Deus sive persona – vais je me répéter ? (2)

Dans sa présentation aux Notes préparatoiresL’essence de la manifestation) de Michel Henry, Grégori JEAN se livre à un examen approfondi de philosophie comparée : d’un côté Michel Henry et de l’autre, des philosophes tels Husserl bien sûr, mais aussi Heidegger, Levinas, Derrida, souvent cités par tous les auteurs qui s’efforcent de commenter ou expliquer  la pensée henryenne ; Descartes et aussi Maine de Biran, et Kant, les phares qui ont éclairé la voie du Maître de Montpellier. L’intérêt particulier de ce livre (1) est de s’attacher aux termes précis qui accordent à la subjectivité son caractère le plus inédit, révolutionnaire même chez Henry. Ces exégètes de Michel Henry, plus jeunes, sont souvent des philosophes de métier, qui usent d’un langage souvent difficilement pénétrable. Difficiles à citer, à extraire de cette gangue de philosophie savante, évoluant constamment entre philosophie moderne et contemporaine, leurs fréquentes références à la philosophie allemande exigent des connaissances très approfondies de la phénoménologie et de ses fondateurs (spécialement Husserl et Fink). Je me limiterai ici à une comparaison plus approfondie avec Heidegger, qui est le philosophe contemporain le plus célèbre, mais dont Michel Henry a tant souhaité prendre ses distances, avec ces nuances qui sont ici rappelées. Pour Grégori JEAN : « … le problème henryen n’est finalement rien d’autre que celui, heidegerrien, de la coappartenance de l’être et de l’ipséité, mais en tant que cette coappartenance, pensée au prisme de la différence ontologique relue comme celle de la subjectivité et de l’étant, n’est rien d’autre qu’une identité – L’être du Dasein et l’être originaire sont identiques, i.e exigent une seule et même problématique, rigoureusement ontologique (Henry) – conférant ainsi à l’Individu une réalité et une individuation se définissant ontologiquement, et conférant corrélativement à l’être lui-même, dans sa propre manifestation autonome, une ipséité… » (page 27) C’est juste ici que se produit la ‘révolution’ henryenne, au contraire d’une exclusion du sujet ‘jeté dans le monde’, sa définition comme la manifestation même de l’être, de cette parousie qui l’entraîne à se co(n) naître en personne.

Et là je retrouve cette citation de Michel Henry rapportée juste à la suite par Grégori Jean, que j’avais moi-même aussi soigneusement sélectionnée. Elle est renversante ! « L’Ego n’est pas un étant, mais être : il est l’être, et cela en un sens si radical qu’il nous est à peine permis de le penser » – « L’Ego est l’être, non l’étant ; il est la réalité ontologique au double sens du mot : réalité-possibilité ; l’être ne peut être que comme Ego, en non comme Ego en général, mais comme cet Ego ; voilà ce que signifie le fait de dire que l’essence de la vérité absolue inclut en elle l’essence de l’ipséité : ce n’est pas l’ipséité en général qui est posée, c’est l’Ego réel, cet, tel Ego réel : il n’y a pas d’Ego réel en général ; – et voilà pourquoi l’ultime fondement est vraiment concret, singulier, et pourquoi l’essence de l’absolu tel que le comprend Heidegger – i.e transcendance, être en général – est abstraite. » (page 107/108) A l’opposé de Heidegger, c’est cette citation-là qui se rapproche si évidemment de celles de Stephen Jourdain rappelées précédemment, paroles qui s’éloignent radicalement aussi de l’objectivisme constant des sciences de l’homme. Nous sommes loin d’un ontologisme, loin de cette prétendue négation du sujet dans la première philosophie de Heidegger, loin de tous ses épigones athées. On pourrait ici se rapprocher de Saint Augustin plutôt, et de tous ceux qui ont tenté d’entraîner l’ontologie païenne vers une expérience spirituelle en première personne. De toute évidence ! Mais l’intérêt, pour moi, est dans cette collision (philosophiquement scandaleuse, il faut bien le reconnaître) entre le pur concept d’être – toute la tradition métaphysique – et moi-même, sujet vivant, c’est-à-dire en situation de me poser cette question et d’en éprouver la réponse, éprouver que c’est bien sur ce registre que cela se passe, bien ou mal d’ailleurs. Philosophie de l’existence, christianisme ? C’est bien le moment de rappeler ce que Michel Henry doit à Maître Eckhart : « Individu et Dieu… Interpréter comme « l’Oeil de Dieu et le mien ne font qu’un » la parole du Christ : je connais mes brebis et mes brebis me connaissent… Il faut enfin donner à ces paroles un sens autre que métaphorique. » – « Rapport d’un esprit individuel à un corps-objet : incarnation. Non, car les deux termes sont universels au sens de Hegel ; et on n’en fera