Déjà, l’objection singulière du Bouddhisme

Il me paraît désormais impossible d’éluder la substance ontologique du Secret : « un mouvement et un repos » (logion 50 de l’Evangile selon Thomas), cette conjonction qui énonce l’amphibolie du réel et, bien entendu, le rôle irrécusable de la personne comme telle, du sujet comme agent nécessaire de la création et miroir de co(n)naissance. Il y a bien pourtant une récusation massive de cette thèse, qui est tout le contenu de la révélation bouddhique, confirmée par de multiples voix rapportant toutes une unique expérience de dissolution de la personne. Je vais rapporter ici une expérience vécue par l’un de nos contemporains : je la juge tout à fait significative. Fin des années soixante… J’ai connu cette époque pas si lointaine, les espoirs qu’elle a portés, le désespoir qui a suivi, qui s’est transformé pour beaucoup en nihilisme, parfois même retour dans les rangs de l’ordre établi… Il m’arrive de l’éprouver aussi, d’éprouver le néant de cette culture contemporaine, dois-je préciser. Et peut-être davantage : le sentiment que cette civilisation va finir sa course et qu’une barbarie sans nom va lui succéder : disparition de toute valeur, empire total de l’économie de marché lié à la domination des technologies, et tout cela dans un climat d’abrutissement général généré de toutes les propagandes démagogiques et autres publicités martelées quotidiennement. Nihilisme et hédonisme, sinistrose et appétit de jouir sans frein. Mais comme c’est un tableau peint par tous les réactionnaires depuis l’aube des temps, plus personne n’ose en parler de crainte de se trouver mêlé aux troupes de bigots encore capables de défiler dans les rues. Il est plus sain de reconnaître que, si aucun espoir n’est plus permis, l’espérance n’en reste pas moins invincible au fond, et vivante toujours. L’expérience que je cite ici naît elle-même du désespoir le plus profond et d’un sentiment égal d’anéantissement. Et pourtant jaillit abruptement un autre paysage de réalité, de bonheur rendu possible par une autre vérité éprouvée. C’est un paradoxe dont témoignent fréquemment les spirituels, et qui a souvent fait basculer leur histoire personnelle.

J’ai rencontré un peu par hasard le livre de Hervé Clerc dont le titre et le sous-titre se complètent de façon volontairement surprenante : Les choses comme elles sont ; une initiation au bouddhisme ordinaire (folio essais, inédit, 2011) Mais cet ‘ordinaire’ des ‘choses ordinaires’ va se révéler en bouleversant toute une destinée qui semblait écrite, achevée, dans l’enfouissement et la consumation de ses propres misères. Ce n’est pas si simple non plus. Mai 68 qui est évoqué ici, est une aventure révolutionnaire – la dernière révolution – qui recèle deux élans. Quand l’un rechutera, c’est l’autre qui prendra son envol, et l’exemple n’est pas unique. Mais je vais m’en tenir à la relation de l’unique expérience, de ce bouleversement, avec un bref rappel de ses contextes. « Sous le grand arbre de mai, deux familles et non une – on ne le dit pas assez – piquent-niquèrent. La première s’investit dans la politique, les affaires, les médias. La seconde portait, chevillé au corps, le refus d’une vie sans liberté : Michaux plutôt que Mao. Gautama plutôt que Guevara. C’était la mienne… En 1968, j’avais seize ans. Il flottait dans les rues de Paris, aux premiers jours de ce mois de mai, une saveur de liberté, une parcelle de cette joie sublime parce que totalement dépourvue de sens, que Wordsworth dit avoir perçue dans les premiers temps de la révolution de 1789, ceux où l’on s’embrassait (avant de se couper la tête)… » (page 204) En rappelant ma propre expérience, et à plusieurs reprises, j’ai bien souvenir d’avoir moi-même protesté « Gandhi plutôt que Mao… » et je peux porter témoignage de la stupéfaction produite dans les rangs de la ‘première famille’ ! Aujourd’hui