Au début est la conscience (3)

Quelques questions m’ont bien été posées, comme je le prévoyais après la publication de mes deux articles sur la conscience. Mes lecteurs les plus curieux, les mieux informés, n’ont pas manqué de relever le fait que cette ‘question ouverte’ relative à une explication (dans les termes actuels, même les plus neufs, qui sauraient bouleverser toutes nos conceptions passées) est moins un scandale pour l’intelligence qu’une sollicitation indéfiniment répétée pour favoriser l’émergence d’une nouvelle compréhension. Celle-ci aurait le double avantage de respecter à la fois le caractère irréductiblement phénoménal de la conscience (‘en première personne’) et toutes les normes qui peuvent s’imposer spécifiquement à une conscience philosophique, zététique, vivante, ‘en mouvement’ (je veux dire : le point de vue ‘en troisième personne’, celui de la logique ou de la psychologie en tant que science.) Je renonce à me lancer dans une nouvelle dissertation à ce sujet. Je renvoie aux livres de Natalie Depraz (La conscience publié par Armand Colin) et Olivier Putois (également La conscience publié par GF Flammarion, qui sera réédité, augmenté, en janvier 2013 – et j’y reviendrai…). Je rappelle le classique de Raymond Ruyer, philosophe injustement oublié : La conscience et le corps, (publié aux PUF en 1950) qui évoque avant la lettre l’hypothèse ‘fonctionnaliste’ qui semble la plus en faveur à l’heure actuelle. C’est notamment l’axe de recherche poursuivi par le trio Depraz-Varela-Vermersch dans son livre A l’épreuve de l’expérience : pour une pratique phénoménologique publié récemment par ZETA books. Qui songerait à nier que corps-conscience sont associés dans cette symbiose que Spinoza lui-même appelait une âme et qu’on résume aujourd’hui par la formule « le corps que je suis… »

Mais mon retour à la philosophie qui s’opère un peu plus rapidement que prévu passe une nouvelle fois par Chalmers, une insistance soulignée par ce qu’en dit André Guigot dans son livre présenté il y a quelque temps : Qui pense quoi ? Inventaire subjectif des grands penseurs contemporains (Bayard 2012). Chalmers y est présenté comme un nouveau métaphysicien, même si son orientation métaphysique est encore insuffisante à mes yeux ; elle n’est pas aboutie non plus, nous verrons… Mais Chalmers offre le grand avantage de trouver tous les arguments critiques qu’on pourra désormais opposer aux tenants du ‘réductionnisme’ – qui peut s’appeler ‘objectivisme’, physicalisme’ et qui innerve une grande part de l’épistémologie actuelle. Ce qui renvoie dans ces conditions à la philosophie de Michel Henry, j’y reviens dans mon prochain article, et à la prophétologie d’un Stephen Jourdain, révélation d’intuition directe qu’on reconnaît portée par une longue tradition gnostique restée souterraine jusqu’à ce jour. La raison pour laquelle je conserve mon titre : Au début est la conscience, c’est bien entendu une référence à Stephen Jourdain, à Nisargadatta (« tout est dans la conscience ») et à cette multiple tradition émanatiste qu’on retrouve aussi bien chez Lao-Tseu que Plotin comme thématique processionnelle. Lorsque l’Un indifférencié se fracture et que la création advient, c’est par l’apparition d’une conscience. En ajoutant cette précision : le Tout enfantant une singularité qui revient à son origine lorsqu’elle entame sa métanoïa, catharsis, connaissance, réflection comme je me plais à l’écrire parce que cette notion de retournement, de conversion, est capitale… Mais je reste un petit peu encore avec Chalmers, et le bilan qu’en tire Guigot. C’est très précis et à mon avis la meilleure riposte aux ambitions scientistes indéfiniment répétées : on peut s’y tenir, non pour légitimer le grand saut – Chalmers s’en abstient et Guigot m’a confié sa prudence en commentaire – mais pour, au moins, prouver qu’on s’est rendu capable de maîtriser une culture contemporaine bien vivante, inspirée, prête à franchir ses limites, tout en restant fort heureusement bien éloignée des élucubrations du charlatanisme new-âgeux.