jamais jaillir la personne. Pas besoin d’en revenir à ce mélange pour essayer de fabriquer la personnalité : celle ci est une évidence apodictique, elle est l’immédiat. » (page 109) C’est cette dernière proposition, confirmation des précédentes, qui est renversante : immédiation de la présence du Père dans la présence de moi à moi, la conscience réflexive comme preuve (ou épreuve). Et c’est tout. Grégori JEAN poursuit en ces termes la comparaison avec Heidegger, confrontation plutôt : « Henry reprochant à Heidegger, à tort ou à raison d’ailleurs, de n’avoir pas vu que la nécessité pour l’ontologie de se fonder ‘ontologiquement’, si elle supposait en effet l’abandon d’un primat du Dasein, ne signifiait nullement l’abandon de la subjectivité mais bien au contraire son épuration de tout compromis ontique – on comprend en tout cas la position qu’il adopte à l’égard de la question métaphysique traditionnelle, dont l’une des forces de Heidegger aura bien été de réveiller le sens. S’interroger sur l’être de l’ego ne revient pas à éluder la question de savoir ‘pourquoi il y a de l’être plutôt que rien’, mais permet au contraire d’en fournir un traitement proprement phénoménologique en élucidant l’expérience dont cette question, loin de rappeler ‘onto-théologiquement’ une réponse, n’est qu’un nom. Ou pour le dire autrement, le problème n’est pas tant de savoir pourquoi il y a de l’être plutôt que rien que de comprendre pourquoi il ne se révèle que dans et comme une subjectivité – plutôt qu’autrement… » (page 28) Ce qui renvoie à la lecture de l’opus henryen qui s’attache à cette unique question au fil de tous ses ouvrages. Mais ici les notes abondent, prémonition d’un enseignement qui se positionne tout à l’écart des thèses de la métaphysique voire de la théologie : c’est d’une gnoséologie qu’il s’agit, parce que sa réponse s’élabore en première personne dans cette ‘chair’ de révélation de l’auto-affection que je suis.

D’étonnants prolongements vont s’éclairer les uns les autres, à une distance infinie de l’onto-théologie traditionnelle, répondant néanmoins à toutes ses question d’école, et toujours comme multiples retentissements (échos) de l’épreuve de soi : « … le plus bas désir, du moment qu’il est humain, a le même statut ontologique que l’acte d’abnégation le plus subtil… L’Ego est le lieu où s’opère la constitution, l’origine de toute constitution, et cet Ego n’est pas une conscience transcendantale impersonnelle, il est l’Ego qui est l’Ego concret, il est l’Ego même que je suis… Rattacher la critique de la conscience impersonnelle à la critique de la conscience transcendantale de l’inconscient… Montrer qu’on a nécessairement une conscience transcendantale consciente, personnelle. » (page 117) « L’Ego est ce qui dans chaque ‘conscience’ fait l’unité de toutes les consciences : il est ce qui fait que chaque ‘conscience’ est la conscience. Mais comment fait-il cela ? Comme un terme de référence commun (Ego transcendant ?) Absolument pas. De l’intérieur. La subjectivité est l’Ego. L’Ego est toujours lui-même et par voie de conséquence le même. A ce niveau doit se résoudre l’opposition entre le même et l’autre. » (page 123) Ces notes sont d’une précision extraordinaire et en voici pour ainsi dire le résumé, le condensé final : « La terminologie : connaissance de soi = conscience, découle nécessairement de ma thèse : la conscience n’est ni impersonnelle-transcendante, ni transcendante-inconsciente, mais Ego concret. » (page 142) Sur le fond, aux premiers principes d’une philosophie radicalement renouvelée, les concepts traditionnels se trouvent complètement bouleversés. Dans ce livre, une revue très large en est faite, et des comparaisons, avec Heidegger ( et la relecture de Kant par Heidegger) et même plus récemment Derrida – j’y viens plus loin. Mais il me paraît frappant pour tout lecteur de signaler cette nouvelle conception de la liberté, un débat si important au siècle passé : « La liberté. Elle n’a rien à voir avec l’action, avec des déterminations ontiques ; par exemple : qu’est-ce qui m’empêche de sauter dans la lune ? Autant dire que je ne suis pas libre parce que je ne puis voir le vert jaune ou marcher sur les flots. La liberté est une essence ontologique. La liberté est le fait qu’un monde me soit donné. » – « La subjectivité est inaliénable ; donc la liberté est inaliénable ; non au sens d’un droit qu’il faudrait respecter, mais au sens d’un fait… Oui, en fait et toujours la subjectivité est inaliénable, mais cela (ce fait) tient à une raison qui est l’être même de la subjectivité, (une raison) de nature ontologique. » (pages 152/153) Une condition