encore rien n’a changé. « Nous autres, de la seconde famille, avions le sentiment que l’histoire faisait relâche. Nous pressentions obscurément, et non sans présomption, que l’objet de notre recherche était au-delà de l’histoire. Tout semblait à portée de main. A une condition : que cette main fût ouverte. Nous n’étions pas des propriétaires. Nous ne voulions pas l’être, ni des importants, ni des installés… Nous étions de passage… Nous cherchions en tâtonnant, sans avoir pris la mesure de notre ignorance. Elle était immense. Une chose était claire : notre refus, immense lui aussi. La fête passa. La saveur de la liberté, subtile et fugitive, aussi. Dehors, il faisait les années soixante-dix. Assombrissement considérable. La lucidité n’était pas mon fort. Mais j’en avais assez pour comprendre que, laissé à mes propres forces, qui n’étaient pas grandes, je ne parviendrais jamais à cet ‘au-delà’, qui était l’objet de la Recherche. J’absorbai l’une de ces substances illicites qui se vendait sous le manteau… » Une expérience commune : après les joies de la fête, les déceptions et les désillusions ; puis les compensations trouvées dans la consommation de drogues. Toute une génération y est passée : les aînés y invitaient souvent. Michaux est ici cité. Mais qu’on se souvienne ici des témoignages d’un Alan Watts, sous oublier le ‘pape’ américain du LSD : Thimothée Leary… « Dans un appartement parisien : qui était là, avec moi, je l’ai oublié… Quarante ans ont passé. Ce qu’il y eut juste avant, je ne le sais plus… Soudain plus rien ! Là, je n’imagine pas. Je dis ce qui fut. Plus de sensations, de pensées, d’images. L’effet de la drogue avait cessé. Plus d’ondulations. Plus d’hallucinations. Plus d’appartement parisien, plus d’ami, plus de moi. Tout avait cessé. D’un coup : grande cessation, extinction, abolition. Et cependant ce n’était pas la mort… Je n’avais pas voulu cela, et d’ailleurs je n’avais pas la moindre idée que cela existât. Ce que je cherchais obscurément, instinctivement, je pensais qu’on l’appelait Dieu et que Dieu était quelque chose sur quoi on pouvait avoir prise, si l’on s’en donnait vraiment la peine. Mais là, plus de prise, plus de peine, plus de dieux, plus de lieux. Je me trouvais, tout d’un coup, projeté hors de tous les déterminants historiques et sociaux qui avaient produit l’individu que je croyais être… D’un coup je fus happé. Enlevé. Soulevé. Arrêté… Mais ce n’était pas le néant. Juste le contraire : une intensification inouïe de la réalité. Par un retournement inexplicable, ce rien – rien de rien je vous assure – se trouvait être mieux – infiniment mieux – et plus réel que le reste, qui porte, communément, le nom de réalité… J’ai nommé cet état rien. D’autres l’appelleront Dieu. Mais Dieu, précisément, honnêtement parlant, encore une fois, cela ne l’était pas. Ce n’était pas son lieu. Dieu, avec tout ce que le mot implique de personnel, d’aimant, de transcendant et d’amical à la fois, de rapporté à l’homme enfin, n’y était pas. Et l’homme non plus. Peut-être viennent-ils de là, les dieux, de cette source cachée, mais à ce rendez-vous unique, ils n’étaient pas… » (pages 205 et suivantes) Ce ‘rien’ qui n’est pas même un état définissable comme tel, cette abolition de tout ce qui existait précédemment et notamment de ce rapport de dualité qui caractérise une expérience, ce ‘rien’ imposait son épreuve et sa solitude, et avec un sentiment de liberté, de félicité, d’accomplissement incommensurables. « Plus de moi… » est-il écrit. Néanmoins l’auteur nous précise quelques pages plus loin que ce ne fut pas non plus la ‘grande libération’, qu’il y eut bien retour à terre, un atterrissage même douloureux. Mais un nouveau rapport au monde et à soi était né, fait de détachement et de sérénité, en dépit de toutes ces souffrances que les occurrences de la vie ne manqueraient pas de faire renaître.

