Deus sive persona – compléments (6 a)

Peut-on écrire une histoire philosophique de la ‘personne’ ou du ‘sujet’ ? Y aurait-t-il apparition dans l’histoire d’un être ainsi dénommable, ‘personne’ ou ‘sujet’ dont on pourrait retracer la genèse, les circonstances de la formation ? Et s’agirait-il d’un être humain vivant, capable de répondre à un nom, ou d’un concept, d’une création purement mentale, ce qui serait tout différent ? Je précise, pour rendre la question plus claire : quels seraient ces ‘compléments’ d’information et à quoi se rapporteraient-ils ? Si je remonte à l’antiquité classique, ou plus loin encore à celle des grandes épopées poétiques qui fondent l’histoire grecque, puis-je légitimement me demander si Achille ou Hector désignaient des identités confuses ou mal définies ? Et Socrate ou Alcibiade ; plus tard, César ou Marc-Aurèle ? Suis-je autorisé à émettre la simple hypothèse que l’histoire de la personne commence avec le christianisme, ou plus tardivement encore dans les méditations d’un Augustin d’Hippône ? Bien évidemment, c’est de l’histoire de la formation d’un concept qu’il s’agit, et relativement à ce concept, de toutes les questions philosophiques qui se rapportent à la mesure de son autonomie, de sa liberté, finalement de sa responsabilité. Et là oui, je trouve lecture d’une histoire possible, mythologique ou philosophique, avec ses variations orientales et occidentales, comme toujours dans l’histoire de la pensée. On a assez dit par exemple que les guerres médiques avaient opposé deux concepts antinomiques de civilisation, d’humanité, opposant même déjà un totalitarisme idéologique à l’individualisme démocratique enfanté par la polis grecque. Mais le combattant-citoyen athénien et le soldat-esclave débarqué à Marathon, qu’ont-ils réellement en commun, quelle part d’humanité essentielle ?

Il vaut mieux, d’emblée, s’écarter radicalement des représentations de l’anthropologie moderne qui se refuse à envisager la moindre réalité hors de ses déterminants matériels, historiques. De ce point de vue-là il n’y a même pas de ‘personne’, jamais, seulement un individu dont toutes les caractéristiques dépendent de circonstances socio- ou psycho-génétiques ; un épiphénomène finalement. Pour engager la présente réflexion, je prétendrai au contraire que personne n’a jamais douté de soi-même en qualité de ‘je’, nominatif de l’épreuve naturelle de soi, immédiate ; de sa propre représentation, irréductible à tout autre, qu’elle soit le produit d’une éducation dirigée ou le fruit d’expériences individuelles. Par contre, au fil des étapes d’un enrichissement constant, d’une augmentation perpétuelle du sentiment d’être un moi unique et irremplaçable, sont apparues des constantes psychologiques objectivables qui autorisent autant de définitions métaphysiques que de tempéraments pour les concevoir, disons du plus raffiné au plus grossier. Imaginez un peu la différence de condition entre un ignorant  accablé de misères et un homme grandi dans la protection de sa cité et de sa culture. Je constate néanmoins que les analyses philosophiques, aujourd’hui comme par le passé, ignorent le plus souvent ces différences de condition, présupposant donc qu’il existe ce qu’on appelait jadis une ‘nature’ humaine, fût-elle diversement façonnée par son milieu et son histoire, dans une socité traditionnelle par exemple ou dans une de nos mégapoles contemporaines. Je remarque en passant que telle différence pourrait être si démesurée qu’on pourrait s’en justifier pour concevoir un type de ‘personne’ radicalement hétérogène suivant les conditions crées par l’espace et le temps. Aujourd’hui les ‘sciences humaines’ en sont là. Y aurait-il alors une racine spécifiquement humaine, une commune origine, de constitution d’abord, de pensée et de sentiment, un pouvoir de se représenter et de se projeter qui soit capable de donner définition d’une condition humaine universelle ? Une condition originelle qui se parerait dans son évolution atavique de tous ces caractères qu’on veut croire aujourd’hui ses exclusives déterminations ? De ces interrogations-là on peut écrire une histoire comparative, établir un catalogue d’interprétations, mesurer leur évolution, interpréter finalement aussi leurs contradictions et les conséquences morales et idéologiques de ces convictions. Le ‘choc des civilisations’ dont on nous rebat à nouveau les oreilles ces temps-ci en est la parfaite illustration. Et surtout la démonstration tragique qu’il existe des modèles de civilisation humaine en radicale opposition les uns par rapport aux autres, à tel point qu’on se trouve presque obligé de s’incliner devant l’évidence de cette hétérogénéité de condition, de l’impossibilité de concevoir une unique dimension de réalité humaine et personnelle. Ce n’est pas le parti-pris d’un impersonnel, c’est l’aveu qu’il n’y a d’êtres humains que dans la définition même de leurs conditions psycho-génétiques, psycho-sociales. Je ne fais qu’évoquer les contradictions inconciliables qui découlent de la radicalité de leurs partis-pris : de quelle ‘nature’ humaine parle-t-on ? Et qui est ‘moi’ avant de se prononcer soi-même comme ‘moi’ ?

