Deus sive persona – vais-je me répéter ? (3)

C’est étonnant, sitôt mon dernier article publié, deux lecteurs m’ont demandé sans attendre que j’explicite davantage ce que j’ai appelé une thématique philosophique (ou gnoséologique) radicalement nouvelle, que je précise davantage comment elle s’articule autour d’une philosophie de la subjectivité comme Michel Henry l’avait promis dans son fameux texte publié en 1992 dans l’Encyclopédie Philosophique Universelle des PUF. Je dois donc rappeler que c’est cette thématique que je développe depuis bientôt 6 ans dans mes blogs, concédant toutefois que l’accumulation de plus de 300 articles à ce jour  en rend la lecture et le discernement bien compliqués. Cette thématique est clairement exposée (ou récapitulée) dans mon Dit de l’Impensable (publié du 15.02 au 21.02.2011) et dans mon Manifeste (publié du 02.03 au 05.03. 2011) – également dans La parole de Dieu (du 08.06 au 26.06.2012) où j’associe une thématique empruntée cette fois aux logia de l’Evangile selon Thomas, l’associant aux découvertes de Michel Henry qui les a volontairement négligés. Car c’est bien là toute l’affaire, dans cette parole fameuse : « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout » (logion 67), dans cette extraordinaire révélation ignorée de la sous-culture aujourd’hui répandue d’un pseudo non-dualisme. La meilleure illustration de cette incompréhension se trouve, je l’ai déjà dit, dans la comparaison des Fosus d’Ibn’Arabi et du Traité de l’Unité qui lui est attribué et qui est en réalité un ouvrage d’Ibn’Sabin. Le malentendu n’est pas nouveau ; mais sa résolution se trouve chez Ibn’Arabi qui répète à longueur de page cet impensable : « Tu es Lui et tu n’es pas Lui ». Ce qui signifie qu’on ne peut certainement pas tirer un trait sur la personne, c’est-à-dire qu’on ne peut pas tirer un trait sur la Création, qu’il y a bien amphibolie de condition, et gloire, et responsabilité. Avec Michel Henry, et même la génération suivante de philosophes qui explorent ces idées si radicalement nouvelles, c’est tout un élan gnoséologique qui atteint son faîte, et je suis très heureux de les saluer. Mais je reste en même temps sur ce thème que j’ai défini par ma formule latine : Deus sive persona. Je vais l’illustrer cette fois par un texte canonique de Michel Henry sur l’ipséité ; j’ajouterai ensuite ses corollaires qui en augmentent d’autant l’évidence, puis j’en viendrai aux ouvrages récents de Rolf Kühn pour prouver de la manière la plus incontestable que nous sommes bien parvenus à ce zénith de philosophie zététique. C’est la porte ouverte, ou la voie jusqu’à présent inexplorée, d’une réalisation personnelle qui est essentiellement, réellement, exhaussement du Père par le Fils ; dans la « même œuvre » comme dit Maître Eckhart.

En philosophie ‘savante’ nous sommes toujours en comparaison, ou sur l’axe d’exploration d’une problématique plus traditionnelle. Ce texte sur l’ipséité part de la classique conception de la dualité corps-âme exposée par Descartes – qui a, comme on le sait, ses origines dans la scholastique médiévale, et dont la moderne formulation a provoqué de multiples et divers développements critiques – corrigée ici par la découverte de l’auto-affection (ou plus classiquement dit, de l’aperception interne) par Maine de Biran. C’est la voie de Michel Henry, jusqu’à sa thèse sur L’essence de la manifestation, jusqu’à sa définition plus tardive d’une phénoménologie matérielle qui surmonte cette aporie majeure de la philosophie moderne : la relation corps-esprit, la dualité corps-âme. « La relation subjective du moi à son propre corps n’est rien d’autre que la relation originelle de ce corps à lui-même. Il n’y a pas d’un côté un moi et de l’autre un corps, avec les divers pouvoirs qui le constituent, mais l’être de chacun de ces pouvoirs consiste dans l’auto-affection par laquelle ce pouvoir est présent à lui-même en l’absence de toute distance . Une telle affection, comme auto-affection, comme affection du mouvement et du sens, non plus par le contenu qu’ils développent dans l’extériorité, par un contenu étranger, mais comme affection du mouvement et du sens par eux-mêmes, est l’ipséité. Il y a donc … une affection originelle dont le contenu est l’agissant lui-même en tant qu’agissant, le sentant lui-même en tant que sentant, le connaissant lui-même en tant que connaissant. Dans une telle affection il n’y a aucun contenu mort, intentionnel, séparé, mais