Deus sive persona – vais-je me répéter ? (1)

J’ai repris volontairement le titre de mes articles des 18, 19, 20 juin 2010 : titre, programme et abrégé d’une conviction que je vais à nouveau exposer et illustrer ici. Je vais quitter l’enquête scientifique (qui conclut, je rappelle, à la ‘problématicité’ de la question se rapportant à la conscience), aborder l’envisagement purement philosophique, ouvertement ; passer par le ‘tournant’ théologique de la phénoménologie, et pourquoi pas ? Il est grand temps, à la suite de cette enquête qui a progressé par bribes, à pas mesurés, depuis 2007. Parce que je voulais en venir là : précisément à cet ‘ici’ que je suis et où tout se détermine dans les possibilités d’une Origine unique. Mais il y a toujours eu des liens et je peux faire ce pas en arrière pour m’associer ‘logiquement’ aux articles précédents : par exemple, qu’il est à mon avis un ‘fonctionnalisme’ qui ‘logiquement’ (Chalmers) peut partir de l’hypothèse d’une prééminence de l’Esprit pur, originaire, ‘directeur’, téléologiquement orienté, même si nous devons formuler de nouvelles hypothèses quant à sa finalité. Mais je repose cette question : qui songerait à nier que corps-conscience sont associés dans cette symbiose que Spinoza lui-même appelait une âme et qu’on résume aujourd’hui par la formule « le corps que je suis… »  Si Spinoza formulait sa réponse par son célèbre « Deus sive natura » – ‘logiquement’, la présence d’une conjonction – c’est qu’il prévoyait qu’on allait confondre esprit pur et dimensions naturelles, et que peut-être sa formule autoriserait une nouvelle figuration du Seul et de ma responsabilité, de ‘le’ dire et d’orienter une praxis qui ne soit pas que perversion. J’en arrive donc une nouvelle fois à l’examen du discours phénoménologique – et j’accepte qu’on me reproche d’enjamber tant de difficultés, tant d’obstacles ! J’en reviendrai à Michel Henry et aux exposés nouveaux de ses ‘disciples’ – je citerai ici successivement Grégori Jean, Rolf Kühn, Jean Reaidy – si je puis me permettre de les appeler ‘disciples’. Je m’y tiendrai désormais. Pour dire que non seulement j’estime tout à fait fondamental et ‘évident’ (je vais y revenir) le caratère phénoménal, en première personne, de l’expérience de conscience, mais encore que je ne séparerai plus telle expérience de celle de la subjectivité – de la réflectivité, comme on sait le dire aujourd’hui et comme la plupart des logiciels refusent de l’écrire, me corrigeant automatiquement en écrivant réflexivité ! Les concepts finalement trouvés, oserai-je résumer, jusqu’à rejoindre le lieu de la vie et son indicible béatitude. Et pour en arriver là où je veux aussi désormais me tenir, je citerai les paroles d’une intuition plus marginale, hors les sentiers de la philosophie reconnue, les paroles nées d’une aperception plus radicale encore de notre condition personnelle, plus proches encore, me semble-t-il, de cette ‘Parole de Dieu’ que Michel Henry était persuadé d’entendre dans l’attestation johannique.

