Deus sive persona – vais-je me répéter ? (4)

Je reviens à mon propos précédent concernant l’éthique. J’ai dit que c’était ma préoccupation principale de jeune philosophe, que je m’en étais écarté, et que j’y reviens maintenant précisément en ramenant la notion de personne au centre du débat philosophique, ou même, suivant une nécessité devenue encore plus vive, en découvrant au cœur de la problématique philosophique dans son ensemble, cette notion de ‘chair’ qui occupe la première place dans les derniers travaux de Michel Henry. Si l’on découvre qu’il y a un Absolu de la personne, si l’on mesure tout ce qui est impliqué par la découverte de cette dimension d’incarnation, on redécouvre aussi une dimension de risque, de péril même, conditionnée par cet horizon existentiel qui prend tout à coup une importance immense, primordiale. Péril et responsabilité comme je l’ai déjà écrit, bien que tout cela se trouve en même temps lié à la connaissance en tant que science primo-personnelle et liberté. C’est à partir du thème de la naissance en Dieu – le thème eckhartien par excellence – que se développe à nouveau et de façon entièrement inédite celui de l’action et de la responsabilité, soit un regard neuf sur le ‘faire’, l’ethos comme l’écrit Rolf Kühn, et finalement la culture dans tout son effort d’humanisation, à la fois augmentation et célébration des pouvoirs de l’esprit ; finalement, exhaussement de la création. Mais, radicalement, au commencement, comme le dit Rolf Kühn qui rejoint ainsi l’antique tradition que j’ai si souvent rappelée, je trouve cette vérité désormais irrévocable… « L’ontologie… implique ici une éthique immédiate, car au lieu d’être obligé de médiatiser encore, d’une manière ou d’une autre, l’Affectant et l’Affecté, il y a ici, au Commencement même, l’Affection unique des singularités ou individualités qui existent, à savoir l’affection unique de Dieu en tant que Père et Fils tout autant que l’affection unique de la Vie s’auto-engendrant et de ma vie engendrée… Être individuel signifie vivre absolument et cela avant de pouvoir se regarder ‘vivant’ dans la différence ou l’ek-stase d’une existence avec ses appels à ‘soi’ ou à l’‘autre’… » (Individuation et vie culturelle, pages 44/5) Au commencement il y a l’Esprit pur, et cette mise en ‘je’ que je peux également écrire ‘je-u’ si je n’oublie pas, si je ne néglige pas son caratère hautement dramatique. Il y a donc ce thème principal de la naissance en Dieu, un événement immémorial, de la dramaturgie primo-personnelle qui se déploie naturellement aux horizons de son ethos, et qui prend nécessairement la forme d’une culture, révélation ou occultation de ce que je suis. Je vais citer de longs passages des deux récents livres de Rolf Kühn, le second étant L’abîme de l’épreuve, et c’est ainsi que chacun pourra constater qu’il y manque toute allusion à la notre défaillance – déficience gnostique ou péché chrétien – notre persistante ignorance de soi, à tout le moins. C’est ce dernier constat qui m’entraînera à poursuivre mon investigation.

« Le sentiment auto-aperceptif, au sens de Maine de Biran, de vivre d’abord en tant que né dans la vie, de n’avoir aucune mort à signer, signifie donc d’être hors de toute contrainte à endosser les structures étrangères à la vie, qu’elles se nomment langage irréalisant, inconscient mythologique, mé-ontologie différe(a)ntielle en tant que pseudo-transcendantaux. Ce sentiment unique d’être dans la vie par la vie seule permet, bien au contraire, à la violence d’une telle passibilité de devenir la violence de la contre-réduction… Le cogito charnel ne signifie pas un simple renversement d’idées, mais l’accès réel à la vie qui ne peut être donné que par la vie elle-même – et jamais par une représentation, image, ou finalité dans un horizon quelconque. La violence de la vie se répète donc nécessairement à cet endroit, car s’il n’y a qu’une vie, il n’y a aussi qu’un seul accès : celui de la vie elle-même, sans que nous soyons obligés, pour autant, de nier la pluralité des vivants nés dans cette même vie… La réceptivité comme accès à la passibilité absolue à l’intérieur du cogito auto-affectif, subjectif ou charnel, revient forcément à sortir de tout système et de toute systématique spéculative – c’est l’an-archie de tous les ordres ou registres mondains et historiques. » (I et VC, page 23) Il y a une relecture du cogito cartésien qui  a été entreprise par Michel Henry, un travail que d’autres poursuivent toujours, perpétuellement recommencé en philosophie française, qui établit clairement l’importance de la relation corps-esprit en dépit du dualisme si souvent dénoncé de l’auteur du