définie dans l’ordre ontologique le plus absolu, philosophie première et philosophie du commencement qui renvoie aux thèses les plus anciennes, soit du platonisme, soit de cette gnose que je cite souvent, révélée par les manuscrits de Nag-Hammadi : « Comment puis-je reconnaître, par exemple cette heure, tels arbres illuminés par le soleil dans telle rue ? Le donné appelle la même constitution, et c’est l’identité de celle-ci qui est reconnue au sein d’elle-même (cf. auto-connaissance de la subjectivité). Mais comment le même donné peut-il appeler la même constitution ? C’est que ce donné est un abstrait, mais là où il est, dès qu’il est, il est précisément constitué par le même acte constitutif ? = tout est constitué. Cf. Platon : tout est Idée ; voilà ce que voulait dire Platon quand il disait qu’il y a partout idée : il y a partout constitution… Le bien : L’univers est esthétique (partout il y a Idée). » (page 156) Cette dernière proposition est aussi stupéfiante : elle rejoint aussi un propos de Stephen Jourdain déclarant que l’univers est perçu en lecture, en déchiffrement d’idées et non en prise ou mesure d’objets qui nous seraient opposés dans un monde matériel indépendant de la prise opérée du sujet. Mais cela se trouve ou se retrouve toujours rappelé dans cette définition radicale de la subjectivité comme demeure de l’Absolu – et dans la singularité de cette présence charnelle unique, incomparable. J’aligne mes dernières citations : « L’absolu n’est pas l’avenir mais la venue. » (page 165) … « Distinguer soigneusement ma thèse : présent ontologique seul réel… le présent est seul réel et toutes les autres déterminations temporelles sont irréelles… » (page 168)… « Il y a une catégorie de ce qui est éternel. C’est l’esprit. Seule une subjectivité transcendantale, un ego, rentre dans cette catégorie… » (page 173)… « L’ego n’est pas temporel mais il est le lieu originaire de la constitution du temps. » (page 177)… « La subjectivité ne constitue pas un royaume opposé au monde mais la manière dont se réalise concrètement la manifestation du monde. » (page 179)… « Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des certitudes. » (page 193) La certitude comme l’empreinte indélébile d’une réalisation en perfection de soi-même. Devrai-je aussi rappeler la proximité de Spinoza auquel Henry consacre sa thèse complémentaire , mais là encore subsiste la marque d’un ontologisme quand Henry s’attache à trouver une nouvelle condition de subjectivité liée à la Vie en totalité.

Cette nouvelle dimension du voir et de l’apparaître, Grégori JEAN l’oppose à celle de Derrida (en philosophie contemporaine) comme à celle de Kant (en philosophie moderne). « C’est ici que se dessine la distance qui sépare Henry de Derrida : rien ne condamne la phénoménologie à être une ‘philosophie du voir’, et rien n’oblige à considérer qu’une détermination phénoménologique de l’Idée soit impossible. Car c’est précisément pour autant qu’elle se trouve placée à l’horizon du regard, et ainsi sur le même plan ontologique que ce dont elle doit en quelque sorte anticiper la totalisation que sa ‘donation’ paraît paradoxale, et d’autant plus paradoxale qu’à titre de terme mouvant et reculant sans cesse de la vision, on la charge de justifier et de fonder a priori l’ouverture même de la visibilité. Aussi, si ce paradoxe nous enjoint à quelque chose, ce n’est pas, aux yeux de Henry, à l’abandon de la phénoménologie dans son projet d’auto-fondation, mais à cesser de chercher l’Idée où elle n’est pas – à faire donc de l’Idée elle-même, pour reprendre l’expression de Derrida, le thème d’une description phénoménologique, mais pour autant que l’on ne confonde pas la révélation et le faire-voir dans l’évidence. Et c’est ce qu’il souligne lui-même dans une allusion à la dialectique transcendantale kantienne (de l’âme) : Révélation. Opposer mon sens de l’apparence transcendantale à celui de Kant … chez qui elle est illusion, parce qu’il n’élabore pas d’ontologie de la subjectivité. Dans une autre note, cette même proposition se voit cette fois explicitement opposée à la critique kantienne (de l’âme) : Révélation. Je puis changer radicalement le sens de la thèse kantienne : nous ne nous connaissons que comme phénomènes (mais quel est ce phénomène, son ‘comment’ ?)