Ce que je veux souligner ici, c’est l’attestation ferme qu’il n’y a plus personne dans telle expérience, pas même un témoin : »rien ». Ni dieux ni hommes, ni moi ni aucune autre altérité sublime ou démoniaque. L’auteur prend soin de comparer son ‘expérience’ à celle des drogués qu’il avait rencontrés, à celle des mystiques dont il avait lu les témoignages : différence même avec une expérience comme celle si bien décrite par Michaux à l’occasion de sa prise de mescaline – Huxley en fera une identique à la même époque… Et c’est bien plus tard, à la lecture de textes canoniques bouddhiques que l’auteur identifiera son expérience avec celle du ‘nirvana’ bouddhique. Je ne rappellerai pas aujourd’hui mes propres références à ces textes, ni à ceux du Brahmanisme, ni aux interprétations contradictoires qui les opposent toujours les uns aux autres. (1) Je veux plutôt m’appliquer à éclairer deux points essentiels, deux constantes qui méritent d’être relevées. La première est la critique radicale, et même l’anéantissement, de la personnalité conçue comme ‘le produit de tous les déterminants historiques et sociaux’ comme le dit Hervé Clerc, nos idiosyncrasies et nos choix, nos préférences, tous ces traits spécifiques définissant un moi unique, avec ses oripeaux intellectuels ou idéologiques les plus raffinés. La seconde est la persistance d’un simple témoin qui est garant de cette parole rapportée, de cette attestation de purification, de catharsis. C’est ainsi que j’en reviens à Stephen Jourdain qui relate une expérience de la même intensité, mais avec de tout autres conséquences. (2) « Ceci est l’objet d’une intuition fondamentale : il existe une chose telle qu’un sujet pur, une première personne pure qui est du non-objet, du non-ça, du non-là et toute la valeur du monde, la valeur infinie se trouve dans cet arrière-plan, dans cette profondeur ultime, en cet en-deçà ultime de soi-même, dans cet ici pur. Je ne peux pas démontrer cela. Ce que je peux dire c’est que si l’on atteint cette partie intérieure de soi-même et que l’on devient ce sujet pur, si l’on débarrasse le sujet de tout caractère objectal, eh bien, à ce moment-là on va être au contact d’une valeur infinie et cette valeur infinie va essaimer dans tous les azimuts de la conscience. » Pas de syncrétisme permis ici : il y a témoin d’une telle expérience, fût-il qualifié de ‘sujet pur’ et il y a mutation du régime de conscience, élargissement, intensification et surtout, illumination par cette sensation de contact avec la ‘valeur infinie’. « Cette chose-là change tout, c’est l’événement majeur d’une vie… Il n’y a rien de plus important que cet événement. ‘Je me deviens’, c’est l’événement majeur… mais, en même temps, il ne se passe absolument rien. La chose dont je parle n’a aucune retombée idéologique, bien sûr aucune retombée dogmatique, aucune retombée doctrinale, aucune retombée intellectuelle. Cela ne change strictement rien. Et pourtant je suis obligé de me contredire dans la foulée, cela change tout ! (…) Cette chose, dans son essence, est spirituelle… cette chose-là n’a aucun objectif. C’est traverser à reculons, en soi-même, tous les objectifs, toutes les fins, toutes les finalités, toutes les intentions… (…) Quand je me deviens, il ne se passe absolument rien. Et quand le néant retourne au néant, il ne se passe absolument rien non plus. Alors qu’est-ce que je dois faire ? Eh bien je dois me situer en amont… à la source ! » Hervé Clerc avait raison de rappeler que le nirvana signifie dans le langage bouddhique le ‘non-construit’. C’est que tout ce qui a été construit par la pensée aux fins de domination et possession des choses et de soi-même a été anéanti : tous les jugements qui s’approprient réalité et vérité et qui ne sont que les fabrications d’une pensée réduite à ses peurs et ses passions, désireuse d’assurer sa continuité et d’asseoir ses pouvoirs… Anéantis ! De telle façon qu’il ne reste que l’esprit pur, une potentialité pure – pas un néant, pas ‘rien’ à proprement parler mais un ‘sujet pur’ autorisé à créer, oui créer, un monde suivant ses représentations, mais un monde ne s’arrogeant aucune