Discours. Je n’y insiste plus. Mais il n’est pas inutile de rappeler ici l’importance accordée par la gnose au corps, contre une certaine tradition platonicienne ou manichéenne, et qui accorde au corps une dignité d’autant plus particulière qu’elle s’éprouve dans une dialectique de révélation : « Si la chair a été cause de l’esprit, c’est une merveille ; mais si l’esprit a été cause du corps, c’est une merveille de merveille. Mais moi, je m’émerveille de ceci : comment cette grande richesse a habité cette pauvreté » (logion 29 de l’Evangile selon Thomas) Parole énigmatique, qu’on interprétera diversement, voire antithétiquement, mais qui désigne bien une dialectique de vie et de manifestation. Cette mutuelle fécondation, cette ‘charnalisation’ comme dit Rolf Kühn, opère aux deux extrémités de la création, en Dieu et dans la moindre de nos sensations. « C’est dire que chaque besoin – en lequel mon moi est révélé à lui-même comme purement passible – est Révélation de la Vie absolue. J’assiste, à tout instant, à la Révélation du Dieu réel en mon auto-révélation à moi, laquelle est identique à mon auto-affection absolue. La Naissance en Dieu n’a, par conséquent, rien de statique, ni de temporel. Elle ne renvoie pas davantage à un plan créationnel ou encore à l’épreuve d’une perte voire d’une déchéance. Au sens de Maître Eckhart, c’est un Naître éternel ou toujours neuf. La Réalité de Dieu impliquée dans le besoin le plus discret ou le plus récurrent n’est plus ici l’objet d’une conceptualisation ou d’une intuition, mais est l’auto-donation même de cette Réalité. L’auto-apparaître de tout apparaître reste à jamais dépendant de cette auto-manifestation de l’auto-révélation en son se-donner pur. » (I et VC, page 158) La thèse est ici exprimée à l’extrême : ici maintenant, sans nul espace d’une histoire ou d’une évolution, Je Suis. Et de cette naissance, tout dépend, de cette ‘violence de passibilité’ qui m’instaure moi-même. « Si l’éthique et l’esthétique peuvent trouver leur enracinement dans ce mode originaire passible qui se situe avant tout savoir et toute discipline spécifique… il faut les situer encore par rapport à la religion, cette dernière devant être entendue avant toute détermination théologique ou confessionnelle. Henry définit la religion comme ce ‘site’ immémorial où se joue l’auto-transformation de la Vie absolue et de nos vies subjectives en leur réciprocité inséparable… Dans une certaine mesure, l’esthétique et l’éthique renvoient encore à un agir. Si nous poussons la contre-réduction jusqu’à l’essence phénoménologique de ce pur rapport du Moi à la Vie qui l’engendre, la religion n’est rien d’autre que la relationnalité nue de ce Rapport, l’épreuve de ce ‘lien’ comme passibilité absolue, comme religio… » ( I et VC, page 196)

Cette philosophie radicalement nouvelle, Michel Henry l’a fondée, et il l’a confondue avec ce qu’il a appelée ‘christianisme », voire même « philosophie du christianisme ». En s’appliquant à développer de nouvelles perspectives en direction de l’éthique, de l’esthétique et globalement de la culture dans son ensemble, Rolf Kühn ne se détache pas, lui, d’une vocation plus essentielle de la philosophie, quand elle vise une sagesse pratique à travers une connaissance, et surtout quand cet effort la conduit à la découverte et l’épreuve même de l’Auto-Révélation de la Vie précédant toute formulation idéologique. « Dans un monde ‘pluraliste’ et ‘inter-culturel’, seule une réflexion sur l’unité ontologiquement véritable de la vie nous semble être en mesure désormais de dire encore l’unité réelle de tous les individus en respectant leur ‘altérité’ foncière. L’individu naît comme une ipséité qui ne peut être confondue avec celle des autres, mais au sein d’une communauté aussi originaire que la naissance de chacun. Ce n’est donc jamais la ratio et son logos discursif qui peuvent unifier les hommes. Seule leur affectivité profonde peut le faire. Il y a en ce sens une unité de toute éthique et de toute religion en tant que modalités émanant d’une même vie, de cette vie en laquelle chacun est finalement engendré. On s’aperçoit ce faisant que la phénoménologie de la Vie n’est nullement ‘a-politique’, qu’elle prend bien au contraire position également au niveau éthique d’une ‘restauration’ ontologique sociale : vivre ensemble ce qui est vraiment ‘commun’ à tous, à savoir notre naissance infrangible dans et par cette Vie phénoménologique absolue qui génère tout pouvoir, qui libère de tout ‘Pouvoir’ extérieur hypostasié par l’idolâtrie régnante. » (I et VC, page 197) C’est encore plus étonnant, et particulièrement aujourd’hui, d’y trouver une toute nouvelle définition