… nous ne sommes rien d’autre que phénomène. »Je poursuis avec cette citation, longuement, parce que c’est toute une métamorphose de la philosophie qui est ici proposée, un saut définitif dans une tout autre dimension de connaître et d’éprouver, de mesurer… « Le sens de ces remarques nous semble clair, et leur portée considérable : ce que n’aurait pas vu Kant, c’est que la phénoménalité des phénomènes dont il tente de montrer qu’ils constituent le seul medium par lequel il nous est donné de nous ‘connaître’, n’est autre que ce que nous sommes en nous-mêmes – cette ‘chose en soi’ dont la Critique de la raison pure nous refuse en retour l’accès. De sorte que la critique kantienne de la psychologie rationnelle est juste dans ce qu’elle affirme, et fausse dans ce qu’elle nie : juste en ceci que le ‘moi’ dont l’Idée est l’Idée n’est pas ‘connu’ comme le sont ses ‘phénomènes’ ; fausse dès qu’elle fait de cette Idée une Idée régulatrice de la raison à laquelle ne correspond rien de ‘donné’, alors qu’elle désigne au contraire la manière même dont se donne tout ce qui se donne à titre de ‘phénomène’ – le Wie (Comment) originaire par conséquent tel que, comme forme et contenu, mais sur un autre plan que celui du voir ou de la connaissance, il n’est autre que la subjectivité absolue elle-même. » (page 56) C’est le point nodal de tout l’édifice henryen, ‘la subjectivité absolue elle-même’ : dans sa découverte à contre-courant de la critique kantienne, contre la domination jusqu’à nos jours, jusqu’à la critique de la critique prononcée par Heidegger, de la Critique de la raison pure, et contre la phénoménologie ‘intentionnelle’ fondée par Husserl. C’est à mon avis le cap extrême où peut conduire une philosophie en recherche de transcendance, et plus loin encore, une gnoséologie qui pousse à ses extrémités la comparaison et la critique philosophique qui est, comme l’a toujours répété Michel Henry, la critique de l’objectivisme. Où l’on rejoint une gnose, autant cette gnose traditionnelle dont j’ai souvent rappelé les principaux thèmes, que la gnose contemporaine, parfaitement inclassable par ailleurs, d’un Stephen Jourdain. Grégori JEAN voit bien s’articuler, ici même, la résurgence de thèmes traditionnels, les uns fréquemment abordés par les philosophies modernes, le temps et la liberté par exemple, les autres, ignorés ou méconnus, la répétition (ici fort loin de Derrida…) et la création perpétuée (tout près de Descartes…) C’est une refondation philosophique certes mais à laquelle se joint nécessairement et finalement une ‘conversion’ philosophique, une métanoïa qui nous retourne en nous-mêmes vers la lumière incréée du ‘précédent absolu de tout ce qui existe’ comme je l’ai écrit simplement à plusieurs reprises. Où nous rejoignons la tradition eckhartienne constamment rappelée par Henry , où je me rends ‘égal’ à la Déité, au-dessus de Dieu même, appliqué à l’œuvre de création où le Père et le Fils se retrouvent ‘UN’ et engagés à la même œuvre. UN – et différents – parce que création ‘il y a …’ soit mouvement, celui-ci inexplicablement conjoint au repos éternel, épreuve et preuve à la fois. Henry conduit cette démonstration en philosophe professionnel, et il y réussit. Précisons : jusqu’à cette percée mystique toute chrétienne dans son dernier opus. Faut-il alors parler d’un ‘tournant théologique’ ? Non. J’ai dit une ‘conversion’, comme la ‘fin’ de la philosophie zététique. Je devrai y revenir encore.

J’ai été bien long, et à peine engagé dans le clair discernement de cette découverte capitale, une ‘révolution’ en philosophie… Je reviendrai également plus tard aux commentateurs de Michel Henry. Je me trouverai d’ailleurs à nouveau en situation de me reposer la question : « Philosophie inutile et incertaine ? » Grâce à Michel Henry, une nouvelle mise au point s’imposera : « Philosophie nécessaire et… dépassable ! » Mes recherches m’obligent à détacher d’abord des textes plus précis de notre auteur ( extraits eux-mêmes de conférences ou de publications réunies dans les Quatre volumes rassemblés sous le titre Phénoménologie de la vie) dont un texte sur l’ipséité – j’y viens dès ma prochaine publication – et alors pourrai-je m’éloigner de ce foyer de connaissance réflexive ? J’y resterai précisément grâce aux meilleurs commentateurs de Michel Henry. Je sais aussi combien il me sera difficile d’éclairer et de préciser cette proximité des enseignements traditionnels les plus secrets et les moins bien reçus : ce sont des langues qui s’ignorent, des concepts apparemment étrangers, et pourtant à mon avis, une thématique commune qu’il faut identifier. Et celle-ci bien entendu que ma formule résume, je crois, assez bien : Deus sive persona, qui proclame haut et fort que l’Absolu se donne à co(n)naître en cette personne ; le Tout en cette singularité – aux risques et aux périls de l’ignorance et de l’oubli dont la philosophie est l’unique et efficace thérapie.

(1) Ce livre est une publication de l’Université Catholique de Louvain – 2012