’univers’ : il s’engage sans honte aucune sur une voie métaphysique dont nous pouvons examiner d’un peu plus près la démarche. Simplement, le modèle physicaliste, réducteur, a été définitivement abandonné en route.

L’originalité de Chalmers, je l’ai déjà signalé plus haut, consiste à aborder un nouveau dualisme revendiqué comme tel, parce que les phénomène de conscience s’ajoutent aux faits physiques, ce qu’il est persuadé d’avoir démontré, et nous lui en sommes gré bien entendu. Il passe en revue, une nouvelle fois, les hypothèses les plus récentes proposées par ses collègues. D’abord le dualisme naturaliste. Qu’il ne faut pas confondre avec ‘matérialiste’, mais « naturaliste » parce qu’il « postule que tout est une conséquence d’un réseau de propriétés et de lois fondamentales… compatible avec tous les résultats de la science contemporaine. » Dans ce cas « la conscience n’a pas besoin d’être particulièrement transcendantale, elle est juste un autre phénomène naturel. » (page 187) Concernant cette notion de ‘dualisme’, Chalmers va préciser ce qui le différencie de la métaphysique cartésienne, non pas l’opposition de deux identités ontologiquement irréductibles, mais ce qu’il appelle une ‘survenance’ du spirituel sur le physique. Cela pourra paraître spécieux parce que Chalmers, tout en voulant échapper aux pièges du substantialisme, n’en est pas moins conduit à initier une nouvelle métaphysique que d’autres formuleront en termes de ‘régionalisme ontologique’, ce qui ressemble aux vieilles disputes de la métaphysique classique : impossible alors d’échapper aux catégories contradictoires d’un matérialisme et d’un spiritualisme, à cette dualité-là !? Chalmers s’y tient en affinant son argument. Non pas : On peut imaginer un état physique P sans conscience, donc la conscience n’est pas un état physique P, mais plutôt : On peut imaginer que tous les faits physiques existent sans que les faits sur la conscience existent, donc les faits physiques n’épuisent pas tous les faits. » (page 191) Encore une fois il s’applique à exorciser – c’est son grand souci, et son grand mérite à mes yeux – toutes les formes encore possibles de réductionnisme (Dennett à nouveau repoussé !) pour en arriver à préciser le plus possible la nature du jugement phénoménal, « les jugements qui portent sur la conscience » : autrement dit la spécificité des qualia. C’est une centaine de pages que je ne vais pas résumer : la conclusion suffit pour nous enseigner l’essentiel que j’estimais le plus incontestable dès le début. D’un premier mot qui dit tout : « … intuitivement, notre accès à la conscience se tient au centre de notre univers épistémique ; nous y avons accès directement… Qu’est-ce qui justifie nos croyances sur nos expériences, si ce n’est ni une chaîne causale vers ces expériences, ni les mécanismes par lesquels la croyance est formée ? La réponse est claire : c’est le fait d’avoir les expériences qui justifie les croyances… L’expérience est une partie de notre situation épistémique primordiale commune… Mes expériences font partie de ma situation épistémique, et le simple fait de les avoir me donne des preuves de mes croyances… Autrement dit, il y a quelque chose d’intrinsèquement épistémique dans l’expérience. Avoir une expérience, c’est automatiquement entretenir une relation épistémique intime à l’expérience – une relation que nous pourrions appeler ‘accointance‘. Il n’y a pas la moindre possibilité conceptuelle qu’un sujet puisse avoir une expérience rouge… sans avoir aucun contact épistémique avec elle : avoir une expérience suppose d’être relié à elle de cette manière. » (page 280) Qu’on ne s’empresse pas de crier au solipsisme ou à la magie : en repoussant tous les arguments et les tentatives du réductionnisme, en épuisant toutes les veines du logicisme, Chalmers est parvenue à dégager la nue évidence, irréductible comme telle, du caractère épistémique du jugement phénoménal. Point. (2) L’enquête va se poursuivre jusqu’à retrouver cette notion d’aperception qui fit jadis fortune en métaphysique :  « … le principe n’est pas que nous avons l’aperception de l’expérience chaque fois que nous avons une expérience consciente… le principe est que, quand nous avons une expérience, nous apercevons les contenus de l’expérience… il ne s’agit pas d’une expérience suivie d’un jugement indépendant… » (page 310) C’est ce que Chalmers appelle ‘jugement de premier ordre’ celui qui ne peut ni être nié ni expliqué. Je peux donc en venir maintenant à l’exposé de cette conclusion (provisoire) de l’enquête chalmérienne, celle qui se situe sur le fil d’une exigence maintenue d’explication, fût-elle empruntée à une nouvelle physique, à la neurobiologie ou à la philosophie de l’esprit, et d’un constat d’apodicticité du jugement phénoménal de premier ordre (celui qui n’est pas une croyance !). « Une théorie achevée de l’esprit doit offrir à la fois une explication (non-réductionniste) de la conscience et une explication (réductionniste) des raisons pour lesquelles nous jugeons que nous sommes conscients, et il est raisonnable d’exiger la cohérence de ces deux explications. » (page 400) Les derniers mots de Chalmers, avouant qu’il est plus tenté par une conception panpsychique du monde (conçue en physique quantique bien entendu…) que par le classique dualisme cartésien qu’il a un moment adopté, pourraient bien nous laisser sur notre faim. Et c’est frustrant : quand j’étais professeur, j’ai conclu une année mon cours sur la conscience en disant que « c’était une question ouverte » et j’ai vu une de mes élèves se révolter avec une violence qui m’a stupéfié. Pourtant nous en sommes bien là. Mes amis lecteurs ne manqueront pas de m’écrire et je devrais sans doute apporter quelques éclaircissements supplémentaires… J’espère au moins ne pas avoir trop déformé les traits de la pensée qui s’exprime dans ce livre de plus de 500 pages ! Sinon j’en reviendrai au problème de la personne car c’est celle-ci qui apparaît vraiment au cœur de l’investigation comme témoin, comme agent et finalement, cette preuve que « je suis », sans aucun doute dans mes conditions, et libre aussi des filets de toute tentative de définition.

(1) Je rappelle : Michel Bitbol : De l’intérieur du monde : pour une philosophie et une science des relations Flammarion (2010) et Emmanuel Ransford : La nouvelle physique de l’Esprit, sous-titré Pour une nouvelle science de la matière, Le Temps présent (2007)

(2) Pour un exposé critique plus techniquement philosophique, on se reportera à  l’article de Katia Kaban publié par Actu-Philosophia sur le Net :  http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article364 Je propose également la lecture de l’article de François Loth sur son site : http://francoisloth.wordpress.com/2010/11/16/lesprit-conscient-ou-la-faussete-du-materialisme-selon-david-chalmers/

 

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s