du politique ! En revenant au ‘précédent absolu’ de tout ce qui existe comme je l’ai écrit moi-même, je me retrouve et je me refonde : j’instaure le vrai monde, vraiment légitime, celui qui s’origine en Esprit pur, l’essence véritable d’une manifestation aux fins d’une co(n)naissance. Cette réflexion, Rolf Kühn la poursuit et l’approfondit encore dans son second livre. « Si l’objet de toute théorie est certes puisé du monde concret de la vie, il ne peut pourtant, en tant qu’élément théorique, être compris de façon suffisante en demeurant dans son ordre (langagier, idéologique) propre. Il ne renvoie pas seulement à un faire ou agir immanent, charnel, mais au sein de ce faire à l’acte originairement propre de l’épreuve de soi se vivant elle-même, ce qui explique pourquoi la vie n’est justement pas qu’une réalité relevant d’une ontologie régionale, mais l’effectivité d’origine de tout – ou le lieu d’une naissance permanente, pour autant que rien ne soit pour nous sans une impressionnabilité charnelle. (L’abîme de l’épreuve, page 37) On a déjà dénoncé un ‘tournant théologique’, pointé une ‘mystique’ qui ne se cacherait même plus, mais pourquoi ne verrait-on pas maintenant la possible naissance d’une culture authentique enracinée dans cette réalité-là que la philosophie même – préfèrera-t-on dire phénoménologie ? – révèle à notre entendement et à notre expérience immédiate ? « … qu’est-ce qu’un faire dépourvu de toute représentation, privé de toute intention – sans une aspiration particulière ayant lieu dans l’auto-accomplissement de l’être-toujours-déjà-saisi par la vie ? Il ne peut être que cet amour de soi de Dieu en tant que la vie elle-même, avec lequel il est toujours ‘à l’œuvre’, sans même jeter un regard en elle, comme Maître Eckhart, une fois de plus, le donne à comprendre dans le sermon 2 : Je l’ai déjà dit souvent aussi : il est dans l’âme une puissance qui n’est touchée ni par le temps, ni par la chair (…) Car le Père éternel engendre sans cesse son Fils éternel dans cette puissance, en sorte que cette puissance collabore à l’engendrement du Fils et d’elle-même en tant que ce Fils, dans l’unique puissance du Père (…) Si élevé au-dessus de tout mode et de toutes puissances est cet unique Un, que jamais puissance ni mode, ni Dieu lui-même ne peuvent y regarder… Par conséquent, il y a un simple absolu, privé de tout concept, qui est le suprême – une force sans aucune distance vis-à-vis d’elle-même qui reste par là invisible, mais qui fait en même temps la source de tout engendrement. (page 37 à la suite)

« D’après Michel Henry, l’affectivité n’est pas la condition du sentir au sens d’une condition dégagée par l’analyse réflexive, d’une condition logique, elle constitue bien plutôt l’effectivité de l’acte de sentir considéré en lui-même, sa phénoménalité propre, irrécusable et concrète, l’expérience du sentir, identique à celui-ci et constitutive de sa réalité… (in L’essence de la manifestation) Par conséquent, en chaque conscience de sensation en tant que vécu subjectif et noématique, il y a deux faits : la représentation d’un senti comme un ‘quelque chose’ ainsi que le se-sentir du senti en son immanence affective qui plonge dans le Fond même de la Vie et sa passibilité impressionnelle en tant qu’Aisthétique originelle. Dans cette sphère d’apparaître primordial le ‘Monde’ ne se trouve jamais séparé de la Vie et de ma praxis subjective comme ‘Moi’ du mouvement charnel qui est un ‘Je-peux’ aperceptif ; le Monde est, bien au contraire, donné par une telle ‘saisie de la vie’ (Griff im Leben), pour employer une expression de Husserl, et par laquelle s’explique la possibilité d’identification d’une ob-jectité en s’enrichissant d’aspects infinis dans une suite de variations éidétiques. » (AE, page 87) Rolf Kühn a-t-il vraiment mesuré toute cette dimension d’échec de notre histoire antérieure et des cultures qui nous précèdent ? Ce serait effectivement une attitude gnostique de ‘bouleversement’ comme il ne s’en est pas produit depuis vingt siècles. Il le dit :  « Que reste-t-il, de nos jours, après des pensées de l’Être, du Divin se diffusant ou se révélant selon le paganisme antique et la foi judéo-chrétienne, après les rationalismes du Cogito et de la Logicité dialectique ou discursive, après l’affirmation de la Différence épistémologique et de l’Altérité narrative ? Il reste… cette tâche phénoménologique qui est toujours la même, de ne subordonner la réflexion archi-intelligible et libre à aucune finalité obnubilante ; il reste cet effort-travail d’insérer le transcendantal dans l’immanence et l’immanent dans l’Origine de sa potentialité abyssale. Voilà le moment