tout est vivant. Et c’est pour cela que nous sommes des vivants, qu’il y a un lieu en nous où tout s’accomplit sur le mode du participe présent, où rien ne se propose comme étranger : parce que la structure de l’ipséité est la structure même de la vie. » (page 35 in Le concept d’âme a-t-il un sens ? Phénoménologie de la vie, I) Nous rejoignons ici les notes rapportées dans l’article précédent. A l’opposé de l’ontique qui se manifesterait dans une extériorité de définition et qui nous imposerait son régime de parution et d’épreuve, il y a le sentir qui appartient à la constitution d’un monde dont la subjectivité est le premier principe, le dynamisme initial et unique. Et ceci se précise par ces mots au paragraphe suivant : « Ainsi le corps, dans sa relation originelle non ekstatique à lui-même, se produit nécessairement comme un Soi. Le corps n’est pas en raison de ses propriétés particulières, il n’est pas la somme de ses parties, la totalité des fonctions qu’il synthétise ; le corps n’est pas l’ensemble de nos sens et ce n’est point par eux qu’il nous donne originairement accès à l’être. Le corps est par son ipséité même et c’est pourquoi un moi l’habite originellement, c’est pourquoi il y a un Soi du mouvement et un Soi du sentir. » (page 35 à la suite) Véritable révolution copernicienne, véritable renversement de la conception philosophique cette fois orientée par l’Esprit pur dans la constitution même d’un univers : Un parce que je suis-un Soi ! « Nous disons que le corps est originellement par son ipséité même, par son intériorité. Et en effet c’est cette sorte de cohésion interne première, cet habitacle que nous sommes, dans lequel nous sommes et dans lequel nous sommes des vivants, c’est cela un corps, notre corps. Et c’est cela aussi peut-être qu’on appelle notre âme. » Parvenus à ce point-là nous n’oublierons pas non plus ce que Michel Henry doit à Spinoza. Mais l’important, l’essentiel, c’est cette victoire remportée contre l’objectivisme et ce rejet à ce point catégorique de l’athéisme contemporain.

Il y a un ensemble de rapports indémêlables, ce que j’appelle une thématique, et il est impossible de rappeler l’un sans l’autre. Il y a aussi des dénominations appropriées qu’il convient de ne jamais oublier, ainsi l’eckhartisme affirmé de Michel Henry, cette ‘Mystique de Noël’ comme l’a appelée Alain de Libera, qui est en fait (le seul fait réel !) de la co(n)naissance du Père et du Fils dans le procès anhistorique  de la création ici maintenant. Penser l’éternité du monde est un autre problème, onto-théologique, et c’est dans cet espace intellectuel si particulier, entre autres, qu’il sera fait procès à Maître Eckhart. Mais ce n’est pas mon sujet, qui est exclusivement celui de cette co(n)naissance provoquant la formation du monde – sa ‘constitution’ comme le rappelait précédemment Michel Henry – et par conséquent celle des catégories propres à sa parution. Dans le même ouvrage, et dans l’article Phénoménologie de la naissance, Michel Henry nous le dit clairement, ce qu’il répètera à la fin de sa vie dans sa trilogie mystique avec d’autant plus de force. Mais c’est toujours le thème de l’Ipséité, concept qu’il préfère, on s’en est aperçu, à celui de personne. « Comment la vie engendre-t-elle l’ego en elle, faisant de lui un ego vivant ? En tant qu’elle s’engendre elle-même et de la façon dont elle le fait. La vie s’engendre elle-même dans le procès de son auto-affection éternelle, procès en lequel elle vient en soi, s’écrase contre soi, s’éprouve soi-même, jouit de soi, n’étant rien d’autre que l’éternelle félicité de cette pure jouissance de soi. Vivre consiste en ce pur éprouver soi-même comme pur jouir de soi, n’est possible que de cette façon, n’existe nulle part ailleurs. Que cette auto-affection en laquelle consiste l’essence du vivre soit un procès veut dire qu’elle s’accomplit comme un mouvement, l’auto-mouvement en lequel la vie ne cesse de venir en soi et de s’éprouver. L’auto-mouvement de la vie est une temporalisation spécifique, l’auto-temporalisation radicalement immanente, inextatique et pathétique qui est la temporalisation même de la naissance… Dans cette auto-temporalisation de l’auto-affection du s’éprouver soi-même du vivre de la vie s’édifie une Ipséité, pour autant que l’épreuve du vivre n’est possible que comme épreuve que celui-ci fait constamment de soi – que si, par conséquent, la structure de cette épreuve est identiquement celle