J’exposerai d’abord cette proximité stupéfiante entre la poésie jordanienne si directe, presque familière – et c’est souvent un reproche qu’on lui adresse – et la démonstration henryenne qui récapitule si savamment toute l’histoire de la philosophie occidentale. Je vais passer de cette formulation accessible à tous, du moins je l’espère, à la conceptualisation savante du philosophe et de ses exégètes. Cette proximité se trouve précisément dans l’évaluation de ce qu’est la personne, et même encore plus précisément, l’ego (soit moi-même, en situation comme je me sens, comme je me suis) quand quelques mots suffisent enfin à le dire. Un infini qui s’éclaire : la vie tout entière qui s’ouvre, et visiblement enfin, cet infini vécu par moi-même, le « jeu que la Déité se donne » (Silesius). Je reviens à Stephen Jourdain qui a été mon point de départ – ce nouveau blog débutant au jours même de son décès – en choisissant les extraits d’une conférence inédite de 1995 sur le thème de la conscience… entraînant celui du sujet et répétant l’inouï qui innerve tout son enseignement – et j’insiste : en poursuivant moi-même mon exposé sur la conscience : « En gros, on est bien obligé de simplifier, il existe en nous cet astre qu’est la conscience pure ; cet astre n’existe que pour autant qu’il fait refluer en son propre sein ses propres rayons… » Réflexivité d’emblée rappelée : c’est l’essentiel, le nominatif de cette déclinaison de l’Absolu. « … la seule véritable objectivité, c’est celle de l’esprit… Il n’y en a pas d’autre. Toute autre forme d’objectivité est une objectivité fallacieuse et hallucinatoire… La réalité, c’est celle-là : nous nous fondons en nous-mêmes, c’est le propre de Dieu, c’est le propre de l’être… Et donc là, on voit très bien, apparaît cette différence si on utilise ce mot « être » ; la différence entre être, l’être, et l’étant, l’état d’être. L’être n’est pas un état d’être. Quand l’être devient un état d’être, l’être s’est avili ignoblement. Alors, la liberté suprême, c’est ça, c’est que je suis cause de moi-même. » Une causalité vivante, dynamique, qui s’opère elle-même dans l’acte de sa création s’inaugurant de sa propre réflectivité (l’autre orthographe du mot !) Et cela s’articule ainsi : « 1)… il y a cette chose rayonnante, cette valeur infinie, qui s’appelle « je », qui s’appelle « maintenant », qui s’appelle « esprit pur », et puis 2) cette chose rayonnante émet quelque chose et cette émission est une émission intellectuelle, première. Et je crois que cette émission intellectuelle en elle-même n’est pas perverse, dans la première micro seconde intime de son surgissement, elle n’est pas perverse, je pense qu’elle correspond à la mise en place des choses, et je pense qu’elle est en fait la Création, elle est la Création… » Eclairage supplémentaire : « Il y a l’idée de la division qui est une idée fatale, qui semble engendrer la nécessité d’avoir à choisir, or ça ne se présente pas du tout comme un choix, il n’y a pas à choisir entre la créature et Dieu et donc le crime c’est d’attenter à cette unité et de diviser ces deux principes : les distinguer est une chose, les séparer est une tout autre chose. Et le deuxième crime serait d’introduire dans le sein de cette unité insécable, l’idée hiérarchique. (…) Au sein de moi-même, il y a cette unité insécable Dieu-créature ; Première personne – personne, c’est la même chose. Cette unité est insécable… »

C’est ici que nous nous tenons au cœur de l’enseignement jordanien qui n’est à aucun instant un monisme, désignation du seul ‘repos’, ce que je m’efforce inlassablement de répéter. Il faut y être très attentif. Il y a un statut ‘ontologique’ de la personne comme diront les philosophes, puis il y a désignation d’un procès de connaissance (de co-naissance comme l’ont bien vu certains, et particulièrement Maître Eckhart) qui est capital. Manquer ce terme, c’est se manquer soi-même et « celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout »… C’est tout ce que Jourdain ajoute, et qui est à ce point inédit : « … quand j’oeuvre, à partir de mon âme, dans laquelle il y a toujours Dieu et la créature, il y a toujours la Personne et la première personne, Moi et je, on peut prendre toutes sortes de langages, eh bien, quand j’oeuvre depuis ma propre essence, j’oeuvre soit en tant que Dieu soit en tant que créature. Quand j’oeuvre en tant que Dieu, je dispose du levier créateur de Dieu, je suis le Créateur ; quand j’agis en tant que créature, j’ai bien le droit de produire quelque chose, mais je ne génère que de la chimère, que de la fiction. En tant que créature je suis à jamais privé de la moindre parcelle de pouvoir créateur, et donc je produis de la fiction, du vent, mais c’est charmant le vent, la brise, rien de plus… et un homme qui dans tout le champ où il produit personnellement, reconnaîtrait sa production personnelle dans son irréalité fondamentale, cet homme, instantanément éveillé comme on dit en Orient, dans sa propre nature, est dans le giron de Dieu. » Ma condition s’épèle dans l’acte créateur dont je suis, inexplicablement, responsable ! Avec cette ‘raison’ supérieure néanmoins : « … en devenant l’âme personnelle, et, en prenant ce risque incommensurable, de devenir l’âme personnelle, Dieu a majoré sa propre flamme. En fait je pense que, cette génération du Fils, cette génération de Moi, correspond à une finalité, à un besoin, à Dieu, à une volonté de Dieu d’exhausser sa propre valeur, de s’infinitiser. » Créature, fils, je ne suis pas enfermé dans un état d’être, un étant : participant de l’unité du Seul, je suis convoqué à une réalisation qui passe entièrement par moi. Impossible de dissocier les termes du procès mis à jour par Stephen Jourdain, mais, extraordinairement, dans la lumière de la révélation que j’ai souvent rappelée : « un mouvement et un repos », une conjonction, comme l’a vue également Maître Eckhart. « … nous sommes irréductibles à notre essence première, nous sommes à jamais irréductibles à toutes choses. Je ne suis réductible à rien … je suis à jamais en état actif d’auto-débordement, je suis toujours plus que je suis, et à jamais irréductible à ma propre identité. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas d’identité, ça veut dire que je suis irréductible à ma propre identité, et donc la liberté suprême… » En auto-débordement je suis convoqué à ce que j’ai appelé une vie poétique, qui est l’efflorescence de tout apparaître mondain. Au monde apparaissant, qui peut se prêter à mesure, j’ajoute ma démesure qui lui donne son vrai visage. Je suis monde et ‘poétiquement’, enchantement du monde – à la première personne, soit Dieu et moi si je réalise bien l’essentialité, de condition, de cette conjonction ! Mais c’est un geste quotidien, nullement épique, et l’exemple musical vient à point nommé :  » … si quelqu’un tapote sur un piano, on ne va pas seulement entendre une note, mais on va entendre la mélodie. Donc, on va avoir accès à un type de qualité qui n’est pas de type sensoriel. Nos oreilles sont habilitées à entendre des sons, mais certainement pas  » au clair de la lune »… La poésie, l’impression poétique, c’est cette qualité, une, de nature spirituelle, qui sous-tend la conjonction d’éléments sensibles, qu’ils soient imaginaires ou réels, peu importe.… Notre âme a l’ouïe de cette résonance qualitative, qui est une chose aussi précise que le goût de la framboise ou du citron, c’est le propre de l’image. On pourrait dire que nous sommes devant une personnalité qualitative ou un être qualitatif tout à fait défini, et non moins défini que les qualités sensibles… »