Guigot : « Pour quelles raisons la nature a-t-elle produit une conscience réflexive accompagnant la conscience du monde ? Y a-t-il  une justification quelconque à ce que les informations sensibles du réel soient ainsi présentes à elles-mêmes ? David Chalmers nomme qualia le genre d’expérience subjective de la réalité proprement irréductible à toute mesure physique comme à toute mesure purement quantitative. Les qualia ne sont pas des illusions parce qu’ils constituent, en tant que tels, des faits individuels inobservables, ce genre d’expériences à être a priori n’importe quoi pour ensuite faire semblant de découvrir que l’on ne peut rien en tirer. Il y a quelque chose qui se passe ‘en nous’ – expression maladroite puisque le propre du qualia est d’être impossible à ‘localiser’ puisque échappant à toute mesure spatiale. Ce ‘quelque chose’, c’est avant tout l’état de fait subjectif suivant : cela fait quelque chose de vivre, de ressentir telle ou telle impression du monde. L’expérience qualitative du monde réel se présente donc comme comportant nécessairement de l’incommunicable. » (page 175) Je ferai remarquer en passant qu’il est bien fait mention par Guigot d’un ‘monde réel’, objectif, indépendant, existant en soi. Cette simple mention justifie le mépris de l’attitude scientifique (‘positiviste’ si l’on préfère) qui choisit de mépriser la saisie subjective du monde, l’impression, négligeable parce qu’on ne peut pas la mesurer, parce qu’on peut même nier son existence… Guigot poursuit néanmoins : « David Chalmers est un vrai découvreur. Ses qualia, expériences qualitatives du réel, nous dévoilent bien une sphère vraiment privée. On ne peut comparer, pour les évaluer en termes de plus ou moins de ‘vérité’, ces expériences qualitatives. Aucune comparaison n’est possible entre les qualia, et, en même temps, dire cela comporte bien un paradoxe logique. Le qualia serait-il ineffable ? (…) Irréductible à quoi ? A la mesure, à l’intelligence purement conceptuelle faite pour agir, pour appréhender le monde et s’y adapter. » (page 176) Guigot relève bien chez Chalmers la pertinence du rappel de Descartes et de son hypothèse célèbre d’un Malin Génie. « Nous pouvons penser que nous marchons, mangeons, ressentons ceci ou cela, sans que cela soit vrai. Mais par contre, le fait de douter, ainsi, de tout, prouve bien l’existence en tant que ‘sujet pensant’, de celui qui se met ainsi en question. Plus Dieu nous trompe, plus cela prouve que nous existons comme sujets ‘trompés’. Or, être ‘trompé’, c’est déjà exister… Exister, certes, comme sujet pensant, autrement dit comme pensée pure, comme conscience, comme esprit, puisque toutes les données issues des impressions corporelles sensibles ont été préalablement récusées comme incertaines… Cela signifie simplement que, dans l’ordre des vérités, l’existence de la pensée est plus certaine que celle du corps… » (page 177) Tout le ‘spiritualisme’ de la philosophie française prend sa source ici, je le rappelle, et c’est capital – de Malebranche à Henry, sans oublier les jalons essentiels de la pensée biranienne et plus tard, bergsonienne…