d’un Soi. Ainsi la vie s’auto-engendre-t-elle comme un Soi. Mais aucun Soi n’est possible sinon comme un Soi singulier. Et cela pour autant que le s’éprouver soi-même qui s’accomplit dans le procès d’auto-affection pathétique de la vie en est un d’effectif, un s’éprouver soi-même qui est nécessairement celui-ci, cette épreuve avec son contenu propre et comme tel singulier, de telle sorte que le Soi impliqué dans ce s’éprouver soi-même effectif et singulier en est un d’effectif et de singulier lui aussi… » Revient maintenant cette paraphrase de Maître Eckhart, la répétition des mêmes termes venus déjà dans L’essence de la manifestation pour décrire l’amphibolie de condition de la ‘créature’. « La vie s’auto-engendre comme moi-même. La génération du Soi singulier, que je suis moi-même, dans l’auto-engendrement de la vie absolue est ma naissance transcendantale (…) Pour autant cependant que cette naissance transcendantale s’accomplit à partir de la vie, c’est-à-dire en elle – que ma génération comme Soi singulier donc n’est possible que dans l’auto-génération de la vie absolue et comme l’effectuation de celle-ci, la première alors n’est pas séparable de la seconde, le Soi singulier que je suis n’advient à soi que dans la venue en soi de la vie absolue et la porte en lui comme sa présupposition jamais abolie, comme sa condition. Ainsi la vie traverse-t-elle chacun de ceux qu’elle engendre de telle façon qu’il n’y a rien en lui qui ne soit vivant, rien non plus qui ne contienne en soi cette essence éternelle de la vie. La vie m’engendre comme elle-même. En tant que généré comme Soi singulier dans mon Ur-naissance transcendantale, je suis non-né. En tant que cette Ur-génération n’est qu’un mode de l’autogénération de la vie absolue, qui n’est pas née, je suis non-né. » (page 133)

Pendant de nombreuses années, notamment aux débuts de ma formation de philosophe, ma première préoccupation a été celle de l’éthique. C’est à la lecture de Spinoza que j’ai compris que ma responsabilité était d’abord liée, déterminée même par ma compréhension, mon degré de connaissance. En d’autres termes, c’est à chacun qu’il appartenait de réparer en priorité son aveuglement, sans quoi aucune éthique n’est concevable. Il m’est apparu en même temps qu’une éthique efficace devait être fondée sur une philosophie première. Et quand je me suis aperçu que cette philosophie première ne serait plus une ontologie mais bien une philosophie de la personne – ajoutant ‘première’ personne pour souligner le caractère singulier de son implication dans la vie, son ‘engagement’ comme on a dit longtemps, naturel toutefois, puisque c’est de ma condition naturelle, éprouvée comme telle qu’il s’agit – il s’est produit une mutation intellectuelle et morale d’importance. Et même aujourd’hui, je la désignerais volontiers comme bouleversement et avènement de spiritualité, voire de ‘mystique’ dans le cas où l’on me reprocherait d’enfreindre aux règles inviolables de la philosophie comme exercice intangible d’une rationalité. Là encore Michel Henry répond bien mieux que moi, et les philosophes qui l’ont entendu – dont Rolf Kühn, je répète – et qui ont le courage d’insister à leur tour sur cette toute nouvelle définition d’une éthique entièrement modelée des principes mêmes de cette ‘phénoménologie matérielle’. C’est encore un problème classique, mais ‘à nouveaux frais’ réexaminé, refondé, qui retrouve même une autorité plus péremptoire que jamais. Ce n’est plus une liste de commandements, mais ce qui découle évidemment de l’immédiateté même de ma naissance transcendantale, de la découverte de ma condition. Je reste encore dans l’article référencé de Michel Henry : Phénoménologie de la naissance. « La venue de l’ego dans l’auto-engendrement de la vie absolue n’est donc aucun événement assimilable à ce que nous entendons habituellement par naissance. Nous ne sommes pas nés une fois pour avoir ensuite à mener notre vie propre. Qu’il en soit ainsi, nous le croyons en tant qu’ego vivants pour autant que, mis en possession de chacun de ses pouvoirs, disposant d’eux désormais et les mettant en œuvre librement, chaque ego se vit comme ce centre d’initiative et d’action. Mis en possession de chacun de ses pouvoirs et d’abord de lui-même, l’ego ne l’est toutefois que pour autant que la vie absolue ne cesse de s’auto-affecter en lui, et cela parce qu’il n’y a qu’une seule vie, une seule auto-affection, celle-là même en laquelle l’ego se trouve auto-affecté comme ce Soi singulier qu’il est. Nous ne sommes donc pas nés un jour mais constamment engendrés dans l’auto-engendrement absolu de la vie et en lui seulement. Voilà pourquoi la naissance n’est pas un événement mais une condition. Cette condition qui est la nôtre, fait de nous les Fils, présupposant, les uns comme les autres, l’auto-engendrement de la vie absolue en laquelle ils sont chaque fois engendrés. » (page 139)