La création, au premier moment, à l’orée d’un monde appelé à naître, c’est cela : « Il s’agit de faire en sorte que la branche devienne encore plus branche ; et que la lumière devienne encore plus lumière, que le vert verdisse, que le bleu bleuisse, et que la chose accède au deuxième battement de l’existence. Ce n’est pas une redondance, il y a une réitération au sein même de la chose. C’est comme si, au sein de la fois, de cette unique fois qui est l’existence de la chose, eh bien elle existait une seconde fois ; et que cette réitération était vitale. Et curieusement c’est par les mots… Les mots ont extraordinairement de l’importance. Les mots : « divan », « lampe », « branche »…(…) Le divan doit devenir encore plus divan, pour que moi je devienne encore plus moi. » Il m’est impossible de passer sous silence l’autre terme, l’autre face de la personne, le péril même de cette existenciation – son ‘dasein’ comme va l’interpréter Michel Henry contre Heidegger – si tenté qu’il y ait fatalité à cette deuxième production de réalité entièrement personnelle. « Mais dans la deuxième micro seconde intime de son surgissement elle subit une perversion effroyable et en fait cette perversion débouche, tout à fait en aval, sur une création falsifiée, une seconde création de nature subjective et falsifiée… Notre esprit est infini, c’est la seule dimension qui existe véritablement et dans le sein de notre esprit, il n’y a jamais eu ni chose, ni événement, ni sujet auquel on pourrait relier ces choses et ces événements… » Pourquoi, comment cela ? : « nous nous mettons nous-mêmes immédiatement en péril quand, oeuvrant en tant que créature, nous prétendons que notre créature à nous est telle que l’engendrement de Dieu, et que nous lui conférons une réalité. C’est là où tout déraille… (…) et que reste cette grande question : qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui s’est passé dans ma perception, dans ce que j’appelle ma perception, qu’est-ce qui s’est passé, quelle horrible erreur ai-je commise, pour que tout d’un coup, ce qui était du signe et du sens, donc quelque chose dont l’innocuité spirituelle, existentielle, est absolue, devienne quelque chose capable d’induire de la souffrance interne. C’est-à-dire, qu’est-ce qui est capable de transformer du sens, de la signification, de l’idée, de l’idée pure, en adversité ? C’est ça le problème. » Ce n’est pas à proprement parler l’objectivation du sens, de l’image qui constitue cette perversité, ce serait impossible, c’est une sidération par l’objet, par les conditions d’apparition de l’objet, qui provoque cette distorsion.  » Ce qui opère cette transformation redoutable, précisément, c’est qu’il n’y a plus de symbole : l’image a été désymbolisée, sans que nous en ayons la moindre conscience, dans son site ; je ne commerce plus avec le signe d’un être, donnant accès à l’idée d’un être, je commerce avec cet être lui-même, avec une image mentale qui a usurpé l’identité de l’être que précédemment elle signifiait. Donc là, ce qui avant était symbole est devenu chose. Une chose, un être, une réalité, et à partir de ce moment-là, la souffrance envahit mon esprit, et ça peut me conduire au suicide. Et c’est toujours comme ça que ça marche. Si l’on est attentif, et honnête, et perspicace, il faut un peu se remuer pour arriver à voir ce mécanisme, c’est toujours comme cela que ça se produit et si c’est ma mort qui m’inquiète, ça fonctionne de la même manière. »