Mais il y a une originalité du penseur australien qu’André Guigot veut mettre en évidence : « David Chalmers ne se situe pas exactement comme les spiritualistes bergsoniens face aux matérialistes marxistes du début du XXème siècle. Il n’idéalise rien de la conscience et ne lui confère en aucune manière une primauté absolue de type ‘origine de toute vérité’ ou ‘dignité morale’. En cela, David Chalmers apparaît un peu décalé vis-à-vis de la phénoménologie contemporaine… Le vrai problème est qu’une conscience accompagne bien ces états, ces vécus, et que rien ne peut l’expliquer. On peut présenter le problème à partir du concept de survenance… un fait de conscience ne peut exister seulement ‘à cause’ d’un agencement préalable et matériel de particules, mais il requiert aussi des principes qui lui sont propres, des ‘lois de nature’ spécifiques. » (page 179) En allant un peu plus loin : « La vie de l’esprit témoigne d’une continuité et d’une permanence dont l’expression linguistique n’est que la métaphore pétrifiée et perpétuelle. Où ‘commence’, où ‘finit’ un état de conscience, il est impossible de le préciser, comme on ne saurait traduire avec précision l’émotion en peinture. Une telle différence de registre devrait nous laisser modestes, mais le matérialisme continue à raconter qu’une conscience est ‘localisée’ dans le cerveau, ce qui revient à réduire une mélodie à une série de longueurs d’onde. Ce n’est pas ‘faux’ dans le sens où les sons sont des ‘bruits’, des vibrations dans un espace déterminé de l’air disponible, mais, sauf abrutissement soudain, personne ne songerait à définir la musique comme essentiellement du bruit. Celui-ci n’est que le support matériel de la musicalité. Son essence est entièrement spirituelle… » (page 180) Une analyse, j’ai voulu pour cela la rapporter, qui rappelle bien le propos de mes articles précédents ! Guigot en arrive maintenant à l’examen de l’hypothèse des ‘zombis’. « Un être pourvu de la totalité de nos caractéristiques physiques n’aurait pas, pour autant, les mêmes états de conscience, les mêmes qualia. Si la structure physiologique et neurologique accompagne bien les faits de conscience, cela doit être en vertu d’une propriété autre, car on ne peut en aucun cas faire dériver ceux-ci de celle-là. D’où un fossé explicatif… Rien ne permet de rendre compte d’un fait de conscience, si l’on ne trouve rien dans l’observation du monde physique qui le justifie… » (page 181) Respectant parfaitement toutes les étapes de la démonstration chalmérienne, Guigot reconnaît finalement son exceptionnelle originalité qui l’éloigne autant des prétentions purement réductionnistes que radicalement spiritualistes : « La thèse profonde de Chalmers est plus originale. On peut la comprendre comme un dualisme naturaliste… Nous pouvons admettre quatre constats. – Les phénomènes de conscience existent. – Ils ne sont pas redevables ni ne surviennent en aucune manière sur des faits physiques préalables. – La position matérialiste est d’autant plus discutable qu’elle se veut radicale. Elle devient même philosophiquement fausse lorsqu’elle s’affiche sous la forme d’un monisme (une seule substance dans l’univers : la matière.) – La causalité physique est une relation déterminante pour le monde réel, mais cela ne signifie pas que le domaine physique soit clos. » (page 182)

Et voici la déduction finale, celle que chacun pourra très bien ne pas partager. « Le spiritualisme contemporain ne peut donc être philosophique qu’en étant pleinement et ouvertement rationnel ; pour commencer, il ne peut que prendre au sérieux toutes les lumières apportées par la science physique… La physique reste la théorie du Tout, mais la survenance de la conscience comme fait échappant à ce Tout montre que ce qui décrit les faits physiques ne décrit pas ce ‘Tout’. Le spiritualisme nouveau n’a pas à s’opposer au matérialisme dans ses propres termes… Le renoncement au  matérialisme artificiel ne conduit pas à prétendre entrer dans le mystère de l’esprit humain mais simplement à le faire accepter comme mystère… S’attaquer à la conscience, c’est en faire un problème, c’est-à-dire se demander pourquoi elle est là et à quoi elle sert dans la nature… la conscience existe chez tous les humains comme une présence à soi présente au monde que rien ne justifie du point de vue de l’évolution dont elle est finalement l’éclairage… La ‘survenance’ de la conscience est mystérieuse du point de vue de l’usage scientifique ou philosophique de la raison. Il reste qu’elle provient, sans que l’on sache comment, de cette configuration, même si aucune propriété psysico-chimique, aucun facteur biologique n’a d’incidence sur l’esprit… » (pages 185/186) C’est que Guigot n’omet pas de citer la dernière hypothèse de Chalmers, celle que j’avais volontairement négligée, celle de l’intelligence artificielle. Car si l’hypothèse d’un monde zombi écarte à jamais les prétentions réductionnistes du matérialisme ‘artificiel’, rien n’empêche d’imaginer non plus qu’un ‘analogon’ techniquement très évolué puisse provoque la ‘survenance’ d’une forme d’esprit dans la machine : conséquence ‘logique’ (un mot que Chalmers emploie beaucoup, je l’avais signalé) d’un dualisme naturaliste totalement envisageable. Mais comme le fait intelligemment remarquer Guigot, « cette hypothèse ne contredit pas les données objectives du matérialisme, mais en inverse les conclusions habituelles… » (page 187) C’est ainsi que je serai conduit à pousser ma propre hypothèse, ouvertement finaliste, d’une évolution conduite par l’esprit cherchant à s’investir dans les structures d’organismes naturels pour faire ‘monde’, pour un ‘jeu’ périlleux qui exhausse le principe créateur tout en l’exposant à sa propre corruption par l’inévitable occultation de sa nature propre dans cet investissement ‘matériel’. Retour du mythe, du modèle théologique inspiré d’une révélation ? Et si, au point où nous en sommes, nous ne pouvions y échapper ? C’est du moins à une nouvelle exploration de la question du ‘sujet’ que nous sommes entraînés, ce que je (re)commencerai à faire dans mon prochain article.