Dans ses plus récents livres publiés 1/ aux Editions Peeters (Louvain-la-Neuve, 2012) : Individuation et vie culturelle, et 2/chez Peter-Lang en Suisse (diffusion 2013) : L’abîme de l’épreuve, Rolf Kühn propose un résumé des thèses ultimes de Michel Henry et y ajoute sa propre percée philosophique, sa propre résolution de l’aporie dualiste du corps et de l’âme, critiquée comme une représentation (une formation mentale si l’on préfère…). C’est cette fois l’accomplissement et le dépassement de tout l’effort millénaire de la philosophie occidentale. Comme je l’ai dit, c’est une refondation de l’éthique, c’est aussi une nouvelle légitimité de la culture qui est proposée – et je suis toujours dans ma ‘thématique’ !!! « L’approche que nous développons ici à partir de la phénoménologie matérielle radicale rend également plus appropriée la compréhension de notre corporéité comme passible d’une individuation affective par la vie, ce qui ne peut manquer de renvoyer à la question de l’Incarnation immanente de Dieu s’auto-révélant. Car si l’Incarnation signifie l’auto-relationnalité immémoriale de Dieu au Commencement principiel en tant que Révélation de sa vie en sa Réciprocité intérieure, l’Incarnation en Dieu implique en ce sens la ‘chair’ même d’une telle Révélation filiale, en laquelle finalement s’affecte de son côté notre vie en tant qu’individuation originaire. Par cette voie, ce n’est plus à une vérité seulement transcendante qui aurait besoin d’une preuve rationnelle ou d’un témoignage historique fondant une autorité ecclésiale herméneutique que nous avons affaire, mais à la vérité de mon être-individuel saisie immédiatement comme la Vérité même de Dieu en son auto-révélation vivante. Là donc où je vis mon individualité de quelque manière que ce soit, j’éprouve en même temps, en elle, la Vérité de Dieu en tant qu’une vie individuée en elle-même et par elle-même : sa vérité est alors ma vérité et vice versa, puisque la réciprocité immédiate de l’individuation et de la vie en moi dit la charnalisation absolue de cette relation qui, en sa matérialité phénoménologique, comporte le ‘chemin de la vérité’ de l’Incarnation… » Vraiment, c’est la première fois que je lis ça en philosophie, qu’on peut comprendre comme l’avènement d’une religion naturelle, l’accomplissement d’une rationalité qui se dépasse elle-même en découvrant sa racine et celle de toute existence. Ce qui suit est proprement inouï : « …la phénoménologie matérielle ou radicale de la vie – tout en étant un discours philosophique rigoureux – doit renvoyer, en dernière instance, à une immédiateté du se-connaître qui n’est plus un concept, un texte ou un projet à intuitionner ou à imaginer, mais déjà une praxis absolue en soi. Le sentiment que la vie a d’elle-même ne cesse en effet jamais, de sorte que nous avançons de certitude sensible en certitude sensible. L’imitation ‘pédagogique’ ou culturelle en général qui gouverne toute la vie sociale n’est qu’une façon spécifique d’éprouver l’apodicticité d’une découverte humaine antérieure… Pour être radicale, une telle phénoménologie de l’essence culturelle de la vie ignore l’histoire empirique qui, basée sur des documents incomplets et partiels, connaît plus de lacunes dans la reconstruction du passé qu’une approche co-pathétique de la réalité de tous les individus existants et ayant existé. L’historialité du s’éprouver absolu ne souffre en effet d’aucune lacune. Toute sensation se connaît toujours totalement elle-même. S’il y a donc une ‘histoire’ de la culture à écrire, c’est celle des émotions possibles à l’infini dont par exemple l’œuvre de Kandinsky, Klee et d’autres forment une réalisation parfaite dans le domaine de la peinture. On pourrait procéder de la même manière dans des études consacrées à d’autres arts… » (page 144/5) J’ai beaucoup avancé, si loin… Je poursuivrai dans l’article suivant. Dans ses grandes symphonies, Bruckner intercalait des ‘pauses’ pour reprendre son souffle. Parvenus à cet Everest, veillons à en faire autant.