Le livres (1) que j’ai lus ou relus dernièrement appartiennent à la seule catégorie de recherche qui vise une unité de condition humaine, évoluée au fil des siècles, sujette à des mesures ou des interprétations très éloignées, mais portant toujours sur ‘la’ personne, ‘le’ sujet’. Autrement dit, nous resterions à chaque fois prisonniers d’un type de définition onto-théologique héritée de la scholastique médiévale.  Que le ‘sauvage’ du Matto-grosso, le paysan de Cappadoce même, puissent être de constitution radicalement différente du banquier de la City ou du retraité de la SNCF, ceci n’est pas envisagé un instant. Je dirais presque : « et pour cause… » Défaut rédhibitoire de l’hypothèse de départ, parti-pris aveuglement ‘théologique’ d’une conception unique de l’homme généralement conçu comme enfant de Dieu ou de Nature, avec un unique programe destinal, bien que variable indéfiniment suivant les méandres de son histoire. Je ne citerai pas directement les livres d’Alain de Libera (1) mais plutôt de longs passages d’un entretien qu’il a accordé sur le site internet d’Actu Philosophia, le 04 janvier 2009 à Henri de Monvallier. Il y résume ses idées mieux que je ne saurais le faire et c’est ainsi que s’impose l’évidence que nous sommes dans cette conception métaphysique de l’homme, avec ses contradictions théoriques ; et la belle, la simple histoire qu’on peut en retracer (longuement). « Ainsi, pour prendre l’exemple de ce qui occupe mes recherches actuellement, enquêter sur le concept de ‘sujet’, de subiectum, renvoie à celui de ‘substance’ puis, de fil en aiguille, à celui d’ ‘hypostase’ et de suppositum. On se rend ainsi progressivement compte qu’il y a un lien à travailler entre la problématique philosophique du sujet et la problématique théologique de l’hypostase, qu’il faut suivre les variations et les écarts dans le domaine du concept qu’induisent et masquent à la fois les changements de langue, les traductions (le latin suppositum qui traduit le grec hupostasis est et n’est pas synonyme de subiectum), les allers et retours entre disciplines… » Première piste, la plus radicale, et celle qu’Alain de Libera ne choisira pas d’explorer à fond. Mais quelle révélation ! Poser la question du sujet, radicalement – il faut le souligner – ce serait chercher le premier sujet, la première personne et on pensera à une hypostase comme à l’essence véritable de la manifestation : l’apparition d’un moi, acteur (agent), lecteur (déchiffreur) de réalité, une réalité qui serait égale à néant sans la personne qui en est l’observateur, le témoin, établissant le constat qu’il y a… Mais le mystère ne fait que commencer, tant le problème de la confection mentale (présentation ou représentation) semble redoubler l’interrogation initiale. Et l’enquête d’Alain de Libera y conduit. « La question du sujet de la pensée a changé plusieurs fois de sens comme la notion (les notions) désignée(s) par le terme ‘sujet’. La question Qui pense ? est datable : c’est celle que leurs adversaires, Thomas d’Aquin en l’occurrence, dans les années 1270, ont posée aux averroïstes, censés répondre (à leurs risques et périls) que… ce n’est pas l’homme qui pense, mais l’intellect, ou que ce n’est pas « moi » qui pense, mais l’agrégat constitué par mon corps (objet de l’intellect) et l’intellect séparé (sujet agent de la pensée). Voilà le type de structures que j’étudie et les énoncés (souvent déroutants) qu’elles articulent. » C’est là beaucoup résumer des spéculations sur les notions d’intellect agent et d’intellect possible (j’y reviendrai…) mais aussi pointer la difficulté majeure : le sujet ne serait-il que la chambre d’enregistrement des activités de l’intellect , la chambre d’écho de ses conceptions ? Beaucoup en sont aujourd’hui à se poser les mêmes questions. « Effectivement, l’émergence de la notion de sujet passe par toute une série de figures et de dispositifs. Pour simplifier, l’Antiquité a le concept d’hupokeimenon (c’est-à-dire de ‘substance-sujet’ au sens d’Aristote, de ‘présent-subsistant’, Vorhandene, au sens de Heidegger), et le Moyen Âge a celui de subiectum (qui traduit l’hupokeimenon grec). Dans les deux cas, le ‘sujet’ est lié à la passivité de ce qui supporte des accidents, des propriétés ou des qualités : le sujet est entendu comme simple substrat ou ‘porteur’. L’invention du sujet au sens moderne a moins à voir, comme on le croit souvent, avec l’invention de la conscience qui me permet de me penser comme sujet dans l’acte réflexif du cogito que, plus radicalement, avec la rencontre préalable, a priori tout à fait improbable, du ‘sujet’ (en son sens antique et médiéval) avec un concept qui lui est radicalement opposé, celui d’agent. De support passif de propriétés, le sujet devient agent, c’est-à dire capacité en acte de réfléchir (pensée) et d’agir (volonté) : deux notions que tout oppose ou plutôt les énoncés qui les articulent produisent le sujet moderne. » L’action pourrait bien nous aider à définir le sujet même, la pensée elle-même conçue comme action et disposition à l’agir, détermination, volonté – nous passons de la théologie à la psychologie – mais la recherche s’oriente à nouveau en direction d’un foyer unique, d’une origine, d’une radicalité marquée du sceau de l’unité (originelle). « Pour simplifier, je dirai que, à l’époque de Descartes, le quadrangle Qui pense ? Quel est le sujet de la pensée ? Qui sommes-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? est devenu : Qui pense, sent et ressent ? Quel est le sujet de la pensée, de la sensation et du sentiment ? Que sommes-nous ? L’homme est-il un ens (unum) per se ? Le problème de l’unité de l’homme s’est substitué à celui du sujet de la pensée, mais on est passé de l’un à l’autre par les parties communes aux polémiques averroïstes et aux querelles cartésiennes : l’homme est-il un être par accident ou un être par soi ? L’homme est-il un agrégat ? C’est de ce passage qu’il faut faire l’histoire pour penser les conditions de l’émergence du sujet. » C’est une histoire fourmillant de détails, une forêt impénétrable et Alain de Libera s’en fait l’arpenteur avec une science étourdissante. J’éviterai d’en nommer tous les détours, concepts médiévaux chantournés d’artifices libériens, en choisissant de les évoquer un peu plus loin grâce aux recherches d’autres enquêteurs de la modernité. Et nous verrons bien.

Néanmoins c’est à Alain de Libera que revient le mérite de lier une problématicité qui fit les beaux jours de la scholastique, des précurseurs et successeurs de Descartes, aux penseurs contemporains qui ne semblent guère avoir rompu avec les prémisses de l’enquête. Cela donne finalement cette description anatomique, je prends le temps d’y insister un peu : « 1° La distinction entre subjectité et subjectivité, qui me semble décisive et que j’emprunte à Heidegger. La subjectité désigne le fait d’être le support d’accidents ou d’attributs : cela correspond, en gros, à l’hupokeimenon grec. La subjectivité, elle, suppose la présence d’un ego. Pour que le sujet devienne agent, il faut, comme le dit Heidegger, que subiectum et ego se rencontrent, c’est-à-dire que subjectité et égoïté (Ichheit) se rencontrent : la ‘subjectivité’ de la métaphysique moderne est un ‘mode de la subjectité’. Pour Heidegger, le passage de la ‘subjectité’ à la ‘subjectivité’, qui signe l’entrée dans la modernité, se laisse penser à partir de Descartes comme le moment où l’ego, devenu le ‘sujet insigne’, acquiert le statut d’étant ‘le plus véritable’. C’est ce que je discute dans l’Archéologie du sujet. » D’un côté Heidegger, de l’autre la philosophie analytique ; nous sommes bien dans les débats spécifiques de la philosohie contemporaine et c’est pourquoi je ne puis m’empêcher de revenir à notre auteur et à sa disttribution de friandises intellectuelles.  » 2° L’attributivisme : c’est-à-dire la thèse selon laquelle l’âme ou l’esprit est un attribut du corps, une ‘propriété’ du corps, et non une substance de plein exercice. C’est ce que D. Armstrong [A Materialist Theory of the Mind, Routledge, 1993] appelle ‘the Attribute-theory of the mind’, une théorie que J. Barnes attribue lui-même à Aristote… 3° L’attributivisme*, qui à l’instar de la « différance » de Derrida peut se lire mais ne peut pas s’entendre, ce qui n’est pas très pratique dans le cadre de cours ou de conférences où je me vois obligé de parler d’« attributivisme étoile » ! J’entends par attributivisme* toute doctrine qui fait des actes et des états mentaux des propriétés attribués à un sujet défini comme ego. Cette position, qui fonde les idées lockéennes du sujet comme sujet d’attribution et d’(auto-)imputation d’actes (et jusqu’à l’idée de la personne comme ‘terme de barreau’, forensic term), est donc très différente de l’attributivisme en son sens classique tel que je l’évoquais juste auparavant. Ce schème selon lequel je suis le sujet et l’auteur, le sujet-agent de mes pensées, apparaît au Moyen Âge, chez Thomas d’Aquin, mais aussi chez Pierre de Jean Olieu (dit Olivi, un franciscain de la fin du XIIIe siècle), dans l’Impugnatio quorundam articulorum, qui soutient que « nos actes ne sont perçus par nous que comme des prédicats ou des attributs (actus nostri non apprehenduntur a nobis nisi tamquam praedicata vel attributa) » et que la certitude d’en être le sujet, la certitudo de supposito, est au cœur de toute ‘appréhension de nos actes’ (puisque « je ne puis appréhender mes actes, tel l’acte de voir ou celui de parler, qu’en appréhendant que c’est moi qui vois, entends ou cogite »). Il semble s’effacer ensuite pour réapparaître seulement avec Descartes. En fait, il se survit sous diverses formes, dont celle du principe que j’appelle ‘principe subjectif de l’action’ : actiones sunt suppositorum, ‘les actions appartiennent aux suppôts’, dont j’ai entrepris de faire l’archéologie, du Moyen Âge à Leibniz. Une partie essentielle du travail archéologique est l’archéologie des principes admis par les protagonistes d’un débat quel qu’il soit. Ce sont les principes qui définissent le mieux un ‘a priori historique’, et l’on est étonné de voir à quel point certains corps de principes demeurent à l’oeuvre, inaperçus, d’un âge du savoir à un autre. » Je suppose que chaque lecteur ayant eu le courage d’approcher tous ces aperçus comprendra maintenant mes réserves du début.

J’ai trouvé plus simple dans les articles réunis par Olivier Boulnois (1) dont l’enquête semble très proche de celle d’Alain de Libera. La question de l’originarité de l’activité intellectuelle, primordiale, constituante, au simple attribut personnel, y est plus clairement posée. J’ai détaché deux articles de deux auteurs différents, sur Dietrich de Freiberg et Descartes, sur Maître Eckhart, qui révèlent des lumières bien plus éclairantes à mon avis. Nous allons nous rapprocher d’une conception de la personne conçue à la fois comme créature, mais si proche du créateur, à ce point unie à son acte créateur qu’elle en devient réellement l’agent, et l’agent responsable, dans une réciprocité, une dimension amphibolique qui les fonde mutuellement. Conception aussi, cette fois, entièrement dynamique, et qui se rapporte à une dimension de mouvement (de création pour les uns, de pur amour pour les autres) qui affecte le principe éternellement au repos du Seul. C’est néanmoins demeurer profondément dans les arcanes de la pensée médiévale, où, étonnamment, la question trouve son ultime résolution. Je vais aborder ce développement délicat dans un article suivant.

(1) Je pense aux deux livres écrits par Alain de Libera sur l’Archéologie du sujet (Vrin) : deux autres étant promis par l’auteur à la suite… On ne négligera pas non plus le livre d’Olivier Boulnois dirigeant un collectif d’auteurs sur les Généalogies du sujet … Des livres très ‘techniques’ mais qu’on peut avoir la curiosité de consulter !