Retrouver ces thèmes dans une philosophie contemporaine, non pas une ressemblance, mais une exacte correspondance, c’est bien ce qui peut nous confirmer la validité de cette intuition, et dans chacune de ses attestations philosophique ou prophétique. Je les retrouve dans les notes brutes de Michel Henry, matricielles, ‘préparatoires’ à la composition de l’ouvrage bien plus vaste que constitue la thèse exposée dans L’essence de la manifestation de 1962 : ces notes ont été publiées avec une présentation de Grégori Jean, mais je devrai également citer les travaux de Rolf Kühn et de Jean Reaidy qui viennent plus tard les conforter. Et d’abord ces notes de Michel Henry, les mots de son inspiration initiale, avant tout développement : « Etudiant l’analyse ontologique de la subjectivité, nous n’avons fait qu’étudier la façon de se donner de l’Ego. La révélation est l’être de l’Ego. C’est pourquoi aussi il y a un rapport entre individu et Dieu – parce que l’Ego est le lieu de toute révélation… » (page 97) Henry s’est appliqué à une étude approfondie de Hegel, de Heidegger, et il n’y a pas trouvé l’identité. Il y a bien toute une histoire de la généalogie du sujet comme concept philosophique, et même une multiplicité de thèses, le plus souvent contradictoires, une historicité de cette appréhension même du sujet par lui-même qui fait problème (je rappellerai plus tard les perspectives d’Alain de Libera, d’Olivier Boulnois…) et je reviendrai sur ce premier romantisme qui nourrit la philosophie d’un Fichte et d’un Schelling (à travers les récents écrits de Manfred Frank par exemple) – rien qui ne fut à jamais perdu ! Mais Michel Henry, lui, redécouvre l’intuition eckhartienne de la naissance du sujet, et il le dit : un avènement égal à celui de Dieu même : « Le rapport Ego-absolu (individu-Dieu) n’est que le renversement – la même thèse par l’autre bout – de l’enracinement de l’ipséité de l’ego dans la structure ontologique de la vérité absolue. Dans quelle mesure l’Ego est-il nécessaire à l’absolu ? (rappel de Maître Eckhart : « si je n’étais pas, Dieu ne serait pas…) » – « Distinguer la certitude individuelle, subjective, variable d’un individu à l’autre, et l’essence de l’ipséité en tant que fondée dans le ‘Wie’ (Comment) universel, et qu’implique cette certitude individuelle, contingente, variable… Le ‘Je aride’ (qui cherche la satisfaction pour soi et s’enferme lui-même au lieu de viser l’universel) ne vaut que sur le plan existentiel, non sur le plan ontologique où ipséité et universel coïncident, et c’est sur le fond de cette coïncidence que peut se produire une visée vers le Da, i.e le péché… » – « le couple sujet-monde est la solitude même ; ce qui en fait sortir, c’est l’intériorité, la subjectivité, dans son rapport interne avec l’Absolu… » (page 102) Cette histoire à raconter ; à nouveaux frais, dans un parcours inédit de tout le continent philosophique, et pas seulement occidental ! Mais les carrefours qui vont s’ouvrir avec la philosophie contemporaine sont si nombreux et si importants que je vais devoir marquer une pause. J’aborderai plus facilement et plus en détails dans des articles suivants la thématique henryenne ; de même ses nouveaux prolongements chez les auteurs que j’ai annoncés. C’est un aboutissement, la venue à cette éclaircie que d’autres avaient promis sans y parvenir. Il est d’ores et déjà certain que nous sommes au cœur de la question et que cette convergence d’orientations vers le plus essentiel, le Secret même, est une consécration ultime, et la seule, de toute philosophie possible et de tout humanisme.

PS : Me ‘répéter’, oui, c’est bien évident, car je n’ajouterai rien ici au contenu de mes précédents ‘Deus sive persona’… De plus le rapprochement de toutes mes citations offertes de Stephen Jourdain et Michel Henry, dans de précédents articles, se trouve ici simplement confirmé. Mais le registre de parole n’est pas le même. Et c’est un éclairage qui apparaît plus fort ainsi, de l’un par l’autre…

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