critique de toute con-science éthique, qui est le savoir primordial de soi-même au-delà ou en deça des horizontalités provisoires de tous les autres savoirs… Autrement dit, le ‘savoir absolu’ de soi-même qui s’éprouve à travers les pouvoirs qu’il rencontre, seule condition réelle où s’enracine toute exigence transcendantale. La con-science archi-intelligible est le ‘savoir pratique’ de la vie immanente pour lequel toute prescription théorique ne revêt d’autre statut que celui d’un faire, en offrant la possibilité d’un vivre qui, en toute rigueur, ne subit jamais autre chose que sa propre vie. Vivre la conscience en tant qu’ethos culturel, c’est l’échange ininterrompu entre l’immanence et la transcendance sur le mode de l’agir intime qui se reconnaît tel – sans jamais y renoncer – dans le courage de son acte ‘face’ aux mondes ou significations multiples. » (AE, pages 186/7) Etonnamment surgit alors le thème plotinien de la solitude, mais qui n’est pas la conséquence d’un monolithisme ontologique ou d’une nuit néantielle, mais bien la plénitude de l’accord (‘symphonique’) de soi avec soi-même. Le drame de la connaissance (ou de la conscience) est d’ailleurs exprimé ainsi dans l’Evangile selon Thomas : « Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous? » (logion 11) A cette question, temps et éternité sont suspendus. Voici donc la réponse de Rolf Kühn : « La solitude dans l’agir, le faire et le travailler, c’est l’Auto-révélation de soi à soi-même, de la vie en tant que la vie non représentable. Autrement dit, l’acte le plus social et le plus communautaire, le plus public en apparence, est, au fond de sa phénoménalité même, le plus centré sur l’ipséité, qui de son côté constitue la co(n)naissance de la Vie, son appréhension sans recul possible, puisque l’agir se retourne en un s’éprouver où le produit s’identifie à la pure affection du sentir que je suis en tant que cet être qui prête sa chair palpitante au vrai d’une action individuée et singulière, restant incommensurable à jamais… Il s’agit de la compossibilité phénoménologique offerte à chaque individu de se saisir définitivement en son être véritable, qui est toujours l’accueil de la vie dans un Soi à l’intérieur d’aucune autre transcendantalité que celle de l’immanence qui m’affecte justement en tant que ce seul pouvoir irrécusable et non représentable, c’est-à-dire en tant qu’une sensibilité affective qui ‘symphonise’ tout ce qui fait la présence du monde à partir de cette com-possibilité infinie où prend forme tout ce qui existe près ou loin de moi… » (AE, page 194) C’est ainsi que se formule cette philosophie indépassable qui a d’abord grandi chez Maître Eckhart : « En résumé, la connaissance exemplaire, c’est l’Individu lui-même s’accueillant lui-même pour l’agir possible qui devient la manifestation du Tout de l’Être sans division possible, car il n’y a qu’une Vie, toujours identique à elle-même dès qu’elle prend la forme de la Révélation, qui est son essence même dans son surgissement phénoménologique en tant qu’ethos immanent. En ce sens on peut affirmer avec Maître Eckhart que le ‘propre’ (das Eigene) et l’Abîme (Ab-Grund) sont l’Unité indéchirable de toute expérience ou Œuvre (Wirken, Werk) en tant que telle. » (page 194 à la suite)

J’ai souvent, au grand risque d’être incompris, parlé de la splendeur de notre condition. Elle est ici clairement énoncée puisqu’on ne peut pas dire qu’elle est définie, ‘esprit pur’ et semble-t-il, si mystérieusement et si évidemment, né en ‘je’, par le ‘jeu que la Déité se donne’. (Silesius) « Il est donc naturel que la phénoménologie de l’agir, qui donne accès à l’ontologie véritable du Faire, lui-même révélateur de l’essence humaine entendue comme sujectivité vivante et culturelle en soi, donne lieu à une théorie urgente de la culture… Cette culture, en tant que Culture de la Vie qui se projette inévitablement dans des représentations d’elle-même est la reconnaissance que chaque conscience est une ‘œuvre’ culturelle déjà par elle-même. La conscience, comme manifestation originaire d’une affectivité saluant la présence inaliénable de la vie, implique dès son surgissement intérieur cette praxis culturelle qui porte tout sentiment vers son intensification possible en tant que compossibilité culturelle en son ethos immémorial. » (AE, page 195) Si cette culture, à l’aube de ce nouveau siècle, ne semble pas prête de naître ni de s’épanouir, je dois reposer la question de l’ignorance – nous ne quitterons donc pas le champ d’exploration platonicien, puis cartésien etc… – ou plus hardiment la question gnostique de la déficience comme je l’ai rappelé, ou de notre commune défaillance.