autorité spirituelle qui lui soit propre, personnelle, exclusive de toute autre ! Dans ce livre d’entretiens, Stephen Jourdain parle de ‘placage affirmatif’, de ‘jugement affirmatif’. C’est uniquement là, à cet instant-là que tout dérape. C’est une information que je ne trouve pas du tout chez Hervé Clerc. « Quelle est l’origine de ce placage intellectuel intempestif auquel nous procédons à une vitesse si foudroyante que nous n’en avons aucunement conscience, qui a pour objet le monde terrestre, mes perceptions terrestres ? (…) Ce sont des savoirs. Nous croyons percevoir, en réalité ce que nous appréhendons est une masse, un faisceau de savoirs. A ce moment-là, obtenir une perception directe, nous confronter avec l’original, arracher le duplicata, c’est arracher de notre perception tout ce que nous savons à propos de l’objet. En fait, c’est le percevoir comme si nous ne savions rien à son propos. (…) Nous percevons des vérités, des savoirs. Et une vérité, qu’est-ce que c’est ? Un jugement affirmatif. (…) Ce que sans le savoir nous chérissons avant toute chose… ce sont nos opinions. Une opinion, qu’est-ce que c’est ? Une prise de position, une croyance intellectuelle. De quoi s’agit-il ? D’une affirmation. Là le pus dans son initialité la plus grande apparaît comme affirmatif. La déchéance de l’âme serait de nature affirmative… » (page 113)

Quand j’en ai parlé ainsi, c’était pour désigner cette différence capitale entre un éveil que j’avais qualifié d’oriental – en réalité sans spécificité géographique – et un éveil occidental. L’un élimine totalement la personne, l’autre la transforme au sens propre et le plus fort de ce mot. Et il y a plus encore chez Stephen Jourdain :  » … je ne crois pas du tout que l’existence personnelle soit une malédiction. La malédiction c’est que nous réduisons l’existence personnelle à toutes sortes de choses qui lui sont étrangères… Quand je parle de la personne humaine, je ne parle ni du personnage ni de la personnalité, ni des caractéristiques individuelles, je parle de l’essence personnelle. Je parle d’une personne ultimement profonde, je ne parle pas de l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes habituellement… Quiconque porte atteinte à l’existence personnelle considérée en sa plus grande profondeur et délivrée de toutes identifications et réductions, porte atteinte à l’esprit lui-même (dans le langage chrétien, à Dieu lui-même). (…) Il y a bien quelque chose comme Dieu qui existe, c’est au fond de nous. Cette valeur est incommensurable et nous passons notre vie à la massacrer et à nous massacrer nous-mêmes. Nous rétroagissons sur Dieu. On massacre le principe divin ! Ce qui vraiment donne la mesure de notre responsabilité. » (page 115) La perspective est devenue ici tout à fait différente. Non seulement il y a quelqu’un, une personne dont il est dit qu’elle est animée d’un principe divin, qu’il faut donc respecter infiniment, mais, en contre-partie aussi, une personne qui paraît responsable d’elle-même et de la valeur infinie qu’elle porte, responsable de l’intégrité de ‘Dieu’, responsable par conséquent aussi de sa propre déchéance comme elle est responsable du ‘massacre’ de ce principe divin. C’est le thème de la déficience, chez les gnostiques, d’un mot qui désigne une condition originelle, congénitale à notre manifestation personnelle ; c’est aussi celui de la défaillance qui n’est qu’une faute plus tardive et peut-être réparable comme le croit Jourdain. J’envisagerai toute la question dans mon article suivant.

(1) Je renvoie ici à mes articles sur la question du Soi, ainsi qu’aux travaux souvent cités de Michel Hulin et Bernard Faure. Je me propose d’ailleurs de revenir sur ces thèmes. Je rappelle qu’on obtient toujours mes ‘adresses’ en interrogeant Google : Jeudemeure… puis en précisant la question explorée ou des noms d’auteurs.

(2) C’est un nouveau livre d’entretiens, avec Charles Antoni : Le miracle d’être, paru aux éditions de L’Originel (Paris) auquel est associé le nom de Charles Antoni. Un second livre est attendu : La parole décapante. On pourra se renseigner à l’adresse